« Au départ, je n'imaginais pas Grégory Doucet gagner »

  • Réalisateur indépendant, Antonin Bachès a filmé Grégory Doucet pendant toute la campagne électorale des municipales de 2020.
  • Son documentaire intitulé La chose politique sera projeté en avant-première, le 9 juin à Lyon.
  • Palpitant et instructif, le film permet de plonger dans les coulisses de l’élection et de suivre le candidat écologiste dans son apprentissage. Un long parcours qui l’a mené à la victoire.

De janvier 2020 au 28 juin de la même année, le réalisateur Antonin Bachès a suivi les traces de Grégory Doucet, alors candidat pour les élections municipales de Lyon, sans se douter que l’écologiste deviendrait alors le futur maire de la ville. Il a produit un documentaire palpitant La chose politique qui sera projeté en avant-première, jeudi 9 juin, au cinéma Le Comoedia. Plongés dans les coulisses de la campagne électorale, les spectateurs suivront pas à pas l’apprentissage du novice jusqu’à sa conquête du pouvoir. En attendant, Antonin Bachès s’est confié à 20 Minutes.

Pourquoi avoir eu l’idée de suivre Grégory Doucet alors qu’il était assez peu connu et qu’il ne faisait pas partie des favoris ?

J’avais envie depuis un bon moment de suivre une femme ou un homme politique dans une campagne électorale. Je travaille pour Handicap International et en 2019, j’apprends qu’un certain Grégory Doucet, qui travaille aussi dans cette ONG, avait été choisi pour représenter les écologistes aux municipales de Lyon. Je ne le connaissais pas du tout, j’en avais même jamais entendu parler avant. Grâce à des collègues, j’ai pu entrer en contact avec lui et avec Ninon Guinel qui était sa directrice de campagne. Je l’ai appelée, elle m’a dit pourquoi pas. Elle m’a proposé de se rencontrer tous les trois dans leur local de campagne et à l’issue, ils m’ont rapidement donné leur accord.

A l’époque, le pari était risqué. Si Grégory Doucet ne l’avait pas emporté, le documentaire aurait pu avoir moins d’impact…

Oui, peu de monde connaissait Grégory Doucet, c’était vraiment un pari. Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’il y avait déjà eu des marches pour le climat et à Lyon, elles étaient très importantes. J’avais senti qu’il y avait une envie d’écologie et de lutte contre le réchauffement climatique. Je me suis dit, voilà un candidat que personne ne connaît mais il y a une attente des Lyonnaises et des Lyonnais pour l’écologie. Au départ, je ne l’imaginais pas gagner. Il faisait figure de « tout petit » candidat. Il y avait quand même Gérard Collomb qui était là depuis une vingtaine d’années avec son réseau. Donc, la question était de voir comment ce « petit candidat » écologiste pouvait peser face à Collomb et ses équipes. Du coup, je n’avais pas de pression. Franchement, j’y suis allé en disant on verra bien.

N’avez-vous pas peur que l’on qualifie votre démarche de partisane ?

Forcément, lorsque l’on suit un candidat quotidiennement, cela crée de la sympathie. C’est le parti pris inhérent au portrait immersif mais ce n’est pas de la complaisance pour autant. On a l’exemple de Serge Moati qui a réalisé plusieurs portraits de Jean-Marie Le Pen. Mon documentaire n’est pas un film promotionnel, ce n’est pas une commande des Verts ou de l’opposition. Chacun piochera les éléments qu’il veut pour critiquer ou défendre Grégory Doucet. Et ce sera au spectateur de se faire sa propre idée.

Qu’avez-vous appris de Grégory Doucet pendant ce tournage ?

Tout (rires). Ce qui était intéressant était de suivre cet homme ; un total inconnu qui n’est pas issu du sérail politique, qui n’a donc aucune expérience en la matière et qui part de très loin. J’ai découvert que, pour espérer être maire, il y a toute une phase d’apprentissage, différentes étapes à franchir : s’adresser au public, être à l’aise avec les médias, faire des meetings etc. C’est pour cela que j’ai appelé le film « la chose politique ». C’est ce parcours-là qui m’intéressait, d’autant que cette phase d’apprentissage n’est généralement jamais montrée car elle peut jouer contre le candidat.

Au fil des semaines, avez-vous senti que Grégory Doucet pouvait l’emporter ?

Au début, pas spécialement parce que, on le constate dans le documentaire, il n’est pas forcément prêt. Or, on ne peut pas laisser le hasard faire les choses en politique. Il suffit d’un faux pas pour être mis à terre. Mais, on le voit apprendre vite, très vite, notamment parce qu’il est bien entouré. Il y a notamment Ninon Guinel qui l’a vraiment protégé. Elle a été aussi d’une grande aide dans la réflexion sur le message politique qu’il portait et sur la façon de se tenir, de se défendre, d’attaquer.

