Sophie Marceau : "Soudain, à 13 ans, je deviens quelqu’un d’autre, on change même mon nom"

Interview.- Star adulée, célébrité atypique, Sophie Marceau mène sa vie et sa carrière comme elle l’entend. La voici enfin chez François Ozon dans Tout s’est bien passé, d’après le roman d’Emmanuèle Bernheim. L’occasion de rares confidences : la vie, la mort, l’âge, la célébrité, le harcèlement…

On rencontre Sophie Marceau quelques jours avant le Festival de Cannes. Depuis, elle s’est envolée pour Los Angeles, où elle tourne I Love America, une comédie de Lisa Azuelos (LOL) pour Amazon Prime. Cet après-midi-là, dans un hôtel du XVIe arrondissement de Paris, elle est tendue comme un arc, virevolte, stressée à l’idée de présenter bientôt Tout s’est bien passé (1), de François Ozon, en compétition officielle, et de se retrouver parachutée dans l’œil public (elle est la proie favorite des tabloïds, l’enfer des stars populaires) et le grand cirque cannois. On sait qu’il ne s’agit pas de son exercice préféré, elle qui court en solitaire depuis toujours, électron libre loin des troupeaux, des castes, loin des familles du cinéma, loin des arrangements du show-biz.

Une parole libre

On remarque sa silhouette svelte, son corps tonique et cette beauté sans apprêt, si simple et si spectaculaire à la fois : on l’a déjà dit, le temps joue pour elle. Elle a 54 ans, elle est époustouflante. En interview, elle peut se montrer un peu abrupte à l’occasion – elle est entière -, mais jamais discourtoise et finalement plutôt enjouée : Sophie Marceau n’élude aucune question, bataille pour se faire comprendre. Sa parole est beaucoup plus libre que la plupart de ses consœurs, et, contrairement à une pratique désormais répandue, elle ne demande aucune relecture préalable.

En vidéo, « Tout s’est bien passé », la bande-annonce

François Ozon voulait travailler avec elle depuis longtemps. Elle avait écarté toutes ses propositions. Elle a fini par dire oui à l’adaptation du bouleversant récit d’Emmanuèle Bernheim (Tout s’est bien passé ), qui raconte comment l’auteure a aidé son père à mourir, une décision qu’il avait prise après avoir été victime d’un AVC qui lui avait laissé de lourdes séquelles. Sophie Marceau, juste, digne et grave, tient sa place face aux excellents André Dussolier et Géraldine Pailhas. Si tel est son désir, ce film pourrait lui ouvrir les portes d’un cinéma plus auteuriste. Elle a d’ailleurs terminé Une femme de notre temps, du très intimiste Jean Paul Civeyrac. Rencontre exclusive.

« Je me méfie de toutes les addictions »

Madame Figaro. – On était sans nouvelles de vous depuis Mme Mills, une voisine si parfaite, que vous aviez réalisé il y a trois ans…
Sophie Marceau.
– Je n’ai pas eu envie de tourner. J’avais besoin d’un break, de prendre du recul. Il n’y avait rien de violent, ni lassitude ni déprime, c’était juste le moment de ralentir. Je ne ressentais pas le besoin de me projeter dans l’univers des autres, j’avais surtout envie de retrouver le mien. J’ai le loisir de pouvoir choisir, et je compte bien préserver cette liberté-là. J’ai besoin de ça, donner du temps au temps, un temps d’ingestion, un temps de réflexion. Aller trop vite, ce n’est pas mon truc. Trouver le temps long ou m’ennuyer un peu ne me gêne pas. La boulimie, la frénésie, tout ça ne me convient pas. Je me méfie de toutes les addictions en général.

Qu’avez-vous fait pendant le confinement ?
Rien d’extraordinaire. J’ai juste vécu, je me suis intéressée à d’autres choses, j’ai beaucoup lu, j’ai passé du temps avec les gens que j’aime. Les vies sont pleines, elles sont assez chargées comme ça en général, inutile d’en rajouter. Donc, pendant le confinement, je n’étais pas dans l’action mais dans l’introspection. La vie est faite de petites mises à jour régulières. On arrive à un âge où la somme des choses qu’on a faites ou pas faites vous revient un peu dans la tronche. Voilà, à 50 ans passés, on regarde où on en est. Le temps se rétrécit et on s’autorise à penser qu’on n’a pas une seule vie, mais plusieurs.

