Le destin tragique de Clare Bronfman, l’héritière enrôlée dans la terrifiante secte de Keith Raniere

Dernier chapitre de notre série d’été sur les héritières maudites : la fille du défunt milliardaire, Edgar Bronfman, président de l’empire Seagram. Accusée d’avoir joué un rôle-clé au sein de NXIVM, la terrifiante secte de Keith Raniere, elle est aujourd’hui en prison.

Une histoire comme celle-là, qui au­rait pu l’inventer ? Georges Simenon, Harlan Coben, Patricia Highsmith ou l’un de ces maîtres du roman noir, rompus aux ténèbres de l’âme humaine et aux techniques des thrillers psychologiques ? L’affaire Bronfman qui appartient à cette dernière catégorie est pourtant bien réelle et révèle les dérives sectaires américaines. Elle s’est achevée en septembre 2020 par un procès retentissant qui a passionné les États-Unis.

Il était une fois une héritière déboussolée, Clare Bronfman, qui rencontre Keith Raniere, un gourou aussi brillant que pervers, se laisse entraîner dans la secte qui couvre un trafic sexuel et débourse de son plein gré 150 millions de dollars pour en assurer la survie.

Edgard Bronfman et sa femme lors de la fête des 20 ans du New York Magazine.

Une famille très influente et très respectée pour ses multiples actions philanthropiques, mais une famille toxique, où Clare et sa sœur Sara n’ont jamais trouvé leur place. Leur mère est la troisième épouse de leur père (qui en a eu cinq), qu’elle quitte lorsque ses filles ont 4 et 7 ans. Avant elle, il y a eu Ann Loeb avec qui il vécut vingt ans et eut cinq enfants – déjà adultes quand les filles de son troisième mariage sont nées. Des couvées trop éloignées pour cimenter une fratrie.

Une jeunesse nomade entre les collèges anglais, les vacances chez papa dans son ranch de Virginie ou son penthouse sur la Cinquième Avenue, ou chez maman, au Kenya, qui vit avec le célèbre paléontologiste, Richard Leakey, tout en étant toujours mariée avec l’acteur anglais, Nigel Havers. Bonjour tristesse. Clare et Sara avaient le nom, l’argent des Bronfman mais pas la considération. Elles se sentaient étrangères au clan. Elles avaient une revanche à prendre sur leur milieu.

La recherche d’un mentor

Sara est solaire avec ses yeux rieurs, ses boucles blondes, son appétit pour les mondanités et les people. Elle est prête à toutes les expériences pour oublier son mariage raté avec un jockey irlandais et son business de skydiving dans les Caraïbes qui prend l’eau. Sa sœur Clare, née en 1979, est une ténébreuse qui s’est réfugiée dans le monde des chevaux. Excellente cavalière, elle a remporté de nombreuses compétitions, possède sa propre écurie et jure qu’elle finira sa vie avec ses équidés. Yeux d’un bleu délavé qui lui donne un regard absent, sourire tranquille de pythie en extase, cheveux poivre et sel. Elle dégage le charme triste d’une dame patronnesse qui cherche la foi ou tout au moins un guide, un mentor, un pygmalion pour contrebalancer le désordre de sa jeunesse.

Clare Bronfman, cxcellente cavalière, a remporté de nombreuses compétitions.

Ce sauveur arrive sous les traits de Keith Raniere, né à Brooklyn en 1960, mi-dandy, mi-prophète, mi-escroc mais surtout mythomane. Le charisme d’un Charles Manson allié à l’intelligence du Serpent, alias Charles Sobhraj (1). Raniere a construit un culte de la personnalité autour de son prétendu génie. Petit, il aurait été un lecteur très précoce, un pianiste prodige, un champion de judo. En 1982, il sort de l’institut polytechnique Rensselaer, diplômé en mathématiques, physique et biologie. Son QI im­pressionnant, consigné dans le Livre Guinness des records, lui offre une aura indiscutable auprès des femmes, des sponsors, des banquiers.

