Élection américaine : comment le vote des femmes pourrait faire tout basculer

Plus nombreuses à voter, plus mobilisées que les hommes et plus actives dans la politique sociale et la défense des droits, elles n’ont jamais été aussi convoitées. Leurs voix pourraient, en pleine crise, s’avérer décisives dans le scrutin.

Jamais, sans doute, dans toute l’histoire des États-Unis, les femmes n’avaient occupé une place aussi centrale dans l’élection présidentielle. Elles détiennent entre leurs mains, en effet, le sort du prochain président. Tout un symbole au moment même où l’Amérique marque le centenaire du 19e amendement de la Constitution, garantissant aux femmes le droit de vote.

Non seulement elles représentent une part plus importante de l’électorat, mais elles se mobilisent en plus grand nombre pour mettre leur bulletin dans l’urne. «En 2016, elles ont représenté 53 % de l’électorat et les hommes 47 %, explique Ruth Igielnik, chercheuse au Pew Research Center, un think tank indépendant, à Washington. Mais 56 % des femmes sont allées voter, et seulement 51,8 % des hommes.» Une petite différence en nombre, mais énorme en réalité : en 2016, la victoire de Donald Trump sur Hillary Clinton s’est jouée à 77.000 voix sur 63 millions de bulletins.

C’est pour cela que Donald Trump s’évertue à s’adresser aux femmes des banlieues résidentielles. «Les suburban housewives votent pour moi», s’est-il vanté sur Twitter. Il a même invité, lors de la convention républicaine, une représentante de ce groupe démographique, une housewife de la banlieue de Saint-Louis, qui, pieds nus et en pantacourt sur les marches de sa maison, avait menacé d’un revolver le défilé de manifestants pacifiques de Black Lives Matter.

Pourtant, hormis le fait que le concept de «femme au foyer» évoque plutôt l’Amérique de Eisenhower que celle de 2020 et qu’il ait des relents de racisme dans un pays où les habitants des suburbs sont encore à 65 % blancs (mais 81 % en 1990), les choses ont beaucoup changé depuis l’élection présidentielle de 2016. Cette année-là, l’électorat féminin blanc avait voté pour Trump à 53 % et lui avait apporté la victoire sur Hillary Clinton. Mais deux événements de portée considérable se sont produits.

En vidéo, États-Unis : insultée par un collègue, l’élue Alexandria Ocasio-Cortez répond en séance

Main basse sur la Cour suprême

Le décès de l’icône féministe et juge à la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg (affectueusement surnommée RBG), vendredi 18 septembre, vient complètement chambouler l’élection présidentielle. L’annonce, cinq semaines avant l’élection présidentielle, du choix de la juge ultraconservatrice Amy Coney Barrett pour succéder à RBG pourrait complètement modifier la campagne en mobilisant la base démocrate.

C’est devant les neuf juges de la Cour suprême que se joue en effet le sort du droit à l’IVG, qui divise l’Amérique depuis 1973 et sa légalisation ! Jusqu’à la disparition de Ruth Bader Ginsburg, la Cour suprême comptait quatre juges démocrates – pour simplifier – et cinq juges conservateurs. Si Donald Trump réussissait à faire confirmer Amy Coney Barrett par le Sénat, la majorité de la Cour serait dans le camp conservateur pour des décennies, menaçant le droit des femmes à une interruption de grossesse, déjà très limité par de nombreux États (1).

«L’histoire du débat sur l’avortement suggère que, lorsque ce droit est réellement menacé, les défenseurs de ce droit deviennent soudain hyperactifs», note Dan Balz, journaliste au Washington Post. «Étant donné le statut de Ruth Bader Ginsburg et le rôle qu’elle a joué dans l’empowerment des femmes et la lutte pour leurs droits, ajoute-t-il, sa perte va ajouter de l’huile sur le feu de la gauche.» Déjà, la nomination à la Cour suprême de Brett Kavanaugh, accusé de harcèlement sexuel, avait contribué à la victoire des démocrates lors des élections de novembre 2018. «Les électrices des suburbs se sont retournées contre Trump depuis le choix de Brett Kavanaugh», confirme Ruth Igielnik. Un récent sondage ABC News/Washington Post a dû attirer l’attention de Trump.

Le podcast à écouter

Génération Z aux urnes

L’autre changement est plus profond et plus considérable encore. Lors des élections de mi-mandat de 2018, les membres de la génération X (nés entre 1965 et 1979), des millennials (entre 24 et 39 ans) et la génération Z (nés entre 1997 et 2012) ont dépassé les baby-boomers, la génération des années de l’après-guerre. C’est la première fois que les boomers, qui ont dominé la culture et la politique depuis un demi-siècle, ne sont plus majoritaires.

D’après le dernier recensement, les millennials comptent 72,1 millions de personnes, tandis que les baby-boomers, 71,6 millions. Il faut ajouter la génération X (39-54 ans), avec 65,2 millions de personnes. «Surtout, ces groupes votent en nombre record, souligne le Pew Research Center. Entre 2014 et 2018, le pourcentage des moins de 25 ans qui se sont déplacés pour mettre un bulletin dans l’urne a doublé : il est passé de 17 % à 32,4 %.» Cette année, 24 millions de jeunes de la génération Z pourront voter. D’après une étude, 61 % affirment voter démocrate et 58 % des millennials font de même.

En vidéo, Le discours anti-Trump de Lori Lightfoot, première maire afro-américaine de Chicago

Que ce soit dans le groupe des boomers ou dans celui des générations d’après, les femmes détiennent la clé de l’élection, surtout si elle se joue sur quelques dizaines de milliers de voix. Non seulement, chez les moins de 35 ans – près du quart de l’électorat -, plus de 35 % des femmes ont voté, contre 29,5 % des hommes lors des élections en 2018, mais elles votent en masse pour le Parti démocrate : 56 % votent pour le parti de Joe Biden. Et dans l’électorat «non blanc», l’avantage des Démocrates est écrasant : les femmes d’origine hispanique votent à 67 % démocrate, les noires à 87 %. La présence de Kamala Harris sur le ticket démocrate sera peut-être le coup de pouce dont a besoin Joe Biden. Derrière tout «grand» homme, il y a toujours des millions de femmes.

(1) L’audition d’ACB au Sénat est prévue du lundi 12 au jeudi 15 octobre

Source: Lire L’Article Complet