Féminicides : témoignages bouleversants d'enfants et de proches des victimes

Livrés à eux-mêmes, sans aide ni accompagnement, les proches des femmes assassinées par leur conjoint réclament un statut, une prise en charge. A commencer par les enfants, tragiquement orphelins mais aussi les parents et les fratries endeuillées.

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Certains encore nourrissons, âgés de quelques mois à peine, n’auront aucun souvenir de leur mère. D’autres – jeunes enfants ou adolescents – ont assisté, impuissants, à son assassinat. D’autres enfin ont appris l’effroyable nouvelle par un simple coup de fil. En un éclair, tous se sont retrouvés orphelins, comme les trois enfants de 5, 8 et 11 ans de Chaninez D., brûlée vive par son conjoint le 4 mai dernier. Derrière chaque féminicide se trouve une famille, anéantie par le drame. Des enfants, mais aussi des parents, des frères et soeurs. Qui se soucie d’eux? Sont-ils pris en charge, accompagnés? L’Union nationale des familles de féminicide (UNFF) milite pour la création d’un véritable statut de victime pour les enfants et les proches de féminicides, victimes collatérales à part entière. “La force du traumatisme des familles est semblable à celle des victimes d’attentats, explique sandrine Bouchait, sa présidente, dont la soeur a été tuée (voir témoignage). Il existe un statut pour les proches de victimes d’attentats alors que la loi est muette sur les féminicides.” Les membres de l’association ont tous été confrontés à l’indicible et aux nombreux questionnements qui s’ensuivent, tant sur le plan juridique que pratique, psychologique ou financier. Ainsi, demande l’UNFF, l’autorité parentale doit être suspendue de facto entre le jour du féminicide et celui du jugement qui peut prendre des mois, voire des années. Certes, sa suspension de plein droit est bien prévue par la loi, mais pour six mois, à charge pour le procureur de la République de saisir rapidement le juge aux affaires familiales pour prolonger ce délai. Depuis 2014, en Seine-Saint-Denis, les services pédiatriques hospitaliers et l’aide sociale à l’enfance ont mis en place un “protocole féminicide”, une prise en charge durant huit jours non stop. Le Rhône vient de suivre. Mais ailleurs en France? Des mesures à l’échelon local uniquement, des initiatives insuffisantes, des interlocuteurs inexistants… Le compte n’y est pas. En Italie, une loi prévoit une prise en charge spécifique pour les orphelins de féminicides. Il en va pourtant de la reconstruction de ces enfants et de la reconnaissance, par la société tout entière, du traumatisme qu’ils ont vécu..

“J’ai promis à ma sœur que je prendrai soin de sa fille”: Sandrine 47 ans, et sa nièce Cloé, 10 ans

Suite à l’assassinat de ma sœur, j’ai très vite demandé la garde de ma nièce. À l’hôpital, alors que Ghylaine* était plongée dans un coma artificiel car elle était brûlée à 92 %, je lui avais promis de prendre soin de Cloé, alors âgée de 7 ans. Vu l’amour que nous avions l’une pour l’autre, il était impensable que sa fille soit placée en foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance. Nous avons pris la décision ensemble, avec mon mari et mes enfants. Ce n’est pas toujours le cas, mais grâce au juge des affaires familiales, j’ai obtenu la délégation de l’autorité parentale totale. Dans les premiers temps, elle allait voir ses grands-parents paternels, puis je me suis aperçue qu’elle vivait mal ces visites. L’acte commis par son père était minimisé. D’elle-même, elle a décidé de ne plus les voir. Par ailleurs, elle ne souhaite plus voir son père, ni même porter son nom de famille. En concertation avec Cloé, nous avons entamé une procédure d’adoption. Aujourd’hui, elle va bien. J’ai toujours peur pour elle, mais il me semble qu’elle a puisé une certaine force dans tout ce qu’elle a traversé. Elle ressemble beaucoup à ma sœur. Je la retrouve dans certaines mimiques. C’est une part d’elle qui ne nous a pas été enlevé. *Ghylaine a été assassinée le 24 septembre 2017 à l’âge de 34 ans.

