Alex Lutz : "Il n'y a pas de recette dans ce métier : parfois, on trinque, méchamment"

C’est l’événement de la rentrée Canal+ : avec La Vengeance au triple galop, Alex Lutz signe une savoureuse parodie d’un soap opera culte des années 1980.

Il y a une bonne dizaine d’années, Alex Lutz et Audrey Lamy jouaient, sur scène, un sketch irrésistible parodiant Les Feux de l’amour. Les deux complices prolongent aujourd’hui l’exercice pour Canal+, avec La Vengeance au triple galop, un téléfilm kitsch et drôle, coréalisé par le comédien et Arthur Sanigou, son complice de toujours, qui a reçu mi-septembre le Prix de la meilleure comédie au Festival de la fiction de La Rochelle. Choucroutes capillaires, manucures outrancières, couleurs criardes, effets de flou, dialogues dignes d’un roman-photo et intrigues invraisemblables sont de la partie : un hommage en bonne et due forme à La Vengeance aux deux visages, feuilleton eighties australien culte dont ils se sont inspirés.

Victime d’une machination de son mari infidèle et cupide, Stéphanie Harper, riche héritière au physique supposément ingrat, y était laissée pour morte après s’être fait croquer le visage par un crocodile dans une rivière. Mais un chirurgien (sexy, évidemment) la sauvait, la transformait en mannequin vedette d’un coup de bistouri magique, et lui offrait ainsi l’opportunité de se venger.

En vidéo, « La Vengeance au triple galop », la bande-annonce

L’histoire n’a quasiment pas changé, à ceci près : il ne s’agit pas d’un thriller au premier degré, mais d’une comédie, très second degré, dans laquelle Marion Cotillard, Gaspard Ulliel ou encore Leïla Bekhti se montrent sous un nouveau jour, épaulettes à l’appui. Difficile de ne pas se ruer sur cette Vengeance au triple galop, dont on espère la suite, probable si l’on en croit la fin ouverte de ce téléfilm.

Madame Figaro. – Pourquoi avoir choisi d’adapter ce feuilleton mémorable La Vengeance aux deux visages ?
Alex Lutz. – Il y avait longtemps que je voulais créer un rôle d’héroïne des années 1980 pour Audrey Lamy dans une parodie-hommage. Non seulement c’est une amie, mais c’est une actrice qui m’inspire énormément, l’une des meilleures que l’on ait. Nous sommes nombreux à avoir fantasmé sur la tragique histoire de Stéphanie Harper dans La Vengeance aux deux visages, sans que la série ait eu l’aura de Dallas. Cela laisse un champ d’expression assez dingue, un peu comme lorsqu’on choisit d’adapter OSS plutôt que James Bond.

Vous dites «parodie-hommage». C’est donc une déclaration d’amour ?
Absolument. Je n’aime pas me moquer, décréter la supposée ringardise des gens ou des choses. À cette époque, La Vengeance était une fiction ambitieuse. D’ailleurs, pour moi, ce projet est aussi un hommage aux heures passées à regarder religieusement tous ces programmes avec ma grand-mère, qui me disait : «Allume-moi mon roman».

Êtes-vous nostalgique de cette époque ?
Pas du tout car la nostalgie, à mes yeux, est quelque chose de négatif. Je ne pense pas que c’était mieux avant. Même si chaque époque a son lot de tragédies, de désagréments et d’incertitudes, l’humanité essaie d’aller dans le bon sens, et je n’aurais pas aimé vivre au XVe siècle. En revanche, j’aime divertir en regardant dans le rétroviseur. Cela permet de s’amuser avec les codes, comme si l’on retrouvait un vieux jouet et, avec lui, ses sensations d’enfant.

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Le langage et le phrasé du téléfilm sont très ancrés dans la tradition de l’époque…
L’idée était simple dans ces productions : tout devait être dit avant, pendant et après l’action pour que le public, dont on sous-estimait sans doute l’intelligence, comprenne bien les enjeux. Lesquels étaient ensuite évacués d’un revers de manche. Les versions françaises étaient par ailleurs prodigieuses : le traducteur s’arrachait les cheveux pour trouver l’adverbe ou l’adjectif qui collerait aux labiales des comédiens. Nous nous sommes beaucoup amusés avec cela sur le tournage, même si je tenais à ce que l’on joue tous au premier degré, comme les acteurs d’origine.

