Famille recomposée : "Tout le monde n'est pas fait pour être belle-mère"

Interview.- On ne naît pas belle-mère, on le devient. Par amour, par hasard et surtout en dépit d’une montagne d’idées reçues. Dans son livre Comment ne pas devenir une marâtre ?, la journaliste Fiona Schmidt décrypte ce statut complexe, et livre ses clefs pour trouver sa place au sein de la famille recomposée.

Dans l’imaginaire collectif, si l’image de beau-père est auréolée de bons sentiments, celle de la belle-mère au contraire, revêt plutôt des cornes et une fourche. En témoignent les quolibets «marâtre» ou encore «belle doche» à son encontre. Voici tout le propos de la journaliste Fiona Schmidt. Elle-même belle-mère depuis dix ans, elle réhabilite avec beaucoup d’esprit et d’humour ce statut tant détesté dans son ouvrage Comment ne pas devenir une marâtre ? (1). Au travers de paroles d’experts, de témoignages et de sa propre expérience, l’auteure lève le voile sur un rôle qui demande de la patience, entraîne doutes et frustrations et confronte aux attentes contradictoires de la société.

Madame Figaro.fr.- Comment se sont passés vos débuts en tant que belle-mère ?
Fiona Schmidt.-
C’était très compliqué ! D’abord parce que comme la quasi-totalité des belles-mères, ce n’était pas une vocation, je le suis devenue par hasard. Et pour ma part, je n’ai jamais voulu d’enfant donc en couple, je ne cherchais pas le père de mes futurs enfants, encore moins celui de mes beaux-enfants. Je n’étais pas préparée à cette expérience, et pour tout dire, personne ne se projette jamais dans la famille de quelqu’un d’autre. Alors j’ai eu beaucoup de mal à trouver ma place dans cette configuration et à l’époque, je n’avais aucune ressource pour m’aider. Que ce soit dans les rayons des librairies ou la presse, il n’y avait pas de représentation positive de la belle-parentalité, et surtout pas de la belle-maternité. Avant le développement des réseaux sociaux, on en parlait pas du tout dans l’espace public, sauf pour les attaquer avec des articles du type «comment survivre à sa belle-mère ?». Cette totale invisibilité du sujet fait naître un sentiment d’isolement chez ces femmes et alimente les préjugés dont elles ne sortent pas depuis des siècles. Pourtant, aujourd’hui, cette belle-parentalité n’est plus un fait à ignorer : une famille sur 10 est recomposée.

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L’archétype de la marâtre, de la méchante belle-mère, a la peau dure dans les dessins animés comme dans la réalité. Vous citez notamment le cas de Laeticia Hallyday. De quelle manière la veuve du chanteur en est-elle le parfait exemple ?
Toute cette histoire avec l’héritage de Johnny tient vraiment de l’ordre du conte de fées. Au moment des faits, Laeticia Hallyday est passée du statut de Bambi bling à celui de la marâtre diabolique. Dans les magazines, elle était réduite à cette image de jeune femme usurpatrice, calculatrice, vénale, dont le but est de séduire un homme plus âgé et de spolier ses «vrais» enfants. C’est peu ou prou tout ce qu’on fantasme sur les belles-mères, et la fille de Johnny, Laura Smet, n’y a pas échappé, en comparant à la radio sa relation avec Laeticia à l’histoire de Blanche-Neige. La belle-mère traîne cette sale réputation depuis l’Antiquité où elle venait remplacer bien souvent la mère morte en couches. Désormais, l’inconscient collectif l’associe quasi-systématiquement à quelque chose de triste, de négatif : elle symbolise un deuil, la fin définitive du couple parental ; aux yeux des enfants, mais aussi aux yeux de la société.

Pourquoi sont-elles davantage dépréciées que les beaux-pères ?
Que la famille soit traditionnelle ou recomposée, dans une relation hétérosexuelle, les standards en matière de parentalité ne sont pas équivalents. On applaudit en héros le père qui change une couche, mais pas la mère, car c’est ce que l’on attend d’elle. Encore en 2021, elle reste considérée comme le parent principal, gestionnaire de la charge mentale, des rendez-vous médicaux, de l’inscription à la crèche et autres activités extra-scolaires. Le père, lui, continue d’être à son détriment, le parent suppléant, social, avec qui on rigole. Les mêmes attributions se retrouvent dans la belle-parentalité, à une exception près : la belle-mère doit se comporter comme une mère sans jamais revendiquer le droit de l’incarner. Si elle faillit à ce rôle, on lui reprochera d’être indifférente, égoïste et donc de correspondre au cliché de la marâtre. Pour en échapper, elle n’a pas d’autre choix que de s’impliquer, même si quoi qu’elle fasse, ces stéréotypes lui colleront toujours aux talons et on lui fera toujours sentir qu’elle est illégitime puisqu’elle n’est «que» belle-mère.

