Affaire Duhamel : Camille Kouchner rappelle que "l’inceste est partout, dans toutes les classes sociales"

“Mon frère m’a fait ce cadeau : me laisser sortir du silence”. Camile Kouchner a accordé sa première interview télévisée ce mercredi 13 janvier, à La Grande Librairie, sur France 5, dans une émission spéciale. Interrogée par François Busnel, l’experte en droit civil est revenue sur La familia grande (Seuil), récit dans lequel elle accuse son beau-père, le politologue et universitaire Olivier Duhamel, d’avoir violé son frère jumeau, surnommé “Victor”, entre ses 13 et 15 ans, dans les années 80. 

Cette parution a entraîné l’ouverture d’une enquête préliminaire pour “viols et agressions sexuelles sur mineur de 15 ans par une personne ayant autorité”, par le parquet de Paris. Olivier Duhamel a démissionné de toutes ses fonctions, dont à la tête du Cercle et au sein de la Fondation nationale des sciences politiques. L’universitaire âgé de 70 ans refuse de s’exprimer auprès des médias. 

Sur le plateau de France 5, Camille Kouchner décrit avec force la manière dont l’inceste et l’emprise ont bouleversé la vie de sa famille. Elle est aussi revenue sur l’omerta dont a bénéficié Olivier Duhamel, et la manière dont leur mère, Évelyne Pisier, décédée en 2017, a défendu son époux, se détournant de ses enfants.

Le jour où son frère lui a confié être violé par leur beau-père

Interrogée sur le jour où son frère lui a confié pour la première fois être violé par leur beau-père, Camille Kouchner affirme avoir un souvenir très précis de ce moment douloureux. “Ça, c’est entre lui et moi. Je m’en souviens très bien. Je m’en souviendrai toute ma vie, malheureusement”, répond-elle d’abord, avant d’ajouter : “D’ailleurs, ‘malheureusement’, peut-être pas. C’est heureux que je m’en souvienne, parce que je n’oublie pas”, reprend-elle.

“Je ne vois plus, je n’entends plus”, décrit Camille Kouchner, à propos de cette scène survenue quand elle avait 14 ans. “Je ne comprends pas ce qu’il dit, parce que moi aussi je suis petite et donc, en fait, il me dit des choses que je ne connais pas. Je ne connais pas la sexualité. […] C’est ça qui est paradoxal, et j’espère qu’on saura mieux l’expliquer que moi : à la fois, je n’ai rien compris, et à la fois, j’ai su que c’était grave.” 

Face à François Busnel, Camille Kouchner insiste sur le fait qu’à travers son livre, c’est elle qui est sortie du silence, et non son frère, qu’elle parle pour elle-même, et pas en son nom. 

Emprise et silence

Avec lucidité et justesse, Camille Kouchner raconte aussi comment l’emprise entraîne une mise à distance de l’horreur, de l’indicible, pour réussir à avancer. “Mon beau-père, j’en ai fait quelque chose d’irréel. J’ai surtout essayé d’arrêter de le regarder vivre, parce que c’était trop violent pour moi. Parce que c’est mon beau-père, et que je l’ai beaucoup, beaucoup aimé. […] C’est plutôt moi qui me suis retirée de ce monde-là”, dit-elle, à propos du réseau influent fréquenté par sa mère et son beau-père.

Camille Kouchner raconte aussi ce silence imposé par leur beau-père, et dont elle est sortie grâce à La familia grande. “J’ai eu à me taire pendant des années, pendant trente ans de silence. Maintenant, je trouve que le silence, il est pour lui. […] Ce n’est même pas une histoire de punition, c’est juste qu’il entende que c’est impardonnable et que ça va durer toute la vie.”

J’ai eu à me taire pendant des années, pendant trente ans de silence. Maintenant, je trouve que le silence, il est pour lui.

“Ce qui fait que c’est l’inceste, c’est qu’au bout du bout, c’est difficile”, explique Camille Kouchner. “Lui vit hors de cette réalité, qu’il est le seul à avoir créée, et je trouve ça injuste.”

