Déborah François : "Nous, les femmes, n'avons pas conscience de notre puissance"

L’actrice belge fait ses débuts dans le cinéma espagnol, avec le film Irrémédiable de Carles Torras, dont elle partage l’affiche avec l’irrésistible Mario Casas. Un thriller très obscur, au suspense implacable.

Les histoires d’amour défrayent la chronique. En Espagne, celle de Déborah François avec l’acteur espagnol Mario Casas éclipse, depuis cette été et l’annonce de leur relation, son talent de comédienne. Pourtant, à 33 ans, Déborah François est une actrice qui, dès son premier film, a convaincu la critique. Fille d’une mère travailleuse sociale et d’un policier, elle grandit dans une famille unie de trois enfants. Elle n’a que 17 ans, lorsque les cinéastes Jean-Pierre et Luc Dardenne, la sélectionnent pour le rôle principal de L’Enfant, palme d’or du Festival de Cannes 2005. Une interprétation également récompensée par le prix Joseph Plateau de la meilleure actrice belge. En 2008, elle devient une des rares actrices belges à recevoir le César du meilleur espoir féminin ainsi que le prix Romy Schneider de la révélation de l’année, pour son rôle dans le film de Rémi Bezançon : Le premier jour du reste de ta vie.

Aujourd’hui, l’actrice belge signe sa première incursion dans le cinéma espagnol avec le film Irrémédiable, dont elle partage l’affiche avec Mario Casas. Le thriller signé Carles Torras est diffusé depuis mi-septembre sur Netflix. Déborah François y joue Vane, petite amie d’Angel, interprété par Mario Casas, un auxiliaire ambulancier immobilisé sur un fauteuil roulant à la suite d’un accident de la route, et pris dans une spirale de jalousie et vengeance effroyable. «C’est un film de divertissement avec un zeste d’humour très noir», affirme pour sa part l’actrice belge qui pour tourner en espagnol, a appris la langue en seulement un an. Lors de son passage à Madrid, pour la promotion du film, Déborah François s’est prêté à une séance photos pour Woman Madame Figaro (1). En tenue exclusivement Chanel, elle y déploie une élégance naturelle et une énergie flamboyante.

Woman Madame Figaro. – Comment le scénario du film de Carles Torras Irrémédiable est-il parvenu jusqu’à vous ? Que fait une actrice belge dans un projet comme celui-ci?
Déborah François. –
Je me demande exactement la même chose. En ce qui concerne les rôles qu’on m’a offerts, je crois que j’ai eu de la chance et que j’ai une bonne étoile. Quand Carles (Torras) a appelé mon agent, pour me proposer le rôle, celui-ci lui a répondu : «Vous savez que Déborah François parle français et anglais, mais qu’elle ne parle pas le moindre mot d’espagnol, aucun ?». Carles a rétorqué qu’ils allaient peut-être faire le film en anglais et qu’il me voyait, somme toute, parfaitement dans ce rôle. Quelle audace ! Le texte était écrit en espagnol, mais ça lui était égal. Cela m’a beaucoup plu et a suscité en moi une telle curiosité que j’ai souhaité connaître la personne capable d’une telle chose. J’ai lu son scénario. Après avoir fait sa connaissance, j’ai compris que nous partagions le même sens de l’humour, très noir, très sombre.

Un sens de l’humour parfait pour ce film…
Complètement. Je crois que ce genre de film ne peut pas être écrit au premier degré. Sinon, vous allez vouloir vous suicider avant même de finir la lecture du scénario, tellement celui-ci vous retourne. Il faut aussi avoir un certain humour pour l’écrire.

En vidéo, les coulisses du shooting de Déborah François à Madrid

Qu’est-ce qui vous fascine chez Vane, votre personnage dans Irrémédiable ?
J’adore les thrillers et cela faisait longtemps que je n’en avais pas tourné un. J’en avais donc très envie. Je me suis sentie fascinée par Vane, car c’est un personnage beaucoup plus puissant qu’elle ne le pense au début. Sa trajectoire ne consiste pas à devenir plus forte, mais à découvrir la force intérieure qu’elle possède de manière intrinsèque. C’est la trajectoire et le travail d’un grand nombre d’êtres humains, et plus particulièrement celui de beaucoup de femmes. Parfois nous ne nous rendons pas compte à quel point nous sommes puissantes et de ce que nous pouvons parvenir à faire. En ce qui concerne Vane, elle a tendance à très mal choisir les hommes avec qui elle entretient des relations et à être maltraitée, parce qu’elle n’a pas confiance en elle. Mais c’est un personnage qui va énormément changer au cours du film.

