Florence Aubenas évoque les « va-et-vient entre fiction et réalité »

  • La journaliste et autrice Florence Aubenas préside le jury de la compétition « Panorama international » pour la 3e édition de Series Mania à Lille.
  • Si elle ne se considère pas comme une « sériephile », elle se « passionne » pour ce « monde en construction ».
  • Pour 20 Minutes, la grande reporter revient sur les liens étroits entre fiction et réalité, entre presse et industrie télévisuelle.

Grande reporter au Monde,
Florence Aubenas pose habituellement son regard là où il n’y a apparemment rien à voir. L’autrice a ainsi écrit sur les femmes de ménage des ferries assurant la liaison entre Caen-Ouistreham pour Le Quai de Ouistreham (Editions de l’Olivier, 2010), sur des femmes qui se battent pour sauver leur usine dans En France (Editions de l’Olivier, 2014), sur le meurtre d’une postière dans L’inconnu de la poste (Editions de l’Olivier, 2010). Jusqu’au 2 septembre à Lille, elle va poser son regard aiguisé sur ce qui, par essence, est fait pour être vu, une sélection de huit séries issues du monde entier. La journaliste préside le jury de la compétition
Panorama International de
Séries Mania. « J’étais hyperfière qu’on me le propose ! », dit-elle. Une section qu’elle compare à celle du Festival de Cannes « 
Un Certain Regard ».  « Une ouverture d’horizons incroyable », se réjouit-elle.

Elle n’a pourtant jamais caressé une carrière de critique de séries, un des rares exercices journalistiques qui ne la tente pas. « Je ne devrais pas le dire, je ne lis pas de critiques, ni en cinéma, ni en séries, ni en littérature », sourit-elle.

« Je ne me considère pas du tout comme une sériephile »

« Je ne me considère pas du tout comme une sériephile, mais ce qui me passionne dans ce milieu, c’est qu’il est en pleine construction. C’est un art jeune, que l’on voit en train de se fabriquer », raconte la reporter, qui regarde des séries, « dans son lit, un ordinateur sur le ventre ».

Si elle refuse volontiers de participer à des jurys dans ses domaines, « le journalisme et l’écriture du réel », parce qu’elle serait alors « à la fois, juge et partie ». « Je me sens à l’aise de juger un domaine dans lequel je ne suis pas forcément investie comme professionnelle », confie-t-elle.

En discutant avec Florence Aubenas, on sent que le journalisme chez elle est quelque chose de viscéral et, même si elle n’en fait pas explicitement mention, on sent qu’elle a aussi accepté cette mission pour satisfaire son insatiable curiosité et aller observer de près le microcosme des professionnels des séries, qu’elle perçoit a priori comme un « laboratoire ».

« Aujourd’hui, il y a un va-et-vient entre fiction et réalité »

L’habituée des conférences de rédaction a hâte de participer aux délibérations et de confronter son point de vue avec ceux des « très grands professionnels » qui forment son jury, à savoir l’acteur autrichien Lucas Englander (Parlement), le scénariste israélien Ron Leshem (Euphoria, No Man’s Land), la réalisatrice Laïla Marrakchi (Le Bureau des légendes, The Eddy) et l’actrice Linh-dan Pham (Mytho, Or de lui).

Le Festival international des séries ne s’est pas trompé en choisissant Florence Aubenas. Les liens entre réel et fiction, le monde des séries et celui de la presse sont de plus en plus étroits. Dr Death, sélectionné dans la section Panorama et qui démarre le 12 septembre sur Starzplay, qui s’inspire de l’histoire vraie de Christopher Duntsch, un neurochirurgien Texan reconnu coupable pour fautes professionnelles graves ayant entraîné la mort de plusieurs patients, s’inspire d’un podcast et du travail d’enquête de la reporter américaine Laura Beil.

« Aujourd’hui, il y a un va-et-vient entre fiction et réalité. On va utiliser pour raconter la réalité – raconter, et non pas fictionnaliser le réel – des moyens qui peuvent être ceux de la fiction. Une façon de raconter, une façon de filmer, un mode de narration comme choisir tel personnage pour vous guider. La fiction reprend le réel, et cela a toujours été le cas », commente-t-elle.

Lorsqu’on évoque Une affaire française, série sélectionnée au
Festival de la Fiction TV de La Rochelle à voir prochainement sur TF1, qui reviendra sur
l’affaire Grégory, Florence Aubenas met en garde : « Les intentions doivent être très clairement affichées. Oui, c’est l’affaire Gregory, non, ce n’est pas l’affaire Grégory. Souvent, on prend des histoires vraies où il y a aussi un enjeu d’innocence et de culpabilité, des enjeux judiciaires. Il ne faut pas plaisanter avec cela. On parle de personnes réelles, de statut judiciaire, de “est-ce qu’on est coupable ou innocent ?” Là, il faut qu’il y ait des lignes rouges assez clairement tracées. »

Et d’insister : « D’un côté, il y a des gens qui peuvent être choqués. La famille Villemin a dit : “On ne nous a même pas consultés”. A la fois, ils s’en sont emparés, c’est une histoire publique qui dure depuis des années et je comprends bien l’intention. Et à la fois, on comprend bien celle de cette famille qui a droit au répit. »

« Etre proche du monde de Hollywood »

Ce va-et-vient entre fiction et réalité va encore plus loin, lorsqu’un journaliste comme David Simon adapte son travail d’investigation, Baltimore, sous la forme d’une série avec The Wire. Partout dans le monde, la presse fait face à d’importantes difficultés économiques, notamment pour financer le travail d’investigation, long et coûteux, tandis que les investissements dans la fiction ne cessent d’accroître.

« Et les Américains disent, ce qui nous a sauvés, c’est cela. C’est d’être proche du monde de Hollywood, des adaptations, de la série. Aujourd’hui, beaucoup de journaux américains sont financés par le fait que des articles ou des journalistes, leurs reportages ou leurs investigations deviennent des séries, explique Florence Aubenas. En France, on va vers cela, la plupart des journaux dont Le Monde sont sollicités. »

Le financement du journalisme trouvera-t-il son salut dans la fiction ? « De quelles manières tisser des passerelles de façon que le contenu soit rémunéré ? Je suis profondément journaliste, j’aime la presse écrite, et je pense que c’est bien que le contenu soit rémunéré. Les journalistes doivent s’en saisir », estime Florence Aubenas.

Et de conclure : « Je trouve très intéressantes les passerelles qui sont en train de se créer entre ces différents mondes et ces différentes façons de travailler. C’est réellement une grande chance, et pour les téléspectateurs, d’avoir des endroits plus riches, avec justement, un journaliste, qui va avoir conscience de ces lignes rouges que n’a pas forcément un pur auteur. Tout le monde a réussi à y gagner. C’est une direction très intéressante. »

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