Djaïli Amadou Amal, l’auteure camerounaise qui dynamite le patriarcat

Les livres, ceux qu’elle a lus comme ceux qu’elle a écrits, lui ont sauvé la vie, littéralement.

Sa vie, d’ailleurs, a tout d’un roman – un roman pas du tout à l’eau de rose, noir au possible, joyeux toutefois depuis quelques années.

Djaïli Amadou Amal, auteure camerounaise, a connu le mariage précoce et forcé, la polygamie, les violences domestiques, le kidnapping de ses filles par son ex-mari, le harcèlement sexuel et on en passe.

De ses tragédies intimes au succès de ses fictions poético-politiques

Des tragédies intimes qu’elle transmute, depuis la fin des années 2000, en fictions poético-politiques qui clivent son pays autant qu’elles le passionnent – « Enfin une Camerounaise qui ose mettre à nu tout ce qui nous oppresse ! », s’enthousiasme son amie Aïssatou Abdoulahi, professeure de littérature à l’université de Maroua, la ville natale d’Amal – et qui secouent tout autant les lecteur·rices d’Occident : son troisième roman Les impatientes (Ed. Emmanuelle Collas), premier publié en France en 2020, a cartonné partout (couronné du Goncourt des Lycéens, vendu près de 220 000 exemplaires chez nous, traduit en vingt langues) et comptez sur son nouvel opus, Cœur du Sahel, paru chez la même maison d’éditions, pour l’ancrer définitivement dans le paysage.

Elle y portraiture de jeunes Sahéliennes de la campagne du nord du Cameroun, entre Tchad et Nigeria, qui s’engagent comme domestiques chez les riches familles de Maroua, la capitale régionale.

Où les rapports maître·sses-servantes rappellent Marivaux en moins comique – avec des patronnes d’autant plus tyranniques qu’elles vivent recluses et reléguées –, où les islamistes de Boko Haram terrorisent à tout va, où le réchauffement climatique tend plus encore les rapports de classe et de religion – gens de la campagne christiano-animistes, gens de la ville musulman·es – mais où ce sont toujours les femmes, quelles qu’elles soient, qui trinquent.

Amal est une merveilleuse conteuse.

La romancière, style simple et précision d’orfèvre, n’a pas son pareil pour décortiquer les rouages de la domination et résonne, en cela, en nous tout·es.

C’est en français qu’Amal écrit. C’est en français aussi qu’elle nous parle, en visio depuis l’Allemagne où l’emmène une tournée. Mais c’est en peul, la langue de ce peuple d’Afrique de l’Ouest, qu’elle pense – « alors je ‘peularise’ le français », s’amuse-t-elle – si bien qu’entre l’auteure et son éditrice parisienne, Emmanuelle Collas, d’incessants allers-retours sont nécessaires pour que la portée documentaire de ses romans soit universellement frappante.

Les impatientes, ainsi, sont une version remaniée de Munyal, les larmes de la patience, titre de l’édition camerounaise.

« Amal est une merveilleuse conteuse, admire Emmanuelle Collas. Mais en peul, certaines choses ne se disent pas, d’autres se sous-entendent, d’autres encore sont intraduisibles : je n’ai pas le background pour tout saisir de ses textes. Pour qu’on se comprenne totalement, Amal m’envoie par WhatsApp des images, des notes vocales explicatives. Ensemble, ainsi, on va jusqu’au bout de ce qu’elle veut dire. »

Mariage précoce et forcé

La bourgeoisie musulmano-peule du nord du Cameroun, dont Cœur du Sahel égratigne les pesanteurs, c’est le milieu dans lequel Amal a grandi dans les années 70-80.

Sa famille, toutefois, se démarquait des traditionalismes. Son père, professeur d’arabe, a étudié au Caire, où il a rencontré la mère d’Amal, égyptienne. Petite, elle fraye avec les enfants d’expatriés de Maroua, chez qui elle découvre les ouvrages de jeunesse européens tout en elfes et forêts enchantées.

Je serais la pire femme d’Afrique subsaharienne, selon certains.

Tout son argent de poche, ensuite, passe dans des Harlequin d’occasion, achetés aux vendeurs ambulants, tandis qu’elle fréquente la bibliothèque de l’église catholique, ce que son père, ami du curé, encourage.

« À cette époque, le wahhabisme, que personne n’avait vu venir, déferlait sur la région : mon père, dont la femme n’était pas voilée, dont les filles allaient à l’école et portaient des jupes, était vu comme un faux musulman. » Elle-même, aujourd’hui, se définit autant comme féministe que musulmane, ce qui lui vaut d’odieuses lettres – « je serais la pire femme d’Afrique subsaharienne, selon certains », s’esclaffe-t-elle quand même.

Mais malgré l’islam modéré de la famille, les coutumes vont l’emporter : à 14 ans, on fiance Amal à un étudiant qu’elle voit de temps à autre – « il vivait aux États-Unis, me rapportait livres et CDs de là-bas, alors je le trouvais cool » ; à 17 ans, revirement, le maire de Maroua, puissant notable, demande sa main. Père et mère refusent.

