Benoît Magimel : "On fait tous avec nos fractures, mais il faut faire attention à ne pas charger la barque de nos enfants"

C’est un acteur total, challengé par le doute et l’amour du cinéma. Benoît Magimel revient au premier plan avec De son vivant, un drame à sa mesure où il donne le meilleur de lui-même. Histoire d’une métamorphose.

Il connaît tous les serveurs de la brasserie et, avec chacun, prend le temps : «Bonjour, ça va ? Oui, moi oui ! Et vous ?» Son accent de titi parisien, gouailleur à la Gabin, n’a pas faibli avec les années, tout comme est resté ce mélange de candeur enfantine et de politesse surannée. Benoît Magimel, 47 ans, 57 films, se lève toujours quand quelqu’un entre dans la pièce et, s’il ne vole plus les ronds de serviette en argent, ça l’amuse de se souvenir qu’il a fait ça, à 14 ans, gosse précoce du cinéma, lors de sa première soirée des Césars, au Fouquet’s.

«C’est l’acteur préféré des figurants, nous disait le réalisateur Xavier Beauvois il y a vingt ans, un type qui parle à tout le monde, se fiche des apparences.» Emmanuelle Bercot, qui l’a choisi pour De son vivant, a les mêmes mots : «Si vous le faites venir sur un tournage, vous savez que toute l’équipe va vous remercier. Il a une telle gentillesse, les gens l’adorent.»

En vidéo, « De son vivant », la bande-annonce

Arrivée sur les tournages en rollers

«Simple, gentil», les qualificatifs peuvent paraître banals, mais ce n’est pas si souvent qu’on les entend ainsi répétés – y compris en coulisses, hors de tout cadre promotionnel – à propos d’un acteur à la carrière enviée. En l’occurrence, trente-quatre années devant les caméras, un Prix d’interprétation masculine à Cannes à 27 ans pour La Pianiste, de Michael Haneke, un César du meilleur acteur dans un second rôle à 41 ans grâce à La Tête haute, d’Emmanuelle Bercot, des premiers et seconds rôles enchaînés, sans faute de goût, chez Claude Chabrol, Benoît Jacquot, André Téchiné, Diane Kurys, Barbet Schrœder, Rebecca Zlotowski…

«Benoît n’a aucune posture d’acteur, c’est très agréable», dit encore Emmanuelle Bercot. Comme s’il était resté le gamin de 13 ans qui, sur le plateau de La vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez, tenait la porte aux dames et se pinçait d’être là, lui, le fils d’une infirmière et d’un employé de banque, croisant les doigts pour que ça dure, faisant tout pour en profiter au maximum.

Trois décennies plus tard, il arrive toujours sur les tournages en rollers, musique à fond dans une mini-enceinte. Sous les traits poupins du petit Momo Groseille/Maurice Le Quesnoy de Chatiliez, il perçait la gravité de ceux qui deviennent trop vite adultes. Derrière le regard magnétique de l’acteur, son charisme sexy miraculeusement préservé des cabosses de sa vie, rigole toujours l’enfant qui n’y croit pas complètement.

Il est aujourd’hui le héros du très réussi De son vivant : Benjamin, 39 ans, fils unique d’une mère incarnée par Catherine Deneuve, «acteur raté» et professeur de théâtre, dont on apprend, dès la première scène, le cancer incurable du pancréas. Emmanuelle Bercot a écrit le rôle pour lui. «Le désir de tout acteur, c’est de rencontrer un cinéaste qui a envie de le filmer et, à l’image, de le sublimer», confie-t-il tandis que son téléphone, sur la table, clignote en vain – le premier d’incessants appels qu’il ne décrochera pas. «Dans l’exigence d’Emmanuelle, il y a : “Je veux que tu sois le meilleur possible.” Quand quelqu’un vous donne ça, ça n’a pas de prix.»