Développement personnel

En 1990, Raniere crée une première entreprise de vente en ligne, Consumer Buyline Inc. (CBI), un club d’acheteurs qui offre des réductions à chaque membre qu’il recrute. Trois ans plus tard, elle est démantelée pour montage financier frauduleux calqué sur le modèle de la pyramide de Ponzi (2). Huit ans après, il fonde la compagnie Executive Success Programs (ESP), une société de dévelop­pement personnel avec Nancy Salzman, une infirmière formée à l’hypnose et à la programmation neuroscientifique. ESP organise des formations, des symposiums, des séminaires où l’on parle d’amour, de monde meilleur, d’accomplissement personnel. Raniere se considère comme un guide spirituel qui œuvre «pour la joie et l’éthique dans le monde».

Keith Raniere se considère comme un guide spirituel qui œuvre «pour la joie et l’éthique dans le monde».

L’organisation est rebaptisée un an plus tard NXIVM, prononcer «Nexium». Même montage financier que la société précédente. Mêmes offres de colloques, de séminaires, de cours particuliers «pour aider les gens à exploiter le potentiel qui est en eux». Même tarifs exorbitants tournant autour de 5000 dollars la semaine. NXIVM revendique 16.000 adeptes dans le monde, ouvre des an­tennes à Mexico, Los Angeles et Vancouver, ainsi qu’un siège à Albany (capitale de l’État de New York). La société connaît un vrai succès. Elle assure obtenir des résultats pour ceux qui veulent arrêter de fumer ou vaincre leur peur de parler en public, et donne à chaque membre le sentiment de ressortir meilleur et d’être prêt à faire quelque chose pour l’humanité.

Les célébrités s’y pressent : le fondateur de Virgin, Richard Branson ; le fils de l’ancien président du Mexique Carlos Salinas ; la très célèbre Antonia Novello, vice-amirale et administratrice de la santé publique aux États-Unis ; Stephen Cooper, directeur général d’Enron. C’est ainsi que Sara, qui fréquente ces beautiful people, est présentée à Raniere, rejoint NXIVM en 2002 et s’inscrit à quelques cours, qui lui offrent ce dont elle a besoin : trouver un sens à sa vie. Elle tombe en pâmoison devant ce very bad boy audacieux et décomplexé et entraîne sa sœur Clare dans l’aventure.

Liens familiaux

Les deux sœurs voient en lui un moyen de changer de vie. Raniere comprend vite le bénéfice qu’il peut tirer des relations difficiles que les filles Bronfman entretiennent avec leur père. Il a donc la brillante idée de proposer à Edgar Bronfman de s’inscrire à des formations. Ce dernier est enchanté, au point d’envoyer régu­liè­rement son hélicoptère chercher son coach à New York pour l’emmener dans sa propriété de Virginie. Il dit même, lors d’une interview «que le monde serait meilleur et plus sûr si tout le monde pouvait avoir accès à cette formation». Las, cette love story trouve son épilogue lorsque Clare révèle à son père que la secte lui avait emprunté deux millions de dollars.

Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. En tout 150 millions de dollars ont été siphonnés par la secte et retirés des comptes bancaires des Bronfman pour les besoins personnels du gourou. Dont 66 millions de dollars pour couvrir les pertes financières résultant des opérations de Raniere sur le marché des matières premières, 30 millions de dollars pour acquérir des biens immobiliers situés à Los Angeles et autour d’Albany, 11 millions de dollars pour un biréacteur Canadair CL-600.

La presse s’en mêle

En 2003, les affaires se gâtent lorsque le magazine Forbes consacre sa une à Keith Raniere. On y lisait qu’il était un grand manipulateur, qu’il n’avait pas de permis de conduire, pas de comptes en banque, que d’étranges rituels se déroulaient dans son organisation et que certains des membres soumis aux techniques de lavage de cerveau tombaient dans de terribles dépressions. L’article est tellement bien documenté que l’on se demande si Edgar Bronfman ne l’a pas suscité pour nuire à la secte et récupérer ses filles.

Clare Bronfman et sa soeur, Sara.

