Des artistes volés sans pitié, l’autre réalité (sombre) des NFT

  • De nombreux artistes se font voler leurs images par des internautes qui les transforment en NFT (mint) et les revendent.
  • Aujourd’hui, il y a un flou qui donne l’avantage aux contrefacteurs, anonymes et difficiles à attraper.
  • La directive européenne Mica, attendue en 2022, pourrait mettre de l’ordre dans cette jungle.

« Le voleur prenait de nombreuses œuvres d’artistes en espérant ne pas se faire choper. Il faisait du travail de gros. Mon œuvre a été mise aux enchères sur OpenSea telle quelle, il y avait même ma signature », raconte une artiste, victime d’un copyminter. Un internaute qui vole une image et la transforme en
NFT [la mint, comme on dit dans le jargon] pour la revendre sur des places de marché. Pour rappel,
les non-fungible token [jeton non fongible en VF] sont des objets ou œuvres numériques (photos, vidéos, tweet, gifs, etc.) à l’identité, l’authenticité et la traçabilité incontestables et inviolables grâce à un certificat répertorié dans une
blockchain, le plus souvent ethereum, dont la monnaie virtuelle (l’ether) est également connue comme la deuxième plus importante après le
bitcoin.

« Des personnes qui suivent mon travail m’ont prévenue que j’étais sur la plateforme OpenSea (l’une des principales places de marchés pour les NFT). Il y avait environ 900 œuvres transformées en NFT qui ne lui appartenaient pas », poursuit la jeune femme. Et le phénomène n’est malheureusement pas rare dans le monde des NFT. « Il y a beaucoup de copyminters, confirme Cabline*, curatrice pour la
plateforme Objkt hébergée sur Tezos, une autre blockchain qui permet de créer des NFT. Mais alors, comment les artistes peuvent-ils se protéger ?

L’anonymat en cause

Les plateformes prennent des mesures pour lutter contre ces contrefacteurs, mais leur marge de manœuvre est limitée. « Sur Objkt, ces personnes sont bloquées automatiquement quand elles ont déjà été détectées une première fois, pointe Cabline. Souvent, ce sont les mêmes qui copient des images plusieurs fois ». La plupart du temps, le copyminter récidive en créant de nouveaux comptes et s’ils sont reliés à un ancien compte supprimé, ils sont repérés par la plateforme. La détection prend plus de temps si l’individu usurpe pour la première fois ou si l’œuvre volée appartient à un artiste plus confidentiel.

« A titre personnel, j’en repère un certain nombre, poursuit la curatrice spécialiste des NFT. On sait que certains artistes sont copymintés très régulièrement, comme
Polygon 1993 ou
Matthieu Braccini qui sont très populaires ». Si le contrefacteur a eu le temps de vendre le jeton numérique, le mal est fait. Il n’y a plus moyen de supprimer le NFT rétroactivement de la blockchain. « L’acquéreur continue de voir le NFT dans son portefeuille numérique [wallet], mais s’il regarde sa collection sur la plateforme Objkt, il voit un point d’exclamation sur le NFT en question. Il est écrit « compte restreint » », précise Cabline. Dans l’idéal, il faudrait que l’acheteur le supprime, mais il n’y a pas d’obligation.

« Si je vois un nouveau compte suspect, je le contacte pour lui dire de vérifier son compte [l’associer à Twitter, par exemple]. Sinon, les collectionneurs les plus importants n’achèteront pas. Et je fais une recherche par Google images, avec Reverse image search pour regarder si l’image provient d’un autre site », explique Cabline. La priorité, c’est de faire de la pédagogie auprès des acheteurs. Les collectionneurs habitués savent, mais ceux qui débarquent dans le monde crypto peuvent se faire avoir.

« Il faut dire aux débutants de ne pas acheter n’importe quoi parce que c’est joli, insiste Benjamin Spark**, artiste à l’origine du podcast L’art du NFT. Il faut regarder qui vend cette œuvre ? Le vendeur est-il le créateur ? Si vous tapez le numéro du wallet du vendeur dans
etherscan, vous voyez immédiatement tout ce qu’il a vendu ». De son côté, la communauté crypto fait un gros travail d’alerte. « Tous nos followers sur les réseaux sociaux peuvent nous signaler un vol et surtout la communauté NFT, elle-même, est très vigilante », poursuit le peintre qui s’est mis aux NFT en janvier dernier.

Un allié puissant

Pour la victime, cette usurpation n’est pas anodine. « La personne qui crée un NFT à partir d’une œuvre d’art volée porte atteinte aux droits de reproduction car il fait une copie numérique de l’artiste sans demander son accord et aux droits de représentation car il fait une mise à disposition du public », souligne Bérénice Ferrand, spécialiste du droit de la propriété intellectuelle et avocate chez Avocap 2.2. En plus de cela, il porte atteinte aux droits de suite de l’artiste, le pourcentage que l’artiste perçoit sur les reventes de son œuvre.

Pourtant, Benjamin Spark n’est pas affolé. Selon lui, ce n’est pas différent du phénomène des sites qui reprennent des illustrations sans autorisation pour en faire des vêtements. « De nombreux artistes ont retrouvé leurs œuvres sur des t-shirts, parfois même vendus par des grandes enseignes. Le NFT ne fait que répliquer la vie réelle », observe-t-il. La seule différence, non négligeable, c’est l’anonymat. « Avec le NFT, vous n’avez pas la possibilité de remonter jusqu’au titulaire du compte. Contre qui engagez-vous une action en contrefaçon ? », nuance Bérénice Ferrand. La directive européenne Mica, attendue courant 2022, pourrait mettre un peu d’ordre dans cette jungle : contraindre les plateformes à lever l’anonymat du copyminter et, peut-être, permettre de retirer le contenu rétroactivement. Encore faut-il que ce soit techniquement possible. Pour l’instant, le flou bénéficie au contrefacteur.

En réalité, le seul levier de l’artiste, c’est de prendre les devants et de protéger ses œuvres en les mintant lui-même sur la blockchain. « Dans le passé, on conseillait aux auteurs de s’envoyer des lettres recommandées avec leurs œuvres à l’intérieur pour avoir une prise de date, une preuve judiciaire en cas de litige de la date de création de l’œuvre. Désormais, on conseille aux clients de les encrypter directement dans la blockchain », explique Bérénice Ferrand. Les NFT peuvent être un allié puissant. « C’est le paradoxe, pour l’instant, c’est un outil de contrefaçon alors qu’il pourrait devenir un outil de sécurisation des droits, reprend l’avocate. Grâce à cette technologie, l’artiste a les moyens de se défendre, d’obtenir date certaine de sa création et de se faire rémunérer en royalties via la blockchain ». Ce n’est pas dit que les plus réfractaires l’entendent de cette oreille.

* Cabline ne s’exprime pas au nom de la plateforme Objkt.
** Benjamin Spark participe au Meetup de Fauve Paris ce mercredi qui se penche sur la révolution NFT.

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