Emmanuel Carrère : "La découverte de ma bipolarité est au cœur de mon livre "Yoga""

Après six ans d’absence, il revient avec Yoga, un récit mêlant autobiographie et fiction. Il y raconte sa passion pour cette discipline ancestrale, mais aussi l’enfer de la dépression, de la bipolarité, le terrorisme… Un autoportrait vivifiant et fascinant.

Avec Yoga, l’un des livres événements de cette rentrée, Emmanuel Carrère, s’il évoque, comme dans Le Royaume, une quête sinon religieuse du moins spirituelle qui le porte depuis longtemps, renoue surtout avec la veine autobiographique d’Un roman russe. Soit deux récits dédiés à l’archéologie de soi, ainsi qu’à une période de crise aiguë : alors que l’auteur, à l’époque heureux en amour, voire heureux tout court, désirait écrire un petit texte «souriant et subtil» sur le yoga, il s’est finalement attaché à dérouler quatre années de chaos, de l’interruption d’une session de méditation par l’annonce des attentats de Charlie Hebdo aux lendemains d’une grave dépression qui lui a valu d’être interné à Sainte-Anne et de découvrir qu’il était bipolaire.

Pourquoi le yoga ?

«Beaucoup de gens qui pratiquent le yoga en ont une vision assez floue et se contentent d’y voir une forme de gymnastique. C’est aussi pour cela que j’envisageais d’écrire à ce propos ; à force de pratiquer et de lire sur le sujet, j’ai songé que je pouvais peut-être en dire un peu plus là-dessus. Il y a ce titre de Raymond Carver, What We Talk About When We Talk About Love, (en français : “De quoi est-ce qu’on parle lorsqu’on parle d’amour”), qu’avait pastiché Haruki Murakami avec What I Talk About When I Talk About Running , “De quoi est-ce que je parle quand je parle de courir”, (traduits respectivement sous les titres de “Parlez-moi d’amour” et d’”Autoportrait de l’écrivain en coureur de fond”, NDLR). J’avais cela en tête et, au bout du compte, Yoga reste un livre sur le yoga au sens large du terme. Je veux dire par là que si je pratique cette discipline depuis quinze ans, j’ai fait des années de tai-chi précédemment et que, pour moi, c’est aussi du yoga. Même jouer d’un instrument peut être un yoga…

Si je devais en donner une définition, je dirais qu’il s’agit de toute exploration – et en principe transformation – de la conscience à partir d’exercices du corps. Avec l’idée de maîtriser ce qu’on appelle les vrittis, les «fluctuations mentales», ou en tout cas d’en prendre conscience, car c’est cette prise de conscience qui permet, précisément, de commencer à les maîtriser. Idéalement, l’observation du fonctionnement des choses donne accès à des couches de plus en plus profondes de la conscience, et si l’écriture a aussi cette visée, la doubler de cet autre travail me paraît précieux.»

En vidéo, “Selfcare” : comment favoriser les pensées positives avec Clémentine Chatroussat, professeur de yoga

Unité et Dualité

«J’évoque mon projet à peu près au milieu du texte, quand je parle d’un livre “qui ferait tenir ensemble ces deux pôles : une longue aspiration à l’unité, à la lumière, à l’empathie, et la puissante attraction opposée de la division, de l’enfermement en soi, du désespoir”. Cela me paraissait à la fois nécessaire et totalement hors de ma portée à cette époque… Et puis quelques années ont passé, et je m’y suis mis.

Yoga est organisé, pas toujours consciemment d’ailleurs, autour de figures de la dualité – rencontre avec la «femme aux gémeaux», île grecque où se côtoient réfugiés et privilégiés… -, dualité qui fait partie intégrante des visions du monde exposées dans la théorie du yin et du yang, ou par Platon dans Phédon, qui pose que tous les phénomènes de la vie vont deux par deux et s’interpénètrent. C’est dans la philosophie chinoise que cette idée, à laquelle j’adhère totalement, s’avère la plus précise, profonde, centrale. Elle est l’un des fondements du monde tel qu’il va. La bipolarité, elle, en est une exacerbation pathologique. La découverte de ma bipolarité est au cœur de Yoga, comme quelque chose qu’on avait toujours su de soi, mais qui, du jour où il est nommé, prend sens et éclaire tout ce que vous avez vécu.»

