Chine, l’empire des célibataires

Affirmation d’une liberté face au poids des traditions, le célibat explose dans les grandes villes du pays. Revendiquée par les nouvelles générations, cette vie en solo génère de nouveaux business et bouscule les rapports sociaux.

Le célèbre «marché au mariage» de Shanghai, destiné aux familles inquiètes du célibat de leurs enfants, semble n’être plus qu’une attraction touristique. On y voit encore des parents et des grands-parents réunis, le curriculum vitæ des jeunes «à marier» scotché sur des parapluies, discuter à grands gestes de leurs sheng nu, ces jeunes femmes célibataires qui approchent la trentaine, ou jeunes hommes qui n’ont pas trouvé l’âme sœur, trop occupés à étudier.

Ancêtre des applications de rencontres, ce rendez-vous pittoresque se tient encore chaque samedi depuis 2011 sur la place du Peuple. Mais il ne fait plus recette… La raison ? Le célibat est devenu un choix revendiqué et assumé pour toute une nouvelle génération de Chinois. Un séisme sociologique dans une nation où la tradition confucianiste – dont le mariage structure l’ordre – a toujours été respectée, et qui inquiète même le gouvernement – célibat rimant souvent avec non-désir d’enfant.

En vidéo, les Chinoises célibataires s’opposent aux traditions de leur pays

https://youtube.com/watch?v=irfd74z52Cw

Individualisme triomphant

Si la Chine reste le pays le plus peuplé du monde, la population vieillit et le taux de natalité national continue de décliner. Conscient que le pouvoir et l’influence du pays dépendent aussi de cette puissance du nombre, le gouvernement vient de donner l’autorisation d’avoir jusqu’à trois enfants par couple… Cela ne règle pas un autre problème de taille et inédit : l’explosion du célibat. Fin 2018, le nombre des célibataires s’élevait à environ 240 millions, selon le cabinet d’études Daxue Consulting, soit 22 % des Chinois de plus de 20 ans.

Certes, la politique de l’enfant unique, en vigueur pendant des décennies, a créé un déséquilibre homme/femme qui limite les unions. Mais ce n’est pas l’unique explication. Aujourd’hui, le mariage n’est plus un graal pour les natifs de la génération Z et les millennials chinois. «L’individualisme s’est imposé dans notre génération, constate Johnny Tang, 29 ans, producteur dans l’audiovisuel. Les jeunes n’adhèrent plus à la coutume chinoise selon laquelle ils devraient se marier avant 22 ans et avoir des enfants juste après. Ils commencent à se rendre compte qu’ils doivent se centrer davantage sur eux-mêmes et que leur bien-être personnel est plus important que de remplir la “mission de mariage” que leurs parents leur ont confiée.»

L’essor économique de la Chine transforme le pays en profondeur. À mesure que les jeunes Chinois épousent un mode de vie plus contemporain, leurs envies évoluent. C’est particulièrement le cas pour les jeunes femmes surdiplômées. Beaucoup d’entre elles deviennent des célibataires «volontaires» parce qu’elles aspirent à une meilleure qualité de vie, qu’elles associent d’abord à leur réussite professionnelle, à leur épanouissement personnel et à leurs loisirs individuels, qui occupent une place privilégiée dans leur quotidien. Bref, tout ce que la charge d’une famille n’entrave pas…

«Le poids de la tradition est trop lourd, renchérit Elena Tang, 28 ans, réalisatrice et artiste militante. Beaucoup de gens que je connais choisissent d’être sans liens. Notamment à cause du coût et de l’énorme responsabilité qu’un mariage représente pour les personnes de notre âge, et qui appartiennent à la classe moyenne. Nous gagnons à peine assez pour acheter des maisons ou appartements pour nous-mêmes ! En Chine, la tradition exige que l’homme ait acquis un bien immobilier et assure l’aspect financier pour l’ensemble de sa famille…»

L’essor du « self care »

Une véritable single economy se développe dans l’empire du Milieu, entièrement dédiée et tournée vers ces «célibattants» en quête d’indépendance, à la fois financière et psychologique. Le «self care» est un des concepts-clés de cette nouvelle économie, car les célibataires sont ceux qui accordent une plus grande attention à leur apparence et à leur bien-être physique, comparé aux couples. Ils dépensent donc plus d’argent en produits de beauté, en particulier des articles haut de gamme. Car cette jeune génération chinoise, si elle se révèle plus égocentrique, a aussi dû grandir en affrontant une compétition féroce.

«De ce fait, les enfants n’ont pas eu le temps “d’être des enfants”, analyse Carla Perez, directrice marketing et technique Beauty Care APAC. Une fois adultes, ils se réapproprient cette enfance non vécue, notamment en acquérant compulsivement des produits ludiques, colorés, fun, qui les rendent heureux. Sur Internet ou sur les réseaux sociaux, la vente de cosmétiques en live streaming explose chez les jeunes célibataires. Les échanges en direct avec des experts qui savent parler à ces consommateurs avisés – qu’on appelle skintellectuals -, pour leur proposer des produits “intelligents” et pointus se multiplient, poursuit Carla Perez. Chacun aspire à une consommation qui a du sens.»

