Isabelle Huppert : "Je crains le regard des autres tout en le désirant"

L’actrice surprend dans « La Daronne ». Un rôle où Isabelle Huppert pétille de mauvais esprit.

« Jouer me procure une forme d’ivresse. C’est là qu’est ma place.» Audacieuse et libre, forte et fragile, obstinée et inquiète, elle aime le risque et la transgression. Toujours là où on ne l’attend pas, légère comme une plume, Isabelle Huppert est une machine de guerre. Elle se balade avec élégance, le nez au vent, comme au bord du précipice, entre la vie et le cinéma, avec une façon bien à elle de vous faire croire que tout ça, après tout, n’est pas si important. Bourrée de contradictions, comme tout le monde, ouverte à toutes les expériences, aussi improbables soient-elles, elle se plie aux fantasmes les plus fous sans se briser. On dirait que rien ne la gêne ni ne l’embarrasse. « Je crains le regard des autres tout en le désirant, explique-t-elle. Il y a une jouissance à être regardée et écoutée. Pour moi, ni peur ni effort, juste du plaisir. Sinon, quel intérêt? La vraie question n’est pas ce qu’on fait, mais avec qui on le fait.»

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La psychologie, ce n’est pas son truc. Elle reconnaît facilement qu’elle a un rapport peu émotionnel avec son métier. «Quand je joue, je ne me pose aucune question.» L’année dernière, à New York, elle a triomphé dans «La mère », de Florian Zeller, et la critique s’est emballée («Saisissante», «hypnotisante», «époustouflante»), comme elle s’emballe toujours lorsque Isabelle monte sur les planches. Pour «Phèdre(s)» de Wajdi Mouawad, pendant trois heures avec un texte immense à retenir, pour «Mary Said What She Said», de Bob Wilson, et plus récemment pour Amanda, cette mère louve abusive et envahissante dans le huis clos de «La ménagerie de verre», de Tennessee Williams. Elle ne fait, dit-elle, aucune différence entre le théâtre et le cinéma.

Elle est hilarante dans «La Daronne», où elle tient le rôle de Patience Portefeux

«Le cinéma, c’est un plaisir sans effort, presque inconscient. Au théâtre, il faut se dégager des conventions. “Il faut tuer le théâtre”, comme disait Claude Régy. C’est alors qu’on est libre. Le théâtre, c’est un hold-up, ça vous prend le corps et le cerveau. Chaque fois que je monte sur scène, je me dis: “Mais dans quel pétrin me suis-je encore fourrée?”» Elle rit. Lui arrive-t-il encore de se surprendre? «Non. Je préfère surprendre les autres que moi-même!» Elle ne minaude pas. Elle vit ses rôles. Elle a joué et tourné avec les plus grands: Bob Wilson, Luc Bondy, Ivo van Hove, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Michael Haneke, des metteurs en scène qui cherchent la personne avant les personnages. Quoi qu’elle fasse, elle est toujours elle-même, capable de quitter en une fraction de seconde la peau de son personnage, même le plus dément, pour retourner dans la sienne. Comment fait-elle ? Elle s’étonne de mon étonnement: «C’est plus dur à regarder qu’à faire! Jouer, c’est une catharsis. Un plaisir de l’instant. Quand c’est fini, c’est fini.»

«Le cinéma me permet de faire le tour de tout ce que sont les femmes.» Qu’elles soient folles, en souffrance, victimes ou combattantes, elle les place inlassablement au cœur de l’histoire. Elle est, dit-elle, une féministe sans le savoir. «Le féminisme est en marche, j’espère qu’il ne va pas s’arrêter.» Alors qu’elle est si drôle et percutante dans la vie, on retient d’elle surtout ses rôles dramatiques, des films lourds et dérangeants plus que des comédies. « On confond toujours les actrices avec leurs personnages. On ne peut pas lutter contre ça.» Prend-elle du plaisir à pleurer ? «Oui, mais pas plus qu’à rire ou à manger une glace à la fraise. On a tous en soi une petite réserve de désespoir et de tristesse. De toute façon, j’ai toujours pensé qu’il y avait du tragique dans le comique, et inversement.»

