Florence Porcel, première accusatrice de PPDA : "La honte a failli me tuer"

« La honte doit changer de camps. » Titre percutant de campagnes de sensibilisation, affirmation répétée sur les plateaux télévisés depuis le séisme #MeToo, la phrases alerte les prédateurs sexuels que la fin de l’impunité approche.

Importante en cela, elle peut être reçue comme une injonction de plus pour les victimes de violences sexuelles, nombreuses à se débattre ou à composer avec la honte. Leur sentiment, qui est le sien depuis presque vingt ans, Florence Porcel l’examine chirurgicalement dans son essai intitulé Honte, paru aux éditions JC Lattès mercredi 11 janvier 2023. 

Dans ces pages bouleversantes, courageuses, elle témoigne aussi de la douloureuse épreuve que représente la bataille judiciaire contre celui qu’elle ne cite pas. Pas une seule fois.

Mi-février 2021, cette journaliste, autrice et vulgarisatrice scientifique passionnée par l’espace dépose la toute première plainte pour viol contre Patrick Poivre d’Arvor. Elle accuse l’ancien tenancier du journal télévisé de la première chaîne d’Europe de l’avoir violée en 2004 – elle avait 21 ans et n’avait jamais eu de rapport sexuel – et en 2009 – en lui imposant une fellation -, dans ses bureaux.

Le geste de Florence Porcel encourage d’autres femmes à parler à la police. « L’affaire PPDA » se révèle tentaculaire, les témoignages aux glaçantes similitudes s’empilent et dévoilent les contours d’un mode opératoire. 22 plaintes sont portées contre l’ancien animateur pour des faits de violences sexuelles, parmi lesquelles 11 pour viols, dont un sur mineur. Le mis en cause nie, et dépose plainte en avril 2022 contre 16 d’entre elles, dont Florence Porcel, pour « dénonciation calomnieuse ».

L’enquête préliminaire est classée sans suite le 24 juin 2021, du fait de la prescription des faits. À l’exception d’un seul : le second viol dénoncé par Florence Porcel. Qui dépose à nouveau plainte avec constitution de partie civile fin novembre 2021, et fin juin 2022, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Versailles étend les poursuites de l’information judiciaire aux faits a prio prescrits qu’elle dénonce. Pour la première fois depuis le début de l’affaire, Florence Porcel se sent entendue. Déterminée, elle espère de « toutes [s]es forces » un procès. Entretien.

La honte invisibilisée des victimes des violences sexuelles

Marie Claire : Comment allez-vous ?

Florence Porcel prend une grande inspiration durant quelques secondes.

Florence Porcel : Je tiens le coup. Voilà… Je tiens le coup.

Quelle est votre démarche avec cet essai, Honte ?

Avec ce livre, j’ai souhaité analyser ce sentiment qui me bouffe de l’intérieur et que j’ai eu le plus grand mal à gérer, notamment il y a deux ans, quand la honte a failli me tuer.

J’ai pensé qu’il fallait que je le décortique, que je comprenne d’où il venait et quelles étaient ses multiples facettes, à l’