Hubert Reeves : "Comment peut-on penser que la terre est plate ?"

Il a popularisé l’astrophysique, la plus complexe des disciplines. À 87 ans, Hubert Reeves continue de s’émerveiller du cosmos et de défendre la planète. Rencontre.

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Vous êtes astrophysicien et militant écologiste très actif. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

H. R. Ces deux facettes se sont juxtaposées. Dans les années 1970, j’ai perçu que des problèmes s’annonçaient. Il devenait de plus en plus visible que des menaces planaient sur l’habitabilité de la planète. En tant que scientifique, je me suis rapidement aperçu qu’il y avait réellement de quoi s’inquiéter.

Si cette prise de conscience a eu lieu dans les années 1970, comment expliquez-vous que le sujet ait mis si longtemps à devenir une préoccupation pour tous ?

H. R. Les choses se sont faites progressivement. On a longtemps conçu cette menace comme lointaine jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que ce n’était pas le cas. Ces questions ont aujourd’hui pris une ampleur telle qu’on a abouti à un grand combat entre deux forces : la force de pollution d’un côté et de l’autre, une force de restauration, que j’appelle le réveil vert, où de plus en plus de gens s’impliquent.

Il y a aussi la force d’inertie qui fait qu’il est très difficile de stopper une machine lancée à pleine vitesse. Est-il trop tard ?

H. R. Il n’est jamais trop tard. Personne ne peut dire ce que sera cette planète dans trente ans. Mais il y a suffisamment d’efforts développés un peu partout pour penser que rien n’est fini. Aussi longtemps qu’on n’admettra pas que c’est foutu, ça ne le sera pas. Cette situation me rappelle les débuts de la Seconde Guerre mondiale, quand Hitler gagnait un peu partout et que le monde commençait à se résigner. Un homme s’est dressé, Churchill, qui a dit non, et à partir de là, l’Angleterre s’est réveillée avec les conséquences que l’on connaît. Aujourd’hui aussi il faut dire non. Ce serait trop dommage que les êtres humains détruisent cette belle planète qui leur donne tout ce dont ils ont besoin. Le problème est que de nos jours, on parle de ce qui va mal, beaucoup moins de ce qui va bien. Par exemple, il se passe quantité de choses du côté de la finance. Certaines banques, en Angleterre, aux États-Unis, en France, au Canada, ont décidé de retirer les fonds investis dans les compagnies pétrolières ou charbonnières. C’est un point crucial.

Vous avez dit que la pandémie était l’occasion de rompre avec de mauvaises pratiques. En prenons-nous le chemin ?

H. R. Les vrais progrès ont lieu quand il y a des chamboulements. La fin de la Seconde Guerre mondiale a été l’occasion de changements importants, comme la création de la Sécurité sociale et le droit de vote des femmes. Cette pandémie est une occasion, justement parce qu’elle a une influence si profonde, de changer ce qui doit changer. J’ai parlé tout à l’heure du pétrole, mais il faut aussi changer le traitement de l’hôpital. Pour l’instant, il est conçu comme quelque chose qui doit être rentable. C’est une erreur fondamentale que nous payons aujourd’hui. L’hôpital, comme l’école et l’université, ne doivent pas être rentables. Ça a été une des grandes erreurs de ces dernières décennies de tout vouloir rentabiliser, avec la mondialisation. L’économie est importante, mais elle ne doit pas être le seul critère de fonctionnement de nos sociétés.

L’intérêt autour des exoplanètes traduit-il notre peur de disparaître en partant à la recherche d’une seconde maison au cas où la nôtre ne serait plus habitable ?

H. R. Oui, mais ce rêve me paraît délirant. Pour atteindre la planète habitable la plus proche, il nous faudrait environ soixante mille ans ! Et quand bien même ce serait faisable, si nous n’arrivons à pas à apprendre à vivre ici, comment allons-nous apprendre à vivre ailleurs ?

Comment se représenter le big bang dont on dit qu’il est parti d’un point minuscule ? Qu’y avait-il autour ? C’est difficile à concevoir…

H. R. Cette représentation ne décrit pas bien la réalité. L’idée que l’univers serait parti d’un point et aurait commencé à se répandre est fausse. Il est infini et l’a toujours été. Il faut faire la distinction entre l’univers observable et l’univers réel. Ce que nous pouvons observer s’étend à peu près à 13 milliards d’années-lumière [le moment du big bang, ndlr]. S’il y a quelque chose au-delà, la lumière n’a pas eu le temps de se rendre jusqu’à nous. Ce que nous pouvons observer avec nos télescopes n’est qu’une partie infime de l’univers infini.

On assiste à une montée de la défiance envers la science. L’obscurantisme est-il en train de revenir ?

H. R. Oui et ça m’inquiète. Cette école qui affirme que la Terre est plate… comment peut-on penser ça aujourd’hui ? Je crois qu’il y a quelque chose d’une rébellion contre la puissance de la science. C’est bien sur le principe. Mais de là à entrer en résistance contre les vaccins, c’est criminel. Il y a un retour de l’irrationalité qui est une conséquence de la certitude excessive affichée par la science à partir du XIXe siècle. Les découvertes en physique quantique ont rappelé que les lois n’étaient pas déterministes, mais probabilistes.

Cette défiance ne vient-elle pas aussi d’une médiatisation excessive des travaux scientifiques, comme on l’a vu avec tous ces articles contradictoires sur la chloroquine ?

H. R. Peut-être. Mais toute la polémique autour des études du Pr Raoult me paraît relever plutôt du conflit de personnalités. Il y a l’arrogance des scientifiques qui ont l’air d’imposer leurs connaissances. Des gens qui veulent avoir raison, qui veulent le pouvoir. Il faut faire avec cet aspect de la nature humaine. C’est ce qu’on appelle le PFH.

Le quoi ?

H. R. Le putain de facteur humain.

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