Le jazzman Pat Metheny : "François Fillon m'a fait rencontrer mon héros, Michel Legrand"

Le guitariste de jazz américain Pat Metheny égrène pour le JDD ses souvenirs à l’occasion de la réédition de onze albums.

Il est l’un des rares jazzmen à remplir des Zéniths. Le guitariste Pat Metheny n’en demeure pas moins insaisissable. Que ce soit à la tête du Pat Metheny Group, ouvrant aux musiques du monde, ou en trio avec le contrebassiste Charlie Haden et le batteur Billy Higgins, l’aventure est toujours à portée de manche. En inventant le concept de guitare-synthétiseur produisant des sonorités d’oiseau blessé, l’instrumentiste et compositeur a notamment offert l’une des meilleures musiques de film à David Bowie (This Is Not America, 1985). D’autres mariages l’ont amené à croiser le fer avec la légende du free-jazz Ornette Coleman ou, plus récemment, avec le pianiste star Brad Mehldau.

À 66 ans, à cause de la pandémie mondiale, l’éternel voyageur a posé ses valises et ouvert ses cartons. Il a décidé de rééditer en haute définition ses onze albums parus sur le label ECM depuis Bright Size Life (1976), avec le bassiste Jaco Pastorius et le batteur Bob Moses. En plein déménagement, il se retourne pour nous sur son passé.

Que ce soit Miles, les Beatles, Bach ou Coltrane, une seule chose les réunit : une immense créativité

À quoi avez-vous pensé en revisitant votre carrière pour ces rééditions?

Déjà, je me suis trouvé extrêmement chanceux d’avoir pu côtoyer tant de musiciens extraordinaires. Beaucoup nous ont malheureusement quittés depuis : Jaco [Pastorius, en 1987], Billy Higgins [2001], Charlie [Haden, 2014], Lyle [Mays, 2020], David Bowie [2016] et tant d’autres. Ils m’ont permis d’écrire mon histoire. Depuis Bright Size Life, je la conçois comme une composition ininterrompue au côté de personnalités qui vont et viennent. Avec cet album, je me voyais d’ailleurs plus comme un chef d’orchestre que comme un instrumentiste à proprement parler. Je ne cessais de chercher des concepts et des castings adéquats pour porter la meilleure musique qui soit sur la scène.

L’éclectisme de votre musique est-il le reflet de vos goûts, à la fois pour Miles Davis et pour les Beatles?

Que ce soit Miles, les Beatles, Bach ou Coltrane, une seule chose les réunit : une immense créativité dont je cherche à percer le mystère. Quel est leur processus de création? Par quel biais parviennent-ils à me faire interagir en tant que fan? Ce sont les questions que je me pose quand je les écoute.

Vous-même comptez d’éminents fans. François Fillon, alors Premier ministre, est venu vous écouter à Marciac en 2007.

C’était une soirée passionnante car M. Fillon m’a permis de rencontrer quelqu’un qui était mon héros : ­Michel Legrand, l’un de ses amis, qu’il avait eu la bonne idée d’amener à ce concert. C’est toujours gratifiant de découvrir l’intérêt que l’on peut susciter chez une personne que l’on admire. J’ai d’autant plus apprécié cette rencontre avec ce grand compositeur qu’elle ne s’est plus jamais représentée.

Quel privilège ai-je eu d’avoir David Bowie à mes côtés!

Et Léo Ferré, dont vous avez revisité Avec le temps sur l’album A Turtle’s Dream (1995) d’Abbey Lincoln?

Une voix si particulière! Pour être honnête, je ne connaissais pas ce chanteur. La veille de l’enregistrement, Abbey Lincoln m’avait donné un enregistrement de cette chanson en me disant qu’elle souhaitait la reprendre. Immédiatement, j’en ai aimé la musique. Bien qu’Avec le temps soit bâtie sur une partie de piano, j’ai voulu en respecter fidèlement l’harmonie. C’est comme ça que je l’ai apprise à la guitare. Mais, le lendemain, au studio, alors que je la jouais, j’ai vu Abbey s’en emparer comme vous pouvez l’entendre sur le disque! Il n’y a eu qu’une seule prise. Quel moment dans une vie de musicien! Vers la fin de sa vie, Abbey Lincoln avait accepté un projet d’album en duo avec moi. Malheureusement, le sort en a décidé autrement [elle est morte en 2010].

Avec David Bowie aussi, ce fut une collaboration unique…

Oui, une autre expérience formidable. J’avais été engagé pour composer la musique du film d’espionnage Le Jeu du faucon (1985) de John Schlesinger. Le motif de ce qui allait donner naissance à la chanson This Is Not America m’est venu en assistant à une scène tournée à Mexico avec Sean Penn et Timothy Hutton. Ça a été d’un seul bloc. Le lendemain, je l’ai joué à ­Schlesinger. Ça capturait exactement son sentiment pour la musique. À partir de là, j’ai composé toute la musique, Lyle Mays m’a aidé sur quelques parties. C’est là qu’est intervenu Bowie. Je lui avais donné ma démo. Il a ajouté les paroles et une contre-mélodie. Quel privilège de l’avoir à mes côtés!

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