L’écriture et le cinéma

«J’ai écrit sur des films, ceux de Werner Herzog, par exemple. J’en ai réalisé, aussi. Il y a eu Retour à Kotelnitch, le documentaire sorti en 2003 dont j’ai par la suite raconté le tournage dans Un roman russe, La Moustache, adaptée d’un de mes romans, et tout récemment Le Quai de Ouistreham, d’après le livre de Florence Aubenas. Rien d’étonnant donc si le cinéma a exercé une influence sur mon écriture… J’adore par-dessus tout le montage, et j’ai l’impression que cela a beaucoup marqué ma façon d’écrire, je travaille de plus en plus à la façon d’un monteur. Yoga comprend une scène – celle où je fais du tai-chi sous le regard d’un loup -, que j’aime beaucoup et que j’ai écrite assez tôt. Je n’ai pas arrêté de la bouger, en me demandant sans cesse ce que cela impliquait de la placer au début, au milieu ou à la fin.

Ce que j’ai découvert avec ce livre, c’est le plaisir de constituer de petites unités, qu’on maîtrise mieux, et de les agencer à la manière de petites briques. J’ai aimé nommer ces scènes, dont certaines ont sauté et dont d’autres ont mis du temps à trouver leur place, comme dans un film. Le livre a une chronologie et, dans le même temps, cette chronologie est très chamboulée, avec des temporalités qui se succèdent et se chevauchent, et je pense que c’est ce découpage en brèves séquences qui m’a permis de produire cet effet. J’ai pu travailler de façon plus libre, plus pratique, plus ludique aussi, alors même que le sujet du livre est assez lourd.»

Le podact à écouter

Fiction et non-fiction

«Deux personnages du livre sont fictifs, mais inspirés de figures réelles. Ce que j’ai observé, c’est à quel point la question du nom propre est centrale dans ces circonstances. Le cinéma fait la distinction entre le documentaire et la fiction. On peut dire que cette frontière est poreuse, perméable, il n’empêche qu’elle existe, selon que des acteurs jouent des personnages ou que ce sont les personnes elles-mêmes qui sont filmées. Je me demandais ce que serait l’équivalent pour différencier la fiction de la non-fiction en littérature, et je pense qu’elle tient aux noms propres.

Si on les garde, on s’engage à dérouler une vérité littérale, avec les risques que cela comporte – que quelqu’un soit mécontent et vous poursuive, par exemple. Dès qu’on les change, on prend la pente savonneuse de la fiction. Bien sûr, il arrive aussi – je l’ai fait dans L’Adversaire – qu’on change des noms à la demande des personnes concernées… Il y a par ailleurs tout un travail de montage qui fait qu’on ne se situe pas si loin de la fiction même si tous les éléments qu’on utilise sont des fragments de réalité : la façon dont on les agence nous pousse forcément sur le terrain du romanesque. Je n’en fais pas état en général, il va de soi qu’on n’utilise pas tous les rushs, qu’on les organise, qu’on peut comprimer des scènes, en dissocier d’autres, etc. Ici, parce que j’ai pris, à un moment, plaisir à fictionner, il m’a semblé plus juste de le préciser. »

Yoga, d’Emmanuel Carrère, P.O.L, 400 pages, 22 €.

Visages et portraits

«Que ce soit dans un livre ou dans un musée, en peinture ou en photo, ce sont les portraits qui m’attirent le plus. J’aime tout simplement le visage humain, qu’on peut décrire de multiples façons, et on retrouve des portraits dans tous mes textes. C’est pour moi une manière de sortir de l’autocentrage, ce qui me paraît particulièrement important dans un ouvrage autobiographique – une manière de dire qu’on est au courant de l’existence des autres, pour paraphraser Simone Weil. Yoga comprend des portraits de personnes aux vies très éloignées de la mienne, comme des jeunes réfugiés, mais aussi des personnes que j’ai mieux connues – Bernard Maris, François Roustang, POL (Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur des Éditions P.O.L et éditeur d’Emmanuel Carrère, NDLR ), qui est arrivé très tard, tout simplement parce que sa mort est survenue à ce moment-là. Avec cette différence que, sans l’explosion en vol de la session de méditation à laquelle je participais du fait des attentats de Charlie Hebdo, je n’aurais sans doute pas évoqué Bernard Maris, tandis que j’aurais forcément fait le portrait de POL un jour.»

Yoga, d’Emmanuel Carrère, P.O.L, 400 pages, 22 €.

Source: Lire L’Article Complet