Elsa Zylberstein : "Je suis comme le lait sur le feu, je pars au quart de tour"

Trente ans de carrière, et toujours la même fougue ! Elle tourne actuellement le prochain Jeunet et sera en 2021 dans quatre films, dont Tout nous sourit. Rencontre avec une actrice comblée.

Un teint de carmélite, un ovale de vierge byzantine, un cou col de cygne où se balance un petit diamant, de grands yeux verts et une coiffure en bandeau : Elsa Zylberstein est une icône sortie du monde d’Andreï Roublev. Mais quand elle parle, elle redevient la Mytho, le personnage qu’elle a créé sur son compte Instagram pendant le premier confinement, fantasque, charmante, adorable séductrice. L’autre facette d’Elsa. Chez Carette, célèbre pâtisserie du Trocadéro, son QG, elle a sa place, toujours la même, à l’intérieur, côté droit, face à l’entrée pour voir arriver le danger comme dans les westerns. On sait qu’elle aime les cafés allongés et les petites brioches au sucre. Ses désirs sont des ordres.

L’année 2020 est une année dense, intense pour elle. À tout point de vue. Le deuxième confinement, qui vient d’être décrété, ne l’empêche pas cette fois de continuer à travailler. Alors Elsa Zylberstein tourne, beaucoup, avec ferveur. En ce moment, Jean-Pierre Jeunet la dirige pour son prochain film, puis elle enchaînera avec Claude Lelouch. Auparavant, elle avait déjà tourné quatre films, dont Tout nous sourit (1), de Mélissa Drigeard, où elle joue le rôle d’Audrey, femme excentrique, futile, égocentrique, présentatrice de télévision angoissée, portant en continu des lunettes noires pour être certaine de ne pas être reconnue dans la rue, minaudant auprès de ses enfants pour essayer de garder le contrôle sur la famille. «Ses ados sont insupportables mais pleins de tendresse. Son mari ne sait plus lui dire qu’il l’aime. Ils se trompent, mais ne savent pas pourquoi. C’est un film qui raconte la vie avec toutes nos fragilités et nos doutes.» Elsa Zylberstein y déploie tout l’éventail de son art : humour, cynisme, fausse naïveté ou hystérie, autant de registres dans lesquels elle excelle.

Le jeu de l’amour et du bazar

«Je suis comme le lait sur le feu. Je pars au quart de tour. Audrey est pour moi une femme bouleversante. Elle est dans l’interrogation du couple, de l’amour et de la fidélité. Ce film est un acte de foi qui raconte la nécessité d’être en phase avec soi, de retrouver ses repères et de se délester du superflu. C’est un film qui a le parfum de ceux de Woody Allen, qui est cocasse, poétique et tendre, qui se fiche de la véracité des situations. Ce qui importe, c’est le message qu’il délivre.» Quel est ce message ? «Que les histoires d’amour sont souvent compliquées. Ça, tout le monde le sait. Et moi particulièrement, soupire-t-elle. Que voulez-vous, j’aime les hommes lettrés, cultivés, intelligents, donc un brin narcissiques et par définition invivables. Mais c’est ainsi, j’aime les gens hors normes.»

Dans le film, Audrey ne veut pas tromper son mari. Elle veut simplement vivre un moment léger, pétillant, «un moment très champagne», synthétise Elsa. Elle veut se redonner l’envie d’avoir envie. «Dès qu’ils sont face à face, on voit bien qu’ils sont toujours complices. C’est ce que j’ai voulu jouer. Une femme toujours amoureuse de son mari, qui ne s’en rend compte que lorsqu’elle se trouve au pied du mur, prise en flagrant délit d’adultère par un mari qui, lui-même, exhibe sa maîtresse.»