« J’ai rencontré des gens qui avaient tout perdu avec la drogue »

C’est leur troisième film ensemble. La réalisatrice était venue le chercher en 2014 pour un rôle d’éducateur judiciaire dans La Tête haute. Elle lui avait «fait confiance» à un moment où il en avait «le plus besoin» : ce sont ses mots à lui, sur la scène des Césars, en 2016, évoquant sans équivoque son addiction à la cocaïne et à l’héroïne. Aujourd’hui, dit-il, «la vie a changé». Il s’est sevré et a remonté la pente, mais ne s’en trouve pas grand mérite. «J’ai rencontré des gens qui avaient tout perdu avec la drogue : leur emploi, leur famille, leur logement. Et qui, malgré cela, ont réussi à s’en sortir. Ça, c’est fort. Moi, j’ai fait un travail, mais je n’avais pas tout perdu. J’avais encore beaucoup de choses.»

Parmi ces choses, il parle de sa «chance» d’avoir pu tourner plusieurs fois avec les mêmes réalisateurs : Florent-Emilio Siri, Olivier Dahan, Claude Chabrol… «C’est une richesse, souligne-t-il. Parce qu’on se sent aimé. Et en confiance sous le regard du cinéaste. C’est Emmanuelle Bercot qui est au montage et va distiller ce qu’on a pu donner pendant le tournage. Un acteur, vous pouvez vite le rendre mauvais au montage, c’est facile. On ne joue pas seul.»

À écouter : le podcast de la rédaction

Doté d’une «incroyable capacité d’abandon» selon Emmanuelle Bercot – «Vous pouvez lui demander n’importe quoi, il vous l’offre» -, l’acteur cultive à dessein un côté insouciant, optimiste. Ainsi décide-t-il que dépendre du désir de l’autre, principe immuable de son travail, est un atout. «Le film Déjà mort, d’Olivier Dahan, a donné envie à Diane Kurys de me proposer le rôle de Musset. Elle y a vu une forme de romantisme. Ensuite, Musset m’a permis d’être pris pour faire Louis XIV dans Le roi danse, de Gérard Corbiau…» Un sourire lui creuse une fossette. «Ces films-là, avec les déguisements, les perruques, j’ai pris tellement de plaisir… Vous jouez un roi, vous arrivez, tout le monde s’agenouille, ce sont des trucs de môme, on s’amuse !»

Existe aussi un versant pessimiste, ou, en tout cas, anxieux, de l’ex-enfant star à qui l’on a tant dit que rien n’est jamais acquis. Quand, en 2001, Benoît Magimel reçoit le Prix d’interprétation masculine à Cannes, il est «incroyablement heureux», mais se demande : «N’y a-t-il pas des acteurs qui ont eu ce prix et n’ont plus rien fait après ?» Sur Internet, il constate que oui, bien sûr, il y en a. «J’ai refusé de me construire dans la lumière, en mode : j’ai eu tel succès, tel autre… J’avais peur d’en devenir malheureux. Je voyais tellement d’acteurs qui répétaient : “J’ai fait ça, pourtant on ne me propose pas ça…” Un soir, dans un bar, je tombe sur un acteur qui a eu une immense carrière. On ne le voit plus nulle part mais, dans cette salle, il cherche partout les regards. Il y en a plein comme ça. Ils vont dans des fêtes en pensant que c’est là qu’ils vont trouver des jobs. C’est triste.»

Une annonce dans « Libé »

Il dit que douter l’a aidé. Le fait «d’avoir beaucoup de complexes», aussi. «J’ai arrêté l’école à 16 ans, je ne connais pas les textes, les auteurs… Un jour, gamin, j’ai passé une audition pour une pièce de théâtre. Je me rasais la tête à l’époque : quand vous traînez dehors, c’est plus simple pour se faire respecter. Le metteur en scène m’a traité de bagnard. Je me suis dit OK, le théâtre, j’ai pas le niveau.» Partant du même principe, il a refusé d’incarner le gangster Jacques Mesrine. «J’étais flatté, mais j’ai pensé : t’as pas les épaules, coco. À un moment, il faut savoir ce qu’on a à perdre. Si on accepte un rôle où l’on doit forcer le trait, ça se voit. Il faut rester humble.»