Une ancienne maîtresse et employée de Raniere, Toni Natalie, se manifeste alors auprès de lui pour le mettre en garde contre les moyens de représailles qu’il peut mettre en œuvre : comme financer des détectives privés aussi connus que Juvan Aviv, un ancien du Mossad, écrivain sous le pseudo de Sam Green, très calé pour pourrir la vie de ses victimes, rentrer dans leur intimité, trouver des éléments compromettants pour ensuite les faire chanter.

De NXIVM à DOS

Mais il n’y a pas que cela. En 2007, la secte connaît un nouvel essor en at­tirant dans ses rangs l’actrice Allison Mack, héroïne de la série Smallville. La jeune femme, conquise par les méthodes de NXIVM, vante ses mérites à la télévision : «Travailler pour NXIVM est la meilleure expérience qui me soit arrivée.»
En parallèle, Raniere crée DOS (Dominus Obesquious Sororium), un autre groupe secret qui devait œuvrer pour le bien et changer le monde mais qui est devenu un ré­servoir d’esclaves sexuelles recrutées par les bons soins d’Allison Mack, qui vient d’être condamnée à trois ans de prison.

La secte sexuelle a été le sujet d’une minisérie documentaire diffusée sur HBO, The Vow, a NXIVM Story, et d’une autre série, Seduced, Inside the NXIVM Cult (3). Pour intégrer ce réseau de prostitution, chaque recrue devait envoyer une photo d’elle nue et donner des éléments intimes de sa vie, susceptibles d’être révélés en cas de trahison. Elles se soumettaient ensuite à un rite initiatique où elles se faisaient marquer «KR» au stylo à cautériser. Tout ce monde devait satisfaire les exigences sexuelles de Raniere. Il y aurait eu en permanence une vingtaine de femmes à son chevet.

L’un des rôles de Clare était de payer des avocats chargés d’acheter le silence de ces femmes si elles avaient des velléités de confessions à la presse. La goutte d’eau qui précipita la chute de la secte et de l’héritière fut l’annonce de la visite du dalaï-lama. La presse et les réseaux sociaux condamnèrent violemment cette visite, que les deux sœurs avaient organisée de longue date. Et, pour la première fois, les liens des Bronfman avec la secte faisaient la une des journaux. À partir de ce moment, les langues ont commencé à se délier. La roche Tarpéienne n’était plus très loin.

Une protection à toute épreuve

Après plus de vingt ans d’activité, Keith Raniere, 58 ans, est arrêté en mars 2018 au Mexique puis extradé aux États-Unis, jugé et condamné à 120 ans de prison. Clare est interpellée en juil­let 2018. Membre du conseil d’administration de la secte, elle est soupçonnée, avec sa sœur Sara, d’avoir soutenu la secte à hauteur de 150 millions de dollars, d’avoir financé des assignations en justice contre ses ennemis présumés, utilisé de fausses identités pour accéder à des données informatiques, falsifié des cartes de crédit. Clare ne s’en est jamais cachée, elle a toujours fait le choix de protéger son gourou. Elle a été condamnée à six ans de prison et 500.000 dollars d’amende.

Jusqu’au bout, Clare sera restée fidèle à Raniere et à sa secte en plaidant coupable, lors de son procès, affirmant à qui voulait bien l’entendre que l’expérience de ses années passées au sein de NXIVM étaient les meilleures de sa vie. «Chez NXIVM, j’ai commencé à apprécier la vie, à me sentir acceptée, aimée, heureuse, écrivait-elle au juge new-yorkais Nicholas Garaufis. Beaucoup de membres de cette communauté sont devenus un peu ma famille, et je ne peux pas tourner le dos à ces amitiés ni nier le profond impact que Keith et NXIVM ont eu sur ma vie», ajoutait-elle.

(1) Le Serpent, minisérie diffusée sur Netflix, retrace la vie de Charles Sobhraj, interprété par Tahar Rahim.
(2) Montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants.
(3) On y suit l’histoire d’India Oxenberg, fille de l’actrice Catherine Oxenberg, enrôlée dans la secte parmi plus de 17.000 victimes.

Source: Lire L’Article Complet