Vous parliez à peine espagnol avant ce film. Mais aujourd’hui, nous réalisons malgré tout cette interview à laquelle vous répondez parfaitement, en espagnol. Comment avez-vous fait ?
En réalité, ça fait longtemps que je parle espagnol (rires). Non, je blague. J’ai prononcé mon premier mot en espagnol en juillet de l’année dernière. J’ai lu le scénario en anglais, puis lorsque j’ai commencé à le travailler, Carles me l’a envoyé en espagnol pour l’étudier avec ma coach. Au début, j’avais les deux copies ouvertes, l’une à côté de l’autre, en anglais et en espagnol. Ça ne m’aidait pas, ça n’avait aucun sens. Alors j’ai jeté à la poubelle la version anglaise et j’ai repris à zéro. J’avais vu les deux premières saisons de La Casa de papel sur Netflix, et j’ai décidé de les voir à nouveau depuis le début, mais en espagnol et sous-titrées en espagnol. Je crois que je mettais deux heures et demie par chapitre, parce que je devais m’arrêter presque à chaque phrase et en chercher les mots. J’allais très lentement, mais je voyais que grâce à cette méthode, je comprenais de mieux en mieux la langue. Cela m’a incité à poursuivre mes efforts. J’essayais de tout écouter en espagnol. À la télé, je ne mettais que des émissions en espagnol. Je ne savais même pas ce qu’il se passait en France, car je n’écoutais que les informations espagnoles (rires). Et pour la musique, idem, tout en espagnol. »

Irrémédiable est un thriller très sombre. Quel est le message du film selon vous ?
Je crois que c’est un film de divertissement. La plupart des thrillers le sont. Il ne prétend à rien d’autre. Son seul message est que le karma peut vous punir. Si vous faites du mal à quelqu’un, prenez garde, cela pourrait vous revenir en pleine face. Il y a quelque chose dans le destin qui fait que la vie et l’univers rendent ce qu’on leur a donné.

En plus d’être un film effrayant, celui-ci aborde aussi le domaine de la violence et des mauvais traitements.
J’ai fait des films au contenu social, sur les mauvais traitements. J’ai parlé avec des membres d’associations contre la violence basée sur le genre. C’est un sujet dans lequel je m’implique beaucoup. Je me suis engagée en Belgique et aussi en France, où j’ai vécu jusqu’à présent. Mais je crois que, dans ce film, bien que nous partions d’un point de vue très réel, il était très important de s’éloigner peu à peu de cette réalité pour se plonger dans le thriller à l’état pur. A la moitié du film environ, l’on parvient à une pure fiction, un film d’horreur; et c’est bien là ce qui le rend distrayant. Je ne veux pas le voir comme un film réaliste ou social, car ce n’en est pas un.

Comment s’est passé le tournage avec Mario Casas, d’un film si intense, si physique avec un incroyable travail d’interprétation, aussi bien pour vous que pour lui ?
La partie physique du travail d’actrice est très important et je la prépare beaucoup. Nous voulions exprimer à quel point les changements physiques que traversent les personnages affectent leur couple. Le fait qu’Angel passe tout son temps en fauteuil roulant m’a permis de comprendre ce que ressentait Vane. Mario et moi avons une façon de travailler très similaire. Nous nous dévouons complètement à notre personnage pendant tout le tournage.

L’actrice Déborah François à Madrid lors de la séance de mode pour Woman Madame Figaro.

Pull-over, boucle d’oreille et maquillage Chanel. (Stylisme : Marta Lasierra.)