Elle est hilarante dans «La Daronne», où elle tient le rôle de Patience Portefeux. Pour incarner cette traductrice francoarabe qui écoute les conversations téléphoniques à la brigade des stups et se retrouve à la tête d’un gigantesque trafic de drogue, elle a appris l’arabe phonétiquement, pendant des mois. Intonation par intonation, syllabe par syllabe. Sa vie déborde. Elle déteste avoir à faire des choix, alors elle prend tout. Ou presque. Elle ne supporte pas qu’on le lui dise, mais elle est constamment dans le mouvement, entre deux films et deux avions. «Ce qui compte, c’est la qualité, pas la quantité. Toute relative, d’ailleurs! »

Elle a érigé un mur de glace autour de sa vie privée, apportant la preuve qu’on peut être exposé aux yeux du monde et rester invisible

Mars 2020, à la veille du confinement. Place SaintGermain-des-Prés, sur le chemin de l’Odéon, alors qu’elle est en route pour la sixième représentation de «La ménagerie de verre», on lui annonce soudainement que, le soir même, tous les théâtres vont s’arrêter. J’entends encore son cri de surprise. Comment a-t-elle vécu ce brusque enfermement? «Très bien! Je me suis pliée devant la fatalité tout en mesurant la gravité de la situation. Si ce n’est l’aspect tragique de cet événement, car ça l’a été pour beaucoup, la maladie, la précarité, c’était une expérience de faire un pas de côté. J’ai un fond optimiste, je gardais confiance. Et puis l’attente, qui s’accompagne aussi souvent d’une certaine forme de confinement, on sait ce que c’est quand on est acteur.» Est-ce que jouer lui a manqué ? «Pas du tout. J’avais assez de films à regarder et de livres dans ma bibliothèque pour occuper mon temps.» L’idée, comme le pensaient certains, que ce qui arrivait était peut-être un signe de l’univers qui nous disait de marquer une pause, comme si on était allé trop vite, trop loin, l’a-t-elle effleurée? «On peut toujours prendre ça comme un avertissement, mais quel sera le monde d’après ? N’étant ni devin, ni sociologue, ni politique, je suis incapable de le dire.» Elle qui a toujours préféré le futur au passé reconnaît néanmoins que l’incertitude de l’avenir la trouble : «Le virus est toujours là, il faut être plus vigilant que jamais.»

Elle a érigé un mur de glace autour de sa vie privée, apportant la preuve qu’on peut, même dans cette époque un peu folle, être exposé aux yeux du monde et rester invisible. Discrète, elle garde pour elle ses combats intérieurs. Sa colonne vertébrale, c’est sa famille. Mère forte et protectrice, elle s’illumine dès qu’on lui parle de ses enfants. Lorenzo, le cadet, a repris avec son père, Ronald Chammah, la direction de deux cinémas parisiens où l’on peut revoir à l’infini des films classiques, Ecoles Cinéma Club et Christine Cinéma Club, où Martin Scorsese est venu présenter «The Irishman». Angelo, le benjamin, étudie le cinéma au Bard College, à une heure de New York; elle ne l’a pas vu depuis des mois, à cause de la fermeture des frontières. Quant à sa fille, Lolita, sa ressemblance physique avec elle est troublante. On croirait voir deux sœurs. On se dit que ça ne doit pas être facile tous les jours d’être la fille d’une aussi grande actrice, surtout quand on a choisi de faire le même métier. «Lolita est une actrice remarquable. Je la trouve étonnante et émouvante dans tout ce qu’elle fait. Elle était très impressionnante au théâtre du Rond-Point dans “La visite”, le très beau texte d’Anne Berest.»

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