“Certaines aberrations de la justice me révoltent “: Antoine, 22 ans

J’ai mis longtemps à pouvoir parler de ce que mon beau-père avait fait subir à ma mère*. J’avais 14 ans quand il l’a assassinée. Sans ma grand-mère paternelle, je ne sais pas comment j’aurais fini. Il y a deux ans, j’ai passé un cap et j’ai senti qu’il fallait que je raconte mon histoire. Pas uniquement pour moi, mais aussi pour aider les autres enfants qui ont perdu leur mère. Avant, j’éprouvais un profond désir de vengeance. J’ai décidé de transformer cette haine en quelque chose de positif. J’ai la vie devant moi. Même si je suis aussi une victime de ce qui est arrivé, je dois aller de l’avant. Malgré tout, la souffrance est toujours là. Il y a des moments qui restent difficiles comme les anniversaires ou la Fête des Mères. Ce qui me révolte le plus, ce sont les aberrations de la justice. Mon beau-père a été condamné à 23 ans de réclusion criminelle et il conserve l’autorité parentale sur mon demi-frère âgé de 14 ans. Vous trouvez cela normal qu’un adolescent aille dormir en prison le week-end pour voir son père ? *Christina a été assassinée le 6 mars 2013 à l’âge de 39 ans.

“On ne nous a jamais proposé d’aide psychologique”: Virginie, 44 ans

À la mort de ma mère et de ma sœur aînée*, nous avons été recueillies ma petite sœur et moi par mes oncles maternels dans deux familles séparées. Nous avions 11 et 15 ans. Si la démarche partait d’un bon sentiment, elle s’est révélée inappropriée, mais on ne nous a pas vraiment demandé notre avis. D’emblée, je ne me suis pas sentie à ma place et ma sœur, quant à elle, a demandé son émancipation à 16 ans. Comme la solution semblait trouvée, plus personne ne s’est préoccupé de nous. On ne nous a jamais proposé d’aide psychologique alors que nous venions de perdre de manière violente deux êtres chers et que j’étais, en outre, le témoin principal dans le procès de mon père. Par son acte, notre famille est brutalement passée de cinq personnes à deux enfants isolées. Avec les années, le traumatisme que j’ai vécu ne m’a pas empêché de mener ma vie, de construire ma propre famille, mais il reste un vide immense que je ne parviens pas à combler. Cette douleur est là, latente, prête à se raviver à la moindre difficulté. J’estime que l’État n’a pas joué son rôle protecteur, qu’il a une dette envers moi. Quand je vois l’histoire se répéter à chaque nouveau féminicide, cela me révolte que les choses aient si peu bougé en près de trente ans. *Marie-Noëlle (sa mère) et Stéphanie (sa soeur) ont été assassinées le 14 mars 1993 à l’âge de 43 et 19 ans.

“Avec mes soeurs, nous avons dû nettoyer la scène de crime”: Anne-Sophie, 30 ans

Quand je suis arrivée sur les lieux, on m’a annoncé dans la rue, entourée de gens inconnus, que mes parents étaient morts. Sans aucune précaution particulière. Impossible de pénétrer sur ce qui s’apparentait à une véritable scène de guerre. Aucune prise en charge n’a été proposée alors qu’au vu de la situation, une cellule psychologique s’imposait. C’est moi, de par ma position d’aînée qui ait protégé mes deux sœurs. J’ai compris qu’il fallait qu’on se fasse aider. Nous avons subi l’équivalent d’un traumatisme de guerre. Par la suite, une société a été mandatée pour nettoyer la maison. Quand nous sommes rentrées sur les lieux, le travail avait été bâclé. Nous avons dû, mes sœurs et moi, nettoyer la scène de crime. Peut-on trouver ça normal ? Depuis deux ans et demi, je bataille pour avoir accès à différents éléments du dossier. Je veux démontrer qu’il y a eu des négligences. Comment expliquer qu’on ait pu lui restituer une arme qui lui avait été confisquée ? Comme il s’est donné la mort après avoir assassiné notre mère*, il y a extinction de l’action publique. Autrement dit, on ne peut plus entamer de poursuites afin qu’il soit reconnu coupable. Je suis très en colère contre l’institution. *Patricia a été assassinée le 27 janvier 2019 à l’âge de 51 ans.

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