INTERVIEW- Anne Sinclair: "Pierre Nora m'a sauvé la vie"

Femme Actuelle a rencontré Anne Sinclair à l’occasion de la parution de son autobiographie, intitulée Passé composé. Un ouvrage remarquable, et qui va faire l’évènement, à paraître le 2 juin aux éditions Grasset (384 p., 22 €).

  • Anne Sinclair
  • Dominique Strauss-Kahn

Elle s’était juré de ne jamais écrire ses mémoires. Alors elle l’admet : “Publier cet ouvrage m’oblige à manger mon chapeau.” La voilà tête nue à 72 ans. Cela lui va bien. Anne Sinclair se refuse à l’impudeur, mais fait la promesse de la sincérité et la tient. Dans ce livre digne et émouvant, elle recompose son passé, évoque son enfance, les 7/7 qui l’ont marquée et consacre un chapitre (l’avant-dernier) aux épreuves qui l’ont écorchée. Elle ne dit pas tout, nomme rarement Dominique Strauss-Kahn (DSK), mais ne planque rien sous le tapis…

Pourquoi vous étiez-vous interdit d’écrire vos mémoires ?

A.S.: Je m’étais promis de résister à cet exercice mais l’envie m’est venue après Rembob’Ina, l’émission de Patrick Cohen sur LCP, qui m’a fait revisiter des 7 sur 7 d’il y a vingt ans. J’ai alors pensé qu’il me fallait raconter aussi la femme, la mère. Et puis je me suis dit : “Si tu ne racontes pas le chapitre qui a ému et passionné les gens il y a dix ans, on dira que tu exagères.”

Les hommes politiques n’osaient pas vous interrompre !

A.S.: On peut être directe sans être insolente et le sourire désamorce l’agressivité. Je faisais partie d’une minorité avec Claire Chazal et Christine Ockrent. D’abord surpris de se faire couper la parole par une femme les hommes politiques ont dû s’y faire !

Avez-vous un regret en 500 émissions de 7/7 ?

A.S.: Celui d’avoir donné la parole à peu de femmes. Il faut dire qu’elles étaient rares dans la vie publique et politique. J’ai interrogé des comédiennes, des femmes de lettres et des ministres comme Françoise Giroud et Simone Veil. Mais si j’avais cherché, j’en aurais peut-être trouvé d’autres.

Simone Veil a joué un rôle important dans votre vie. Pourquoi avoir eu besoin de lui confier votre intention de divorcer d’avec votre premier mari Yvan Levaï ?

A.S.: Je suis allée la voir comme on va voir une amie pour lui confier quelque chose d’important. Comme c’était une amie commune d’Yvan et moi, je trouvais honnête de le lui faire part de mon intention. Nous étions très liées. On se tutoyait, je me sentais très proche d’elle et le suis toujours de ses fils [Jean et Pierre-François Veil Ndlr]. Je l’a aimée et admirée. Je suis une des rares à avoir eu la chance de la voir en cheveux au petit-déjeuner ou pour se baigner à la piscine.

Certaines questions vous semblent-elles incongrues aujoud’hui après #Metoo ?

A.S.: Oui. Dans les années 1990, on ne parlait pas des violences faites aux femmes et on critiquait le politiquement correct des Américains qui laissaient la porte de leur bureau ouverte quand ils en recevaient une.

Le “chapitre impossible“, le treizième et avant-dernier, a été “douloureux” à écrire…

A.S.: Je ne dis pas tout, mais ce que je dis est vrai. Deux choses m’importaient de partager : que je n’avais aucune envie d’aller à l’Elysée, et que je ne savais rien. Etre crue, c’est tout le pari de ce livre.

“J’ai été une mère courant d’air”

En quoi vos parents ont-ils façonné “la gentille fille” puis la femme que vous êtes ?

A.S.: Je leur dois beaucoup. Mon père m’a donné la confiance en moi qui me manquait, qu’est-ce que cela aurait été ! Il m’a adorée, encensée. S’il n’y avait eu que lui, j’aurais été insupportable. Gâtée, pourrie, paresseuse !

Votre mère était omniprésente ?

A.S.: C’était une mère juive, un peu mante religieuse. Jamais totalement satisfaite, elle surveillait tout. Je ne la trouvais pas assez tendre, mais elle m’a aimée à sa façon. C’est à elle que je dois de parler anglais et d’aimer l’art.

Vous confiez avoir été pour vos deux fils “une mère courant d’air“…

A.S.: Oui. Quand Bouygues a racheté TF1, mon fils m’avait dit : “Tu seras peut-être virée, maman comme ça tu viendras nous chercher à l’école à 16h30“. Cela m’a donné mauvaise conscience.

