"Mon cher corps, tu te rappelles ?" : la lettre ouverte de Sophie Fontanel

La journaliste et écrivaine s’adresse à son propre corps, dans un texte personnel, intime et émouvant, à l’occasion de la sortie de son livre Capitale de la douceur.

«Mon cher corps, tu te rappelles l’année dernière, à la fin du mois d’août, quand je t’ai fait prendre le bateau pour aller sur l’Île du Levant ? Tu te rappelles ma stupeur en découvrant que l’ami qui m’attendait gaiement sur le quai était nu comme un ver ? La réalité du naturisme… Moi, je ne pensais qu’à toi, à comment tu allais réagir. Tu te rappelles que ni toi ni moi n’avions jamais vu autant de pénis ? Je nous revois montant la côte jusqu’à l’hôtel, nous étions toi et moi hors sujet avec nos vêtements. Et l’on tremblait un peu.

Tu te rappelles le premier réveil sur l’île ? Nous sommes sortis nus nous aussi, pour ne pas trop se faire remarquer. Est-ce que tu rappelles notre bonheur ? Il était encore plus fort que notre stupeur. On découvrait qu’on était capables de faire ça, toi le jadis irrémédiablement blessé par un homme parce que j’avais accepté de me déshabiller au mauvais endroit, au mauvais moment, et moi devenue critique de mode, donc obsédée par les vêtements, pour assurer notre protection par les habits, à jamais.

Tu te rappelles la saveur ? Nous devions bien nous avouer que c’était bon, si bon, d’aller comme ça par les allées de cet endroit unique au monde, créé dans les années 1920 par des gens qui pensaient que, si on est nus au soleil, on est sauvés, en quelque sorte ? Tu te rappelles l’air qui nous passait «de partout», comme on dit dans le Sud ? C’était au point que parfois on écartait les bras, comme ça devant personne, devant l’azur et la brise.

Tu te rappelles les rochers de la crique et l’entrée dans l’eau ? La facilité qu’il y avait à entrer dans l’eau, pas de maillot soudain mouillé, juste le corps au parfait contact des éléments. Tu te rappelles ces hommes et femmes nus sur les rochers ? De loin, on ne pouvait plus différencier les hommes des femmes. Nus, nous sommes si semblables, en fait. Tu te rappelles le côté inoffensif de ces corps ? Tu te rappelles que j’ai pleuré, sollicitant les larmes que si rarement je te demande ? J’ai pleuré devant l’étendue de la douceur, dans cette crique. Rien d’horrible ne nous tombait dessus alors qu’on était là, vulnérables, sans armure. Je n’avais même pas mis de méduses pour aller dans les rochers, tu te rends compte ?

Ce jour-là, j’étais ébranlée par cette douceur. Tu te rappelles comment notre douceur, quand j’étais adolescente, a été malmenée ? Revois-tu la chambre d’hôtel et le garçon qui semblait ne plus m’entendre, il avait un mouvement brutal, machinal et interminable. Lui pourtant si doux au début… C’est pour ça que je n’y comprenais plus rien. Tu te rappelles qu’on n’avait même pas mal ? Mais je sais pourquoi, va : je t’avais abandonné. Je veux dire, ce jour-là, j’ai pris mon âme et je l’ai emmené au-dessus de toi qu’on violentait, et j’ai essayé de m’absenter à moi-même pour que ce ne soit pas moi vraiment qu’on déchirait. Tu te rappelles que je n’en suis pas morte ? C’est ça qu’on me disait, à l’époque. Tu te rappelles qu’ayant échoué à te protéger, je t’ai au moins promis la douceur infinie ? J’ai tenu parole. J’ai redoublé de douceur dans la vie, ça a été ma réponse. Et je suis ce qu’on appelle une non-violente, même si notre époque a vite fait de taxer la douceur de lâcheté.

Mais toi, toi ? Pour ne pas te faire souffrir à nouveau, je t’ai empêché d’aller vers les autres. Tu te rappelles, sur l’île du Levant, le moment où je t’ai demandé pardon ? Pardon de ne pas avoir été là. J’ai compris tant de choses durant ces six jours, et j’ai mis à nu tout mon être, enfin réuni. Tu te rappelles qu’au Levant, dans ce domaine naturiste d’Heliopolis, je prenais des notes, sous une paillote ? J’écrivais ton histoire, mon corps, avec l’infinie douceur, l’infinie noblesse de la poésie. Je nous ai écrit en vers * parce que les vers, c’est la nudité du langage. Je ne te lâcherai plus.»

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