La surexposition et ses dérapages

Dans Tout s’est bien passé, on a l’impression que votre personnage – inspiré d’Emmanuèle Bernheim – vous ressemble, solide, volontaire, sauvage. François Ozon, le réalisateur, dit que le film est un peu un documentaire sur vous…
Ah bon, il dit ça ? Vous savez, je mets de moi dans tous mes rôles. Emmanuèle, l’héroïne, est costaude, mais les femmes le sont, surtout face à la mort ; il y a une acceptation qui est moins vraie chez les hommes, même si je n’ai pas envie de faire des généralités. Les femmes gèrent mieux ce genre de situations, plus frontalement, je crois. Elles ont une relation plus organique aux choses. C’est mon cas. Pour le reste, je ne suis pas sauvage, mais je me protège de trop d’exposition, parce qu’on m’expose malgré moi, et ça, c’est insupportable. Donc, oui, la surexposition et ses dérapages, ça modifie ma vie. Ça modifie ma liberté, et ça doit certainement modifier quelque chose dans ma tête, c’est sûr. Je n’aime pas les foules, et je ne sais pas exister dans une foule. Malheureusement, c’est sur moi que les regards se posent puisque je suis quelqu’un de connu, alors que je serais heureuse dans la foule si je pouvais regarder tout le monde et que personne ne me regarde. Je ne suis pas du tout actrice dans la vie.

Le film est tissé autour d’une une relation père-fille très particulière. Vous m’aviez dit un jour que votre père était un peu indéchiffrable, un peu perdu…
Vous savez, on ne comprend jamais tout de ses parents, même à l’âge que j’ai. Il est impossible de dire des choses définitives. On affirme quelque chose, mais on réalise que le contraire pourrait être vrai aussi. On n’est jamais dans l’intimité ou le for intérieur des autres, même si je suis très curieuse de la nature des gens et que j’ai toujours envie de comprendre les mécaniques humaines. Mais je ne vous parlerai pas de ma famille. Je ne vous parlerai de rien de personnel.

Pourquoi ?
Vous donnez ça, puis après on vous prend ça, donc je deviens un peu méfiante. Je n’ai plus envie que tout soit interprété ou ramené à des choses privées. Au cinéma, on peut se permettre de mélanger la fiction et la réalité sans donner d’explications, et c’est un refuge extraordinaire, un lieu magnifique. Cela ne veut pas dire qu’on est dans un déni de la réalité, mais on peut s’octroyer le droit de dépasser la réalité, de l’imaginer autrement, de la transcender. De plus, toute vérité est fluctuante.

« Je suis plus méfiante, peut-être, mais aussi plus meurtrie »

Mais une interview, c’est aussi l’occasion pour l’interviewée d’exposer sa réalité du moment…
Je n’en ai peut-être pas envie. Les actrices aussi ont le droit à l’isoloir. Je ne vois pas pourquoi on devrait sans arrêt répondre à des questions personnelles, donner son avis sur des considérations sociales ou politiques. D’abord, on est très vite lynché sur la place publique et ensuite, on est placé dans une position d’exemple, et c’est une responsabilité dont je ne veux pas. Je ne suis pas supposée être ailleurs que sur un écran. S’il s’agit de célébrer le cinéma, je suis très heureuse de prendre part à la conversation.

Vous êtes plus méfiante, donc…
Plus méfiante, peut-être, mais plus meurtrie aussi. Quand vous êtes photographiée à votre insu dès que vous sortez de chez vous et que des drones stationnent devant vos fenêtres, il y a de quoi se replier sur soi, non ? C’est tout le temps, c’est continu, je ne sais même pas ce qu’ils ont dans leurs stocks ou dans leurs archives… Qu’est-ce que je dois faire ? Prendre un fusil et tirer sur les drones ? Je n’ai pas de fusil.

50 ans sinon rien

50 ans, c’est une date charnière dans la vie d’une actrice ?
Jouer les grands-mères au cinéma, cela n’arrive pas d’un seul coup. Je n’ai pas envie d’aller contre le temps – je sais qu’il gagnera la partie -, j’ai plutôt envie d’être pote avec lui. Mais je sais d’expérience que la vie et le cinéma, ce n’est pas la même chose. Se voir à l’écran, c’est parfois un choc, même quand on est jeune d’ailleurs. On l’accepte ou pas. En ce qui me concerne, j’aime la caméra, j’aime bien jouer avec elle. Je l’aime, car je suis dans un rapport consentant : on n’est pas filmé à son insu. À l’écran, j’ai pu être déçue, mais je ne me suis jamais sentie trahie, volée ou violée.

On vous redécouvre très à l’aise dans le cinéma d’auteur que vous avez fréquenté un moment (Zulawski, Pialat) avant de sembler lui tourner le dos pour un cinéma plus commercial…
Je n’ai tourné le dos à rien. Choisir un film, ce n’est pas une science exacte, et j’aime toutes les couleurs, le rire autant que les larmes, le drame, la vision très particulière d’un auteur ou, au contraire, quelque chose de plus universel. Les gens du métier ont parfois une image inexacte de moi. Beaucoup pensent que je suis inaccessible, très protégée : je suis la première surprise, je vous jure. Si les gens veulent me rencontrer pour un projet, ils peuvent me rencontrer. D’ailleurs, je suis aussi metteuse en scène, et c’est essentiel pour moi de voir des gens. J’aime les rapports humains, et je suis plus disponible qu’on l’imagine.