En 2005, vous avez joué le rôle principal du film L’Enfant des frères Dardenne, palme d’or du Festival de Cannes. Comment avez-vous vécu le fait d’entrer dans le monde du cinéma alors que vous n’étiez encore qu’une adolescente ?
J’ai toujours été un peu «geek». À la fois un peu comme tout le monde et un peu comme personne. J’étais très attirée par tout ce qui est lié à Donjons et dragons. J’étais ce genre de personne et je voulais me plonger davantage dans ce monde de geek. Après avoir tourné L’Enfant, j’ai quasiment souffert d’une dépression. Non pas à cause du tournage, mais parce que j’avais découvert un monde merveilleux que je trouvais incroyable. Après cette expérience, il m’était impossible de retourner à l’école. J’ai passé les six derniers mois de l’année scolaire à pleurer, car tout ce que je voulais c’était m’échapper et poursuivre dans le monde du cinéma.

Comment choisissez-vous vos personnages ?
En réalité, je les choisis en fonction de ce que je dois faire dans le film. Je peux raconter des histoires dans lesquelles je ne me sens pas très à l’aise, mais il m’est impossible de raconter une histoire dont le message m’incommode. Cela m’a permis d’aborder des sujets sociaux comme les abus subis par les femmes, la prostitution dans le monde étudiant. Vous savez qu’il y a beaucoup de filles, mais aussi beaucoup de garçons, qui se prostituent pour pouvoir payer leurs études. La prochaine série, que je commence en octobre, porte sur la maltraitance des enfants. J’y joue le rôle d’une mère qui maltraite son enfant. Je crois que ce genre de changement de rôle me fait grandir. Le fait de répéter un rôle ne me semble pas si intéressant, ni pour moi ni pour le public, pour lequel j’ai un grand respect.

Avez-vous toujours soif d’apprendre?
Oui. Mais surtout, je cherche toujours ce qui est différent, aussi bien dans mon travail que dans ma vie. J’ai deux passions dans la vie : mon travail et les voyages. Les deux me font découvrir de nouvelles cultures, de nouveaux paysages, de nouvelles choses. Ils m’aident à ne pas m’ennuyer et à essayer d’apprécier de manière intense tout ce que nous offre la vie. Ce qui m’angoisse, c’est que nous ne vivons qu’une fois. Vous vous rendez compte ? (rires) Je crois en la réincarnation, mais je crois que nous ne nous souvenons que d’une vie. Donc peu importe, il faut vivre la vie présente.

Qu’avez-vous appris dans Irrémédiable ?
En tant qu’actrice, j’ai quasiment acquis une troisième langue. Ce n’est pas négligeable. Apprendre l’espagnol était un de mes rêves, car maintenant je peux voyager dans toute l’Espagne et toute l’Amérique latine, sauf le Brésil.

Trouvez-vous qu’il y ait assez de personnages féminins forts et importants dans le monde du cinéma ?
Je crois qu’il devrait y avoir plus de réalisatrices. S’il y avait plus de femmes scénaristes, il y aurait aussi davantage de rôles féminins. Maintenant, cela ne m’inquiète pas, une nouvelle génération est arrivée et cela se voit. Nous devons continuer à faire pression jusqu’à ce qu’il existe une égalité réelle.

Il y a quelque chose en vous de l’héroïne type des films d’Alfred Hitchcock, comme la jeune et belle aux cheveux blonds, Grace Kelly, au regard intrigant et à l’air mystérieux… Et vous, comment vous voyez-vous ?
Vous croyez que je mourrai de manière sanglante dans une baignoire ? La comparaison me flatte. J’adore Alfred Hitchcock et Grace Kelly. Mais en réalité, je me vois comme une « geek ». Pour être franche, je crois que je change beaucoup, j’aime beaucoup rire et surtout faire rire les autres avec un sens de l’humour un peu particulier. Parfois je n’ai aucun filtre. Je crois que notre siècle est une bonne époque pour être une femme et pouvoir passer outre ces filtres. Nous devons apporter quelque chose de plus aux femmes de notre génération tout comme l’ont fait nos mères pour nous. De même que nos grands-mères, elles ont beaucoup donné, elles ont lutté pour changer les choses, pour nous léguer un monde meilleur, dans lequel il y a plus d’égalité. Nous sommes, nous aussi, dans l’obligation de nous battre pour laisser quelque chose de plus à la prochaine génération.