Comment garde-t-on alors son sérieux ?
On ne le garde pas, on part souvent sur le côté.

La Vengeance au triple galop, d’Alex Lutz et Arthur Sanigou. Le 4 octobre sur Canal+.

Tout le casting, vous y compris, semble en effet prendre beaucoup de plaisir dans l’exercice…
Il fallait des acteurs qui sachent improviser, qui osent, car nous avons tourné à un rythme fou, en quatorze jours. Je connaissais par exemple ce talent à Karin Viard ou à Guillaume Gallienne, qui étaient déjà venus faire quelques bêtises avec moi. Pour Marion Cotillard, je trouvais formidable d’avoir une actrice mythique pour incarner une éditrice de mode iconique. La mise en abîme m’amusait.

D’où vous vient ce goût de la métamorphose, déjà présent dans Catherine et Liliane, vos pastilles cultes sur Canal+, ou votre film Guy ?
De mon plaisir d’acteur, qui est de l’ordre du plaisir d’enfant. Avec la transformation, les acteurs ont souvent peur du ridicule, mais moi, j’adore ça. Je considère aussi mon coiffeur Rodolfo Zubizarreta, ma maquilleuse Marie-Laure Thanneur et ma costumière Amandine Cros comme de grands artistes et je veux leur offrir des espaces d’expression aussi intéressants que les nôtres.

À quel point Guy a-t-il changé votre carrière ?
Le film a sans doute ouvert un imaginaire plus grand à mon égard dans le métier. À titre personnel, quand un projet a ce destin particulier que je ne m’explique pas, il devient une pierre un peu différente sur le chemin. Qu’un film comme celui-ci puisse échapper à tout algorithme et créer la surprise est extraordinaire. Mais il n’y a pas de recette dans ce métier : parfois, on trinque, méchamment, et je ne regarderai jamais Guy ou Catherine et Liliane comme des sésames. Ce sont juste des belles tranches de foie gras dans ma petite auberge personnelle.

Alex Lutz vu par… Audrey Lamy

«Alex m’a mise en scène dans mon one-woman-show, il y a une douzaine d’années. Notre rencontre a été artistique puis amicale. Je me sens en sécurité quand je tourne avec lui, car je connais son souci du détail, sa maîtrise de l’écriture, du plateau, du corps, son amour de la transformation que je partage. C’est aussi un comédien et un metteur en scène qui aime les femmes. J’ai rarement vu un homme les jouer avec autant de justesse d’ailleurs : il sait capter le détail qui les rendra vivantes, vraies. Et, avant toute chose, c’est un ami très fidèle. Quand il m’a fait lire le scénario de La Vengeance au triple galop, comme il s’agissait de sa carte blanche, je pensais qu’il jouerait lui-même Stéphanie Harper avant de comprendre qu’il me le proposait, malgré ma grossesse. J’étais enceinte de plus de six mois sur le tournage – pas idéal pour jouer un mannequin -, mais quand Alex aime quelqu’un, rien n’est un problème, il ne vous laissera jamais tomber.»

Travaillez-vous sur un nouveau spectacle ?
J’y pense doucement, car je ne me vois pas quitter la scène, ne plus avoir ce contact direct avec le public. C’est vivant, physique, grisant. Mais pour l’instant, je suis pris par le cinéma. J’ai quatre films à sortir : Vortex, de Gaspar Noé, Une comédie romantique, de Thibault Segouin, avec Golshifteh Farahani, À l’ombre des filles, d’Étienne Comar, et Jour 37, que je tourne avec André Dussollier.

Vous n’arrêtez jamais ?
C’est en partie lié à la polyvalence des exercices, au hasard du calendrier et, il est vrai, à mon amour profond de ce métier. Mais il m’arrive de pécher par gourmandise. Pour ma prochaine réalisation, je travaille à l’adaptation de mon roman Le Radiateur d’appoint. C’est un exercice difficile, un peu schizophrène : je suis en retard avec moi-même.

La Vengeance au triple galop, d’Alex Lutz et Arthur Sanigou. Le 4 octobre sur Canal+.

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