En vidéo, Sophie Marceau, actrice divine

De Maupu à Marceau

Dominique Besnehard, qui a été votre agent, a dit que vous étiez une personne très mystérieuse…
Ah bon ? Vous me trouvez mystérieuse ? J’ai fait plus de quarante films et on me connaît depuis que j’ai 13 ans. Au cinéma, je donne toutes mes émotions et ma sincérité. Je n’ai vraiment pas l’impression d’être planquée. J’ai beaucoup donné. On m’a vue avec et sans maquillage, je me montre telle quelle, avec mes défauts aussi, ridicule parfois. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Mais demandez aux gens de donner autant ! Vous savez aujourd’hui, c’est fini, on n’appuie plus sur un bouton et, hop, Sophie Marceau apparaît. Le monde a pris de mauvaises habitudes : on veut tout, et tout de suite. On a faim, on appuie, bam, ça arrive. On veut un billet d’avion ? Paf, ça arrive. On veut se transformer, avoir des petites oreilles et les yeux bleus ? Bing, on prend son smartphone. Eh bien non, l’application Sophie Marceau n’existe pas encore…

À quel moment devenez-vous Sophie Marceau, l’actrice ?
Je suis comme Spiderman, vous savez, j’ai été piquée très jeune. Il y a Sophie Marceau et Sophie Maupu (son vrai nom, NDLR) dans la même personne, j’aurais du mal à les différencier. Comment dire ? Chacune a un rôle à remplir, même si c’est la même. Sophie Marceau m’a appris beaucoup de choses, elle m’a éduquée, elle m’a ouvert des portes, elle a probablement fait entrer de la lumière en moi. Je ne rêvais pas du tout de ça, non, pas du tout. Je rêvais d’être tranquille, autonome, de voyager. Être dans la lumière, être celle qu’on regarde, ce n’est pas dans ma nature. Enfant, je pleurais sur toutes les photos de classe. Dès que je voyais un appareil photo, j’avais l’impression qu’on me volait mon âme.

On vous a connue un peu «raide» à certains moments de votre vie, il semble que vous vous soyez beaucoup infléchie…
On ne vous apprend pas à être actrice. Du moins, on ne vous apprend pas à être célèbre. Je n’ai pas envie de finir «raide», comme vous dites, j’ai envie d’être cool, souple, en harmonie avec moi-même, sinon tout ça n’aura servi à rien. Le chemin a été long, parce que tout m’est tombé sur la tête très jeune et cela a pu être violent. Soudain, à 13 ans, vous êtes quelqu’un d’autre, on change même votre nom…

Vous avez dû le raconter mille fois, mais c’est vous qui avez choisi votre nom ?
On m’avait donné une liste des rues de Paris, avenues, boulevards. J’ai choisi l’avenue Marceau pour garder au moins mes initiales. Voilà, j’aurais pu m’appeler Sophie de la Pompe (elle éclate de rire), mais je ne tenais pas à la particule…

Vous avez tourné dès l’adolescence. Le débat MeToo vous a-t-il particulièrement intéressée ?
C’est un mouvement génial, historique, j’espère vraiment qu’il sera bénéfique sur le long terme. Je n’ai rien contre les hommes, mais je suis pour la défense des femmes. Dans le cinéma, les limites sont plus floues à définir que dans d’autres professions, car on ne travaille pas dans des normes. Le patron de restaurant qui met la main aux fesses de sa serveuse, il y a un abus manifeste et évident. Mais quand j’entends des témoignages d’actrices qui s’offusquent qu’on a pu leur donner des rendez-vous dans des suites d’hôtel, non, car c’est là que les étrangers rencontraient les gens. C’était comme ça. Et les castings ? On vous demande de vous déshabiller parce que vous avez des scènes de nu, alors vous allez dire quoi ? Non, je ne me déshabille pas ? Ça m’est arrivé bien sûr, je ne me suis pas mise nue, j’ai arrêté au soutien-gorge, mais si c’est dans la scène ? Vous avez 18 ans, c’est un studio hollywoodien qui vous le demande, il y a le metteur en scène dans la pièce, oui, vous ôtez votre tee-shirt.

Franchement, des actrices qui disent : «Non mais pour qui vous me prenez ?» et qui s’en vont, je n’en connais pas beaucoup. Après, vous voyez, c’est compliqué, il y a eu énormément d’abus, des choses pas convenables, inacceptables. Des propositions, j’en ai eu mille fois, mais j’étais mieux armée pour résister parce que j’avais déjà travaillé et que j’avais un nom. Je n’étais pas une jeune débutante dont le rêve absolu est de tourner. Et puis, je ne venais pas de ce milieu, donc les rapports de séduction me paraissaient d’emblée un peu suspects. C’est un système très pernicieux. Je le répète, il faut le combattre et le dénoncer.

(1) Tout s’est bien passé, de François Ozon. Avec Sophie Marceau, André Dussollier, Géraldine Pailhas. Sortie le 22 septembre.

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