Vous exprimez le regret d’avoir beaucoup délégué à votre propre mère le soin de s’occuper de vos enfants…

A.S.: Je lui ai sans doute trop laissé la bride sur le cou parce que cela m’arrangeait. Elle a été un repère dans la vie de mes enfants quand ils étaient petits. Mais comme mon second fils était plus distrait, moins dans les rails scolaires, elle avait une préférence pour son frère aîné et il a dû en souffrir. Aujourd’hui les mères sont très occupées, aussi actives que je l’étais, mais je me sentais seule à charge, alors que désormais les pères sont au courant de tout. Elles me semblent meilleure mère que je ne l’ai été.

Vous vous auto-flagellez !

A.S.: Non ! J’ai des fils tendres, adorables et des petits-enfants délicieux. Je n’ai donc pas dû trop rater ! Mais si on pouvait rembobiner, refaire un petit bout de chemin, je le ferais.

“J’étais sous son emprise affective”

Vous écrivez : “Avec le recul, j’ai réalisé quelle forme de dépendance me liait à Dominique Une sorte de répétition du rôle qu’avait joué ma mère, ou plutôt la substitution de l’une par l’autre“….

A.S.: J’étais sous une emprise affective. La façon dont je voulais ne pas déplaire à ma mère était identique à la façon dont j’essayais d’attirais l’admiration de mon mari. Aujourd’hui je sais qu’on peut s’aimer en étant d’un avis diamétralement opposé.

Beaucoup de femmes se reconnaîtront quand vous parlez du déni qui fut le vôtre…

A.S.: Ce déni n’était pas conscient. Beaucoup de couples vivent avec chacun sa vie. Moi je ne l’aurais pas accepté une seconde. Il y a eu la première alerte, la Hongroise au FMI, mais on ne quitte pas un homme parce qu’il a eu une histoire terminée. “Cela ne m’était jamais arrivé et ne m’arrivera plus jamais”, disent tous les hommes. Et on les croit.

Cela s’appelle “faire l’autruche” comme vous l’écrivez, “être une oie blanche” …

A.S.: Une oie blanche, une gourde, une sotte, une débile… Je me suis moi-même posée des questions sur ma clairvoyance. Le téléphone qu’il éteignait hâtivement, les soirées du conseil municipal qui s’éternisaient… Il me disait toujours “Tu n’as qu’à l’appeler, tu verras bien“. Je n’ai jamais vérifié…

Parce que l’amour c’est la confiance ?

A.S.: Oui. Il savait me convaincre : “Tu es ridicule, tu es la femme de ma vie“. Quand il a y eu l’histoire de New-York, j’ai trouvé son comportement déplacé, mais n’avais aucune raison de mettre sa parole en doute. Ensuite on est rentré en France, il y a eu l’affaire du Carlton. J’ai tenu et puis à un moment donné je ne tenais plus.

Vous avez tenté trois fois de partir…

A.S.: Oui, c’est difficile de partir, de fermer une porte après vingt ans de mariage. Quand il était dans les ennuis, je me disais ce n’est pas le moment. Je crois lui avoir fait du mal en partant. Mais c’est un mal qui fut bref.

“Je suis plus épanouie que jamais”

Avez-vous été blessée quand vous avez compris que DSK refaisait déjà sa vie ?

A.S.: Oh, non. Je déteste les gens aigris. Je me suis juste dit que je ne le connaissais pas si bien que ça.

Comment avez-vous fait pour vous reconstruire ?

A.S.: Pierre Nora m’a sauvé la vie.

De quoi vous a-t-il sauvée ?

A.S.: De l’aigreur, du cafard, de la dépression et de la colère. Dix ans plus tard je me trouve plus épanouie que je ne l’ai jamais été. Pierre a eu une compagne pendant trente-cinq ans puis s’est retrouvé veuf. Moi je sortais d’une tourmente invraisemblable. On a une grosse différence d’âge, il n’est pas tout jeune, loin de là… J’ai 72 ans, lui 89.

Cela vous inquiète?

A.S.: Oui. Je sais qu’il y a moins d’années devant nous que derrière. J’essaie pourtant d’apprendre à vivre dans le présent. On aurait pu faire une fin ensemble, se tenir chaud mutuellement. Mais il y a eu une étincelle et c’est magique.

Propos recueillis par Amélie Cordonnier

Passé composé, éd. Grasset, 384 p., 22 €.

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