Anne Sinclair : "Je menais mes interviews comme un homme"

1980-2020 : en quarante ans, qu’est-ce qui a changé dans la vie des Françaises ? Pour évoquer ces mutations, cinq personnalités témoignent. Première de cette série : la journaliste Anne Sinclair, présentatrice mythique de 7 sur 7 et fondatrice du HuffPost France, mais aussi l’une des actrices de la féminisation des grands médias.

Gagnée par l’énergie des années 1970 et les droits conquis par leurs aînées en matière de contraception et d’IVG, une nouvelle génération a pris le relais. Le viol est reconnu comme un crime, une femme a été nommée premier ministre. La parité professionnelle, inscrite à travers une succession de lois, dépasse le stade du concept mais n’est pas encore achevée. Récemment, l’onde de choc planétaire MeToo a bouleversé la donne. Le harcèlement sexuel est devenu une affaire publique et les rapports hommes-femmes, un exercice d’équilibre. Pendant ce temps, les plus jeunes se sont émancipées, revendiquant plus que jamais le droit de disposer de leur corps et de leur allure vestimentaire.

Cinq personnalités nous racontent leur traversée de ces décennies charnières, leur quête d’indépendance, les avancées en matière de sexualité, d’information, de droit de vieillir. La journaliste Anne Sinclair raconte : «je menais mes interviews comme un homme», mais sa consœur Apolline de Malherbe tempère : «dans notre métier, on n’a pas à se plaindre». Dans une interview croisée, la journaliste et créatrice du podcast Les Couilles sur la table Victoire Tuaillon, et la psychanalyste et sexologue Catherine Blanc, débatent de la libération sexuelle des femmes et s’accordent notamment sur un point : «il faut libérer tout le monde». Enfin, c’est sous sa casquette d’écrivaine que Laure Adler adresse le sujet de la vieillesse. Avec légèreté et allégresse elle revendique : «Les personnages âgées ont des désirs sexuels».

En vidéo, Gisèle Halimi : retour sur une vie de combat pour les femmes en 10 dates

Madame Figaro. – Avec quarante ans de recul, quel regard portez-vous sur la place des femmes dans votre profession ?
Anne Sinclair.
Quand j’ai commencé, les femmes journalistes étaient cantonnées à l’éducation, la santé, la mode, la vie quotidienne. Une femme qui traitait de sujets régaliens comme l’économie, la politique ou l’international était suspecte. Bien sûr, il y avait des pionnières, comme Christine Ockrent, la première à présenter, avec brio, le journal télévisé de 20 heures. Mais nous étions minoritaires. La première guerre du Golfe, en 1990, a marqué un tournant. Pour la première fois, on a envoyé des femmes sur les théâtres d’opération : Patricia Allémonière, Isabelle Baillancourt, Nahida Nakad ou encore Valérie Nataf. Je crois qu’après ça, être une femme n’était plus un frein pour couvrir les sujets réservés aux hommes. À la tête des rédactions, en revanche, il reste une vieille culture machiste. Les femmes y sont toujours minoritaires.

Elles le restent parmi les invités des grands plateaux télé et radio, comme la crise sanitaire l’a montré. Comment déverrouiller ?
Dans le monde médical, les hommes sont plus nombreux que les femmes aux postes à responsabilités. Nous, journalistes, sommes dépendants de cette répartition. Quand j’animais 7sur 7, j’invitais des tas de femmes écrivaines ou issues du monde de la culture, mais très peu de femmes de pouvoir. J’en avais conscience et je me le reprochais. Mais, à part Simone Veil, elles n’étaient pas nombreuses. J’étais aussi tributaire de la durée de l’émission : pour tenir une heure, il me fallait ceux qui détenaient vraiment le pouvoir. Aujourd’hui, non seulement il y a plus de femmes politiques, mais les formats, plus courts, permettent de multiplier les invités. Sans oublier que la jeune génération est parfaitement consciente de ces enjeux-là. En revanche, prenons garde : les femmes dirigent-elles des ministères importants ? S’occupent-elles de sujets régaliens ? Il ne faudrait pas que la parité dissimule une répartition inégale des portefeuilles avec les ministères régaliens aux hommes, les secrétariats d’État aux femmes.

En vidéo, qui sont les femmes du gouvernement Castex ?

Des groupes comme France Médias Monde ou France Télévisions comptent les femmes invitées. Êtes-vous favorable à ces quotas ?
Ne mélangeons pas la raison et les excès. Il ne faut pas être dogmatique. Je suis favorable à la discrimination positive, à avoir, à compétences égales, autant de femmes que d’hommes. Mais inviter plus d’hommes que de femmes sur un plateau n’est pas un crime, tant que ça s’équilibre le lendemain. Il y a évidemment un effort à faire, mais le comptage n’a pas grand sens. Va-t-on aussi compter les personnes de couleur, de confession musulmane, juive ou catholique ? On toucherait à quelque chose d’absurde et même d’assez déplaisant.

Pendant treize années de 7sur 7, vos questions étaient posées sans ménagement, aux politiques notamment. Est-ce plus dur de le faire quand on est une femme ?
Quand j’ai commencé, oui, de toute évidence. Je menais mes interviews comme un homme, mes invités n’osaient pas me couper la parole. Mais, si j’ai pu le faire, c’est grâce à un privilège de minorité. Nous étions si peu nombreuses que cela nous donnait un gramme d’autorité supplémentaire. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que mes consœurs doivent parfois être d’autant plus fermes qu’elles sont femmes. Personne ne reproche son ton à Jean-Jacques Bourdin, alors qu’on entend parfois : «Elle est agressive !» J’y suis très sensible. Quand je vois des femmes comme Léa Salamé, Ruth Elkrief, Apolline de Malherbe ou Caroline Roux, j’ai malgré tout l’impression que les choses avancent.

Avez-vous dû vous battre pour être payée comme un homme ?
Non, parce que j’ai gagné en notoriété et en responsabilités à une époque où peu de femmes y parvenaient. Mais il est évident que, de façon générale, les femmes sont moins payées. Voilà ce qui devrait préoccuper les néoféministes à mes yeux : l’égalité absolue de salaire et de responsabilités. C’est une revendication vieille de dizaines d’années et toujours pas résolue. Il faut encore se battre ! Quand j’ai fondé le HuffPost France, les salaires, à poste égal, étaient évidemment les mêmes. À l’époque, nous avons recruté Lauren Provost, même pas encore diplômée. Elle est aujourd’hui directrice de la rédaction. Que des discriminations subsistent dans une entreprise jeune et moderne, comme celle-ci, serait un comble.

La question d’Apolline de Malherbe à Anne Sinclair

Apolline de Malherbe. – J’ai le sentiment qu’une femme et un homme ne posent pas les mêmes questions, parce qu’on vient en plateau avec ce qu’on est, ce qu’on vit. Qu’en pensez-vous ?
Anne Sinclair.
Quand on prend la parole, on le fait avec un ensemble de cultures, d’apprentissages, de sensations et de sensibilités. Un journaliste n’est pas désincarné. Mais, femme ou homme, on fait notre métier avant tout. Enfin, les thématiques ont évolué, les violences faites aux femmes, par exemple, influent sur la façon dont on interroge les politiques. Les femmes sont aussi sans doute plus sensibles à l’écologie, à l’alimentation, à la santé, donc à la planète.

La Rafle des notables, d’Anne Sinclair, Éditions Grasset, 128 p., 13 €.

Source: Lire L’Article Complet