« Mais chez nous, vous n’êtes pas seulement la fille de vos parents, mais celle, aussi, de votre communauté : oncles, tantes et amis de la famille m’ont donnée à cet homme de 53 ans que j’ai détesté tout de suite. D’autant qu’à l’inverse de mes copines, la littérature m’avait mis des idées de rébellion dans la tête. »

L’ado Amal a dévoré ces romancier·ères contestataires d’Afrique – la Sénégalaise féministe Mariama Bâ, le Malien Seydou Badian, familier des geôles, ou le Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, critique des héritages coloniaux – dont l’influence s’exercera plus tard sur ses œuvres, mais pour l’heure, ses « idées de rébellion » se traduisent en fugues et autodestructions.

Elle alterne boulimie, anorexie, tentatives de suicide. Elle menace son père d’un « si tu ne me laisses pas rentrer à la maison, je ne me raterai pas ». Le patriarche cède.

Le second mariage d’Amal n’est pourtant pas plus heureux. Elle s’amourache d’un homme d’affaires polygame qui progressivement la battra, l’humiliera, lui interdira de faire des études de lettres et ira même, quand enfin elle s’enfuira au bout de dix ans, jusqu’à kidnapper leurs deux filles.

L’écriture pour seul refuge et seule issue

Ce qui la fit tenir tout ce temps-là : mettre en mots sa rage sur pages Word, dans les tréfonds de son ordinateur. Réfugiée chez son petit frère à Yaoundé, capitale du pays, elle vivote (des employeurs l’exploitent et la harcèlent), pleure beaucoup, écrit un peu.

Un jour, elle frappe à la porte de Pabé Mongo, président de l’Association des poètes et écrivains camerounais et fondateur de la « nolica » (la nouvelle littérature camerounaise), dont les ateliers d’écriture aimantent la jeune garde.

« Débarque dans mon bureau une frêle jeune femme, mais dont la fragilité apparente – il faut dire qu’elle est alors en instance de divorce, traquée par son ex-mari ! – contraste avec son élocution décisive, se souvient l’écrivain. Elle me présente un texte, témoignage très réaliste d’une victime du mariage forcé, où tout est un peu trop dense, mais où la langue littéraire est déjà là. »

Elle apprendra, dans les ateliers du maître, à élaguer, sublimer, fictionnaliser. Les ambitions d’Amal, à cette époque, sont aussi littéraires que sociales : seul un statut de « femme publique » dont les livres comptent lui permettra de récupérer ses filles et de faire plier la toute-puissance de l’ex-mari, pense-t- elle.

Mais enfin, qui est condamnable ? Les machistes, les parents autoritaristes, les maris violents ou bien Amal qui les dénonce ?

Alors elle travaille d’arrache-pied, en ermite : elle vend tous ses bijoux en or, la seule richesse qu’il lui reste, paie son loyer pour six mois, s’achète sacs de riz, pâtes, chocolat, et s’enferme face à son ordinateur.

De là, en 2010, sort un manuscrit qui raconte les affres de la polygamie. Elle le soumet à François Nkémé, responsable des fictions aux éditions Ifrikiya, qui crie au « chef-d’œuvre », nous raconte-t-il, décelant là « une fraîcheur nouvelle, une intrigue si bien menée qu’on la déguste le cœur haletant ». Il publie le roman illico, sous le titre ironique de Walaande. L’art de partager un mari, qui fait vite grand bruit dans toute l’Afrique francophone.

Au Cameroun du sud, on se gargarise : « Beaucoup, parmi les catholiques du sud dont je suis, se sont donné bonne conscience en se disant : chez nous, ça ne se passe pas comme chez ces Islamo-peuls du nord, décrypte Pabé Mongo. Alors que chez nous, ce n’est pas mieux : on dénie à nos filles, dès l’adolescence, le droit à l’éducation. »

Au nord, on s’étrangle : « Selon le Pulaaku, notre code d’honneur peul, les problèmes sont censés être tus, analyse Aïssatou Abdoulahi. Si bien que ce qu’écrit Amal passe pour de la profanation, de l’incitation à la révolte. Mais enfin, qui est condamnable ? Les machistes, les parents autoritaristes, les maris violents ou bien Amal qui les dénonce ? »

Alors qu’une dédicace de Walaande est organisée à Maroua, Amal et son éditeur reçoivent jusqu’à pas d’heure des coups de fil menaçants. Il a fallu que le gouverneur de la région tape du poing sur la table et mette sous protection l’écrivaine pour que l’évènement se tienne.

Une « femme publique »

Depuis, elle a ses entrées dans tous les ministères, nous laisse-t-elle entendre, bravache, alors ses opposants se font plus discrets.

Une « femme publique », voilà qui ils ont désormais face à eux : Munyal, les larmes de la patience est aujourd’hui au programme de toutes les terminales du pays.

Femmes du Sahel, l’association qu’elle a montée, sensibilise à grande échelle les collégiennes afin qu’elles refusent mariages forcés et polygamie – « rien dans le Coran ne les y oblige », martèle-t-elle.

Quant à ses deux filles, elles sont libres et étudient à la fac. Gageons qu’en plus de sa propre vie, Amal et ses livres en ont sauvé bien d’autres. 

Cet article a initialement été publié dans le magazine Marie Claire numéro 837, daté juin 2022.

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