Quand on pense ne pas être la bienvenue, comment faire pour ne pas s’effacer, adopter une posture d’infériorité ?
Il faut choisir sa place et ne pas attendre qu’on vous l’impose. Toutes les configurations sont possibles mais trop souvent, on ne réfléchit pas à ce nouveau rôle et beaucoup de belles-mères se retrouvent dans des situations qu’elles n’ont pas désirées. Soit le père de famille s’arroge toutes les fonctions liées à la parentalité, soit il les délègue, en reproduisant le schéma existant dans le couple précédent. C’est important de réfléchir en amont à ce que l’on veut et ce dont on est capable, sans se juger. Par exemple, on peut demander à son conjoint du temps pour mieux connaître les enfants avant de s’impliquer et une fois le lien établi, de fixer le type de relation souhaité. Tout le monde n’est pas fait pour être belle-mère, car cette situation implique des paramètres incompressibles, parfois difficiles à supporter : on hérite de l’histoire d’un autre couple et on ne peut pas ignorer ni reprocher l’existence de l’ex comme celle des enfants. La famille recomposée n’est pas compatible du tout avec le mythe du couple et de l’amour unique. Si on est incapable de l’accepter, ce n’est pas grave mais dans ce cas, il vaut mieux se tourner vers un modèle familial plus traditionnel. Cette configuration implique aussi de déconstruire ses propres idées reçues. L’hostilité entre l’ancienne et la nouvelle partenaire se fonde sur un préjugé sexiste, considérant la rivalité entre femmes comme une caractéristique féminine. Le bon réflexe est de prendre du recul par rapport à ces vérités toutes faites. La famille recomposée n’est pas forcément un concept foireux, cela peut aussi très bien se passer.

Pour beaucoup, le défi de taille est de gagner l’affection des beaux-enfants. Vous dites à ce sujet que rien n’est jamais gagné.
On espère toujours en tant que belle-mère que tout se passe le mieux possible, que les enfants compteront comme nos propres enfants et qu’on formera une famille Ricoré®. Sauf que quand la greffe ne prend pas, malgré des efforts surhumains, on culpabilise. En réalité, si l’enfant ne vous aime pas, il s’agit d’un malheureux concours de circonstances. Son affection n’est en aucun cas un référendum sur la valeur d’une femme en tant qu’individu et en tant que belle-mère. Comme toute relation, cette dernière peut fluctuer mais n’est jamais condamnée. Certaines mettent du temps à s’installer et ce n’est pas pour autant qu’elles sont moins légitimes, moins fortes ou moins belles. Et si on inverse le point de vue, les enfants ne sont pas non plus des petits lapins universellement mignons mais des individus avec lesquels on tisse plus ou moins d’affinités. Contrairement à l’amour d’une mère pour ses enfants, ce n’est pas un amour inconditionnel. En réalité, l’affection des enfants et la pérennité de la famille recomposée reposent sur la bonne entente au sein du couple.

En quoi la réaction de son partenaire est-elle déterminante pour le bien-être de la famille recomposée et du couple ?
Si la belle-mère et les beaux-enfants ne se sont pas désirés ni choisis, ils aiment une personne en commun. Ce père fait office de liant entre eux et doit agir comme tel. Il ne va pas forcer ses enfants à aimer sa nouvelle compagne mais fixer des règles clairement énoncées et applicables à toute la famille en matière d’intimité et de respect des autres. Dans cette configuration, il n’est plus question de hiérarchiser les priorités mais de les faire coexister pour amener tout le monde vers la cohabitation pacifique. Si ce n’est pas le cas et que le conjoint accorde plus d’importance à ses enfants qu’à son couple, et surtout s’il refuse d’entendre le désarroi de la belle-mère, cette situation pourra devenir insurmontable. Je le rappelle, la belle-parentalité ne peut fonctionner que si on ménage son couple. Il est donc crucial de s’accorder aussi le plus possible des moments d’intimité à deux.

Que souffleriez-vous à l’oreille de la belle-mère débutante que vous étiez il y a dix ans ?
Je lui dirais «ne sois pas parano». Si l’enfant entre en crise d’adolescence, ce n’est pas forcément contre toi. Si ta belle-fille préfère faire des câlins à son père, cela ne veut pas dire qu’elle ne t’aime pas mais plutôt qu’elle aime son père. J’ai cru pendant longtemps que mes belles-filles ne m’aimaient pas. Lorsque la benjamine, avec qui j’entretiens une relation très proche me disait quand elle était petite que sa mère lui manquait, alors que je croyais bien m’en sortir, je le vivais extrêmement mal. Il ne faut pas se tromper de rôle. On peut se transmettre de belles choses mais on ne sera jamais une seconde mère. Le but de ce désengagement n’est pas l’indifférence mais la sérénité. En cessant d’être triste ou amère de ne pas obtenir la reconnaissance que vous attendez, votre niveau de déception baissera significativement aussi. Quand un problème cesse d’être un problème, il devient tout de suite moins problématique.

(1) Comment ne pas devenir une marâtre ? Guide féministe de la famille recomposée, par Fiona Schmidt, publié aux éditions Hachette Pratique, 192 pages, 17,95€.

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