Retour à l’essentiel

Tout nous sourit est un vaudeville brillant et sensible qui offre de merveilleux portraits de femmes. Notamment la mère, formidable Anne Benoît, qui sait qu’il faut prendre la vie du bon côté, qu’il faut savoir donner à chacun les moments de liberté dont il a besoin et qu’il n’y a rien de vraiment grave dans l’existence, à part la mort. C’est aussi un message plein de tendresse et d’optimisme. Un film prophétique, tourné avant le premier confinement, qui rassemble une famille et ses pièces rapportées dans un même lieu, où les tensions s’exacerbent et les vérités se déclament à coups de poing et d’engueulades. Elsa en convient : «Il y a comme un retour aux sources, aux sources de l’essentiel avec ce pèlerinage vers le chalet familial, où chacun aborde à sa manière les thèmes de la mort et de la réconciliation.»

Elsa Zylberstein vient de commencer le tournage du prochain film de Jean-Pierre Jeunet, Big Bug, une production Netflix qui se passe en 2050 et raconte le rapport qui existe entre les robots et les humains, un peu comme dans le film Her (2013), de Spike Jonze. «Je suis aux anges. Back to work ! C’est la meilleure chose qui puisse m’arriver. J’ai déjà failli jouer avec Jeunet, mais ce n’était jamais le bon moment. Vous savez, quand un réalisateur veut vous voir, il vous voit. Mais quand il ne veut pas vous voir, il ne vous voit pas. Jeunet, je le connais depuis vingt ans. C’est seulement aujourd’hui qu’il m’a dit : “Ce rôle est pour toi.” La plus belle phrase à entendre pour une actrice.» Elsa a besoin de vibrer, d’être désirée. «Je suis une actrice et j’aime qu’un réalisateur m’instrumentalise, me modèle, m’emmène loin et me fasse perdre le contrôle. Ce fut le cas avec Claude Lelouch dans Un + Une (2015), où il nous a donné, à Jean Dujardin et à moi, une liberté totale. Parfois, nous ne savions même pas si nous étions ou non filmés.»

En vidéo, “Tout nous sourit”, la bande-annonce

Le destin sur un plateau

Il n’était pas prévu que cette timide jeune fille de bonne famille devienne une star. «Je ne parlais pas, se souvient-elle. Après mon bac, j’ai fait de la danse, j’ai commencé le dessin, l’histoire de l’art et, un jour, je suis rentrée à la maison en disant à mon père : “Je veux être comédienne.”» Elle entre alors au cours Florent comme on entre au couvent. «Je ne traînais pas au café. Je passais mon temps à préparer mes scènes. J’étais avec Isabelle Carré, Yvan Attal, Sandrine Kiberlain. Nous avions des professeurs magnifiques, dont Francis Huster. Nous étions toutes amoureuses de lui. J’étais fascinée et terrifiée. Quand il arrivait en cours avec son gros pull, il fermait la porte et je me disais : “Pourvu qu’il me choisisse aujourd’hui pour une scène !” Je crois qu’il n’a jamais entendu le son de ma voix.»

C’est l’année de ses 19 ans que la roue tourne. Elsa est prise, après un casting, comme figurante dans Van Gogh (1991), de Maurice Pialat. Elle attendait qu’on l’appelle sur le tournage, assise dans l’herbe, quand elle entend : «Pialat arrive. Il vient de renvoyer la comédienne qui jouait le rôle de Cathy, la prostituée. Il cherche une remplaçante.» Pialat est arrivé, a regardé Elsa, lui a tendu sa réplique – «Ah, le monde est petit. Quand ils m’ont parlé de toi, je me suis dit, c’est lui.» – et lui a dit : «N’apprends pas par cœur, c’est comme ça qu’on devient mauvaise, et va dire ça à Dutronc…» «Et voilà. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté. Je voulais embrasser ce métier avec passion. Ce n’était pas un hobby, c’était une carrière que je voulais mener, quelque chose d’essentiel et de passionné.» Aujourd’hui, elle est comblée.

(1) Tout nous sourit, de Melissa Drigeard, sortie prévue en 2021, tout comme Simone, le voyage du siècle, d’Olivier Dahan, où elle interprète Simone Veil. Sortie prévue le 10 mars.

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