C’est la raison pour laquelle le film repose finalement sur ce binôme qui se retrouve cœur du sujet ?

Oui exactement. C’est ce duo, c’est l’addition de leurs personnalités qui a permis à Grégory Doucet de remporter l’élection. Evidemment, il y a toute une équipe de campagne, dans laquelle se trouve Thomas Dossus et Steven Vasselin, mais le noyau dur ce sont eux deux. A l’origine, je voulais suivre uniquement Grégory Doucet. Et puis, j’ai vu qu’il passait beaucoup de temps avec sa directrice de campagne, ce qui est tout à fait normal. J’ai découvert ce deuxième personnage, Ninon, qui est une forte personnalité. Ils n’ont d’ailleurs pas tout à fait le même rôle. Grégory est très à l’écoute alors que Ninon est plus tranchée. C’est un jeu de ping-pong entre eux deux. Ils ont été en accord une grande partie de la campagne, il y a aussi eu des moments compliqués. Mais l’un sans l’autre, cela n’aurait pas fonctionné.

Avez-vous eu des difficultés pour filmer pendant le tournage ?

J’avais demandé à pouvoir tout filmer avec la plus grande des libertés, ils étaient d’accord pour ne rien cacher. Mais comme on ne se connaissait pas, Grégory Doucet avait un peu peur qu’au montage, on le voie souvent à l’écran avec sa compagne ou ses enfants…

Ce qui n’est pas le cas, vous n’abordez pas du tout sa vie privée…

Oui. Les occasions ont été rares. Il y a eu cette très belle séquence où sa compagne l’embrasse en coulisses avant un débat mais je ne l’ai pas gardé. Je ne voulais pas aller sur le terrain de la vie privée car ce n’était pas du tout le sujet de mon film.

Grégory Doucet vous a-t-il demandé de retirer des séquences au montage ?

Il y en a une sur laquelle nous étions en désaccord alors que j’avais pu filmer, là encore, en toute liberté. Sur cette séquence, qui risque de faire parler mais que je voudrais garder secrète, il a un peu tiqué. Au début, il l’a plutôt approuvée. Quelques mois plus tard, il ne souhaitait plus la voir. J’ai laissé couler de l’eau sous les ponts pour que chacun prenne du recul. Je me suis demandé si j’étais allé trop loin en gardant cette séquence au montage mais je la trouvais vraiment intéressante. Finalement, on s’est revu en janvier dernier et il a accepté de la laisser. Je peux le remercier. Que l’on soit pour ou contre Grégory Doucet, il accorde beaucoup d’importance à la transparence de la vie politique. Il a respecté cet engagement-là.

Qu’est-ce que Grégory Doucet et ses équipes ont pensé du documentaire ?

Ninon Guinel a adoré le film. Pour elle aussi, c’est très important de montrer un candidat en apprentissage, y compris les erreurs qu’il peut faire. Elle est contente d’avoir retrouvé cela dans le documentaire. Pour Grégory Doucet, c’était différent (sourire). Il y a eu un long silence, je le voyais réfléchir. Je ne sais pas s’il a aimé ou non mais cela n’a pas été facile pour lui de se voir plus d’une heure à l’écran. En réalité, ce n’est facile pour personne, sauf, peut-être, pour les hommes ou femmes politiques qui sont dans le champ médiatique depuis des années. En tout cas, il m’a donné son accord pour réaliser un acte 2.

L’acte 1 se termine au soir du second tour des municipales, sur quoi allez-vous angler la suite ?

L’idée première était de suivre Grégory Doucet dans son costume de maire. J’ai déjà tourné pas mal d’images mais pour l’instant, je n’ai pas encore eu l’occasion de le filmer dans une situation de crise. Or, c’est ce qui m’intéresse vraiment. Je pense que c’est dans ces situations-là complexes qu’on voit un maire se dévoiler.

Dans le documentaire, lors d’un échange avec Ninon Guinel, il y a cette promesse de ne pas changer malgré le pouvoir. Envisagez-vous de scruter cela ?

C’est vrai qu’on se demande si tous les novices vont finalement devenir comme tous les autres et tomber dans la politique politicienne. Je me pose la même question. Le temps nous le dira. Il est toujours en apprentissage d’une certaine façon. De ce que j’ai vu depuis son élection, il est convaincu de ce qu’il fait. Il est à l’aise en toutes circonstances. Il a évolué sans pour autant dire qu’il a radicalement changé. Et puis, il y a un fait : le départ de Ninon Guinel de la mairie de Lyon alors qu’ils ont été si proches pendant la campagne. C’est assez déstabilisant. Peut-être qu’il y a eu une fatigue et des avis divergents sur la façon de diriger la ville. Désormais, il y a une nouvelle équipe et je prends à nouveau mes marques.

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