Cette nouvelle attention à soi transforme aussi des secteurs traditionnellement réservés aux couples, comme la joaillerie. Elinn Fang, créatrice de bijoux – elle aussi célibataire – témoigne : «Je crois que mes créations n’ont jamais été destinées à être achetées par un homme pour une femme… Il s’agit avant tout de se faire plaisir à soi.» Ses pièces unisexes s’adressent à des esprits indépendants, à qui le célibat ne fait pas peur, et qui le considèrent au contraire comme une force.

Le boom des applis de dating

Cette single economy bouleverse aussi le secteur des applications de rencontres, car ne pas s’engager ne signifie pas zéro relation amoureuse. Miao Zhang, fondateur d’une nouvelle application, Nine, l’affirme : «En Chine, ces applis seront gang xu !» C’est-à-dire une d’une nécessité absolue. «Aujourd’hui, les jeunes Chinois modernes et urbains ont moins de moyens et de temps pour rencontrer des gens au-delà de leurs cercles sociaux qui se rétrécissent.» Momo et Tantan sont les deux applications les plus utilisées en Chine, avec respectivement environ 52,6 millions et 32 millions d’utilisateurs actifs par mois, selon l’institut de sondages Statista. Elles sont très populaires parmi la génération Z, qui représente 80 % de sa base d’utilisateurs.

À écouter : le podcast de la rédaction

Momo, basée sur la localisation, offre aussi à ses membres un large éventail de fonctionnalités, telles que des discussions de groupe, live streaming et minijeux. «Pour ceux qui recherchent une rencontre rapide, ce sera Tantan ou Momo. Si vous êtes étudiant, un peu timide, Soul vous propose d’entrer dans un monde simulé en tant qu’avatar, sans jamais avoir à divulguer votre identité. Et, si vous êtes dans la vingtaine et que vous voulez quelque chose de concret, Ta Shuo et Nine opèrent dans cette catégorie», explique le jeune entrepreneur. Les différences avec l’Occident ? Les applications chinoises cherchent davantage à tuer l’ennui de leurs utilisateurs, à leur vendre du divertissement, qu’à favoriser une «vraie» rencontre. «Le monde des avatars (anonymat garanti), le live streaming (regarder des personnes danser, chanter, etc.) et le digital gifting (acheter des produits numériques, comme un autocollant rose ou étoile, et l’envoyer à quelqu’un) sont trois spécificités majeures.

Reprendre le contrôle de leur vie

«Il y a une véritable désillusion en l’amour, décrypte Sizhang Kong, experte en analyse sociologique chinoise chez LDC. Au lieu de fonder leur propre famille, les jeunes femmes préfèrent profiter de leur famille originelle, de leurs amis et adopter des animaux de compagnie. Elles se réfugient dans leur monde et ne s’engagent plus. Ces femmes se sentent épanouies à travers leur célibat, elles ont pour la plupart étudié à l’étranger, sont intelligentes et créatives. Elles s’autosuffisent.» Dans une société encore largement patriarcale, leur célibat, leur permet de reprendre le contrôle de leur vie.

Les secteurs du tourisme, des loisirs ou de la restauration l’ont bien compris et proposent des services adaptés à ces clientes d’un nouveau genre. À Shanghai, Canton ou Pékin, des restaurants dédiés aux célibataires voient le jour pour dîner en solo, dans des box. Les femmes osent de plus en plus voyager seules aussi. «Nous proposons des forfaits spéciaux pour les célibataires, les Sanctuaires du bien-être, qui peuvent aider le client venu seul à libérer la pression et la solitude», explique Angela Huang, général manager de Banyan Tree, dans la province du Yunnan.

Aujourd’hui, les célibataires trompent leur solitude à leur façon : ils représentent 15 % des propriétaires d’animaux en Chine. «J’ai adopté trois chats, que je considère comme mes enfants», témoigne la jeune réalisatrice Elena Tang. Au-delà de l’achat de produits et de services pour leurs propres animaux, ces clients solos sont parmi les principaux consommateurs de contenu en ligne qui y sont liés. Leurs amis les bêtes sont aussi devenus un moyen de se retrouver et de se sociabiliser. Des cafés pet friendly éclosent dans les villes et se transforment en clubs de rencontre. Un phénomène récent, dans un pays où les animaux de compagnie étaient loin d’être acceptés… À Shanghai, on trouve également, en plus des classiques bars à chats, des bars à cochons ou à ratons laveurs…

Mais, pour celles en mal d’attention, la dernière tendance insolite en Chine réside dans l’apparition des «butler cafés», où les jeunes femmes peuvent se faire chouchouter par un jeune serveur, le payer pour regarder des films avec elles et les écouter attentivement. À Shanghai, au Promised Land, chaque séance coûte environ 60 $, mais pour devenir membre VIP et bénéficier d’avantages spéciaux, il faudra verser jusqu’à 4 000 $. Le prix d’une émancipation ?

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