“Mal nommer les choses, c’est rajouter au malheur du monde. Ne pas désigner, c’est participer”, a-t-elle également défendu. Mais elle a maintenu qu’Olivier Duhamel est le “seul coupable”, pas les personnes qui se sont tues.  

À présent, elle espère “contenir” son beau-père dans ce livre, et qu’il “n’en sorte plus”. 

Olivier Duhamel, “impardonnable”

Mais Camille Kouchner s’indigne aussi du fait qu’Olivier Duhamel ait mené sa vie comme si de rien n’était : “Il doit bien savoir le mal qu’il nous a fait. Malheureusement, quand je vois son indifférence, je n’en reviens pas”, confie-t-elle.

Enfin, elle insiste sur le fait qu’elle ne “pardonne pas” à son beau-père. “Il a fait un truc qui est impardonnable, impardonnable. Donc je ne lui pardonne pas”, a-t-elle insisté. “Physiquement il ne m’a rien fait, moralement il m’a fait beaucoup de mal.”

Il doit bien savoir le mal qu’il nous a fait. Malheureusement, quand je vois son indifférence, je n’en reviens pas.

Leur mère “savait très bien”

La juriste est bouleversante quand elle revient longuement sur la responsabilité de sa mère, Évelyne Pisier, qui n’a pas cru ses enfants, et ne les a pas protégés. Une mère “trop triste”, selon ses termes, qui a sombré après le suicide de sa propre mère. 

“Elle était trop triste. Elle s’est perdue. Je pense qu’elle est morte de chagrin, ma mère […]”, explique Camille Kouchner sur le plateau de La Grande Librairie. “Je pense qu’elle savait très bien ce qu’elle avait fait à ses enfants. (…) Peut-être que j’ai envie qu’elle ait, au dernier moment, eu conscience de ça, mais je ne peux pas penser qu’elle ne savait pas le mal qu’elle nous faisait.”

François Busnel souligne d’ailleurs qu’en 2005, Évelyne Pisier a publié un roman, Une question d’âge, dans lequel elle prévient avoir inclus des “éléments autobiographiques”. Émue, Camille Kouchner remercie le présentateur d’évoquer ce livre, qui semble dire que tout était déjà là, avant même que les jumeaux ne parlent officiellement de l’inceste à leur mère, en 2009. 

Au contraire, Marie-France Pisier, soeur d’Évelyne, “remet le monde à l’endroit”, se souvient la juriste. À l’époque, l’actrice soutient son neveu et sa nièce face à leur mère. “Elle va essayer d’accompagner ma mère dans les bonnes décisions en lui disant ‘Tu ne peux pas rester avec quelqu’un qui a abusé de ton fils, ça n’est pas possible.’ Mais bon, ma mère ne l’a pas entendue”, raconte Camille Kouchner.

L’autrice explique que leur mère avait fini par se persuader qu’une “histoire d’amour” liait Olivier Duhamel à son fils. 

L’inceste n’est pas une affaire de classe sociale

“L’inceste, la maltraitance des enfants, c’est vraiment partout, dans tous les milieux”, a également insisté Camille Kouchner en début d’émission. “Mon contexte est celui-là, avoir des parents connus, un entourage connu. Mais ce n’est pas ça qui fait l’inceste, ce n’est pas ça qui fait l’emprise.”

“L’emprise, on la retrouve dans tous les milieux, dans beaucoup de familles”, poursuit-elle. “C’est une histoire singulière, celle qu’on a traversée avec mon frère, évidemment. Mais tout ce qu’il y a autour, son métier, qui faisait quoi, je ne voudrais pas que ça vienne parasiter le message que mon livre pourrait porter, qui est celui de dire : ‘Attention, l’inceste, c’est partout.'”

  • Olivier Duhamel accusé d’inceste : Frédéric Mion, directeur de Sciences Po, en avait été informé en 2019
  • Isabelle Aubry, présidente de l’association “Face à l’inceste” : “Il faut arrêter de minimiser et cacher ce tabou”

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