Pourquoi pensez-vous que les femmes devraient se battre ? Qu’entendez-vous par quelque chose de plus ?
Obtenir une éducation plus égalitaire entre les hommes et les femmes. D’autant plus qu’il n’y a pas uniquement deux catégories. Le genre n’est pas une condition si précise. Il faut se défaire des stéréotypes sur le genre. Nous ne nous rendons pas compte, je les utilise certainement moi aussi, parce que nous avons grandi dans cette société pleine de clichés. Je crois que nous devrions commencer par là. Le reste sera ensuite beaucoup plus logique.

Nous avons fait avec vous une série de photos de mode incroyable. Que représente la mode pour vous ?
J’adore la mode. Selon moi, la mode doit se marier avec notre corps parce que chacun de nous est différent et tout ne nous va pas, avec notre mood aussi. Je m’habille tous les jours comme je me sens, voilà pourquoi il y a de nombreux et très différents vêtements dans mon armoire. Mes amies m’ont forcée à me défaire de tout ce qui me rappelait trop mon adolescence, sauf une veste pour laquelle j’ai une grande affection. Je garde toujours un vêtement quel qu’il soit de mes films, en guise de talisman. C’est comme une superstition, comme si j’avais l’impression que quelque chose de mal va m’arriver si je ne le fais pas.

Qu’avez-vous conservé du film Irrémédiable ?
Je voulais garder la robe rose (une pièce qui a une certaine importance dans le film), mais cela n’a pas été possible. Vous savez pourquoi j’ai flashé sur cette robe ? La première fois que je l’ai vue, avant de l’enfiler, elle me plaisait et elle m’attirait déjà. C’est une robe qui dégage une grande force. Et j’ai finalement découvert que c’est la même robe que celle que porte Julia Roberts sur l’affiche de Pretty Woman. Et c’est là qu’on découvre que les vêtements qui apparaissent dans les films restent gravés dans nos esprits. J’étais obsédée par cette robe. Quand j’étais adolescente, c’était un de mes films préférés et c’est peut-être celui que j’ai regardé le plus de fois…

Que représente pour vous la mode française, et plus particulièrement Chanel ?
J’ai envie de dire «Oh là là !». Il y a tant de choses derrière ce nom. J’adore la mode française, voir les mannequins, les couturiers, les ateliers et les petites mains qu’il y a derrière chaque création. Pour une simple robe, il peut y avoir tant de travail. La mode m’aide à me sentir bien. Il y a quelque chose en moi – ce n’est pas une revanche – mais je viens d’une famille très normale et nous n’avions pas beaucoup d’argent quand j’étais petite. Cette petite fille de 5 ans, qui observe tout de loin, n’en croit pas ses yeux, lorsque j’assiste à un défilé. C’est elle qui est assise au premier rang avec les yeux brillants. Oui, je prends beaucoup de plaisir à aller aux défilés.

Comment vous maquillez-vous d’habitude ? Avez-vous des petites astuces ?
Ce que j’accentue le plus normalement, ce sont les yeux. Il y a peu de temps, j’ai découvert les faux cils. Je n’en avais jamais essayés et j’ai été bluffée. J’adore les cils courts, car ils sont plus naturels. A dire vrai, ce n’est pas trop mon genre de porter beaucoup de maquillage au quotidien.

En tant qu’actrice, vous voyagez beaucoup. Qu’emportez-vous inévitablement dans votre nécessaire de toilette ?
De l’huile hydratante pour les cheveux, car je n’aime pas qu’ils me tombent sur le visage, et l’huile me permet de les adoucir et de les tenir en place. J’emmène aussi toujours une crème hydratante, car ma peau s’assèche beaucoup avec le soleil, et de l’écran solaire bien évidemment. Ah, et un produit pour les lèvres, un baume ou une crème spécifique.

Quelles sont vos routines de beauté ?
Ça dépend des jours. Si je reste à la maison, je ne fais pas grand-chose. J’en profite pour m’appliquer des masques hydratants et de l’huile sur mes cheveux. J’ai la peau très pâle, quand je suis en Espagne, le soleil n’est pas mon meilleur ami bien que je porte des chapeaux et beaucoup de protection solaire. D’ailleurs, même si votre peau supporte le soleil, vous devez quand même la protéger. Je parle comme une grand-mère, mais c’est le message que je veux transmettre : vous devez protéger votre peau du soleil.

(1) Texte publié en espagnol, traduction : Régis Pinsard.

Source: Lire L’Article Complet