C’est tout seul, à 12 ans, que Benoît Magimel est entré dans un Photomaton, puis a joint les clichés à une lettre de candidature, adressée à la production de La vie est un long fleuve tranquille . «Ma voisine m’avait montré l’annonce parue dans Libé, ils cherchaient des enfants.» Seul toujours, il a pris le train pour Levallois, a passé le casting. Sa vie consiste alors essentiellement à «traîner dans la rue», dans son quartier à la frontière des 5e et 13e arrondissements parisiens. «Un coin apparemment calme, mais où il se passait beaucoup de choses. Il y avait des bandes. En 1985-1986, les skinheads faisaient peur. Les premières frousses que j’ai eues, c’est face à des skins, dans les catacombes ou aux puces de Clignancourt.» Ses parents divorcent tôt, sa mère élève seule ses trois enfants. «Elle était infirmière libérale, elle travaillait tout le temps. Du coup, mon grand frère, ma petite sœur et moi, on était libres, dehors.»

Un père présent

Le tournage du film à l’été 1987 lui fait l’effet d’une fête permanente. Incarner Momo/Maurice, l’enfant aux deux familles, l’une bourgeoise, l’autre prolétaire, lui semble une évidence. «Ce n’était pas les mêmes milieux sociaux que mes parents, mais j’avais l’habitude du double univers. Chez nous, avec ma mère, on avait un chien. Quand je passais un week-end chez mon père, il ne fallait pas ramener de poils de chien. Il venait d’un milieu paysan, a accédé à la classe moyenne, a fait toute sa carrière dans une banque. Un homme de chiffres. Ma mère, c’est la littérature, le cinéma, le côté post-68.»

À la fin du tournage, Benoît Magimel se retrouve seul, encore, devant l’entrée de l’hôtel Holiday Inn de Villeneuve-d’Ascq où logeait toute l’équipe. Des parents sont venus chercher les autres enfants, la production a oublié de lui prévoir une voiture pour rentrer à Paris. «C’est la scénariste, Florence Quentin, qui m’a vu : “Bah alors, qu’est-ce que tu fais là ?” Elle m’a ramené chez ma mère. J’avais bourré ma valise de tout ce que j’avais pu prendre à l’hôtel : savons, shampooing, coupes à glace… Je me disais : on ne sait jamais, ça peut être utile.»

Marié depuis 2018 à la scénariste Margot Pelletier, Benoît Magimel est père de deux filles. Hannah, 21 ans, née de sa relation avec Juliette Binoche, et Djinina, 10 ans, qu’il a eue avec l’actrice Nikita Lespinasse. Pour elles, dit-il, il essaie d’être très présent : «L’absence est un truc qui ne se rattrape pas.» Et de donner ce qu’il aurait aimé avoir : «Mais ce n’est pas si simple. Parce que mes parents étaient divorcés, je voulais rester avec la même femme toute ma vie. Ça n’a pas été le cas. On fait tous avec nos fractures, mais il faut faire attention à ne pas charger la barque de nos enfants. Ils n’ont pas forcément les attentes que l’on projette sur eux : elles sont issues de nos manques à nous.» Un jour, pour un exercice, une professeure de théâtre lui a demandé de visualiser le petit garçon qu’il avait été. Il lui en a beaucoup voulu. «Avec mon regard d’adulte, tout à coup, j’ai vu les failles, les choses qui n’allaient pas. Un enfant a besoin de sécurité. Mais quand j’étais gamin, je n’y pensais pas ! Je vivais ma liberté, j’étais joyeux, je voulais faire rire les gens. Je n’ai jamais eu l’air d’un enfant triste.»

«De son vivant», d’Emmanuelle Bercot, avec Benoît Magimel, Catherine Deneuve, Gabriel Sara, Cécile de France… Sortie le 24 novembre.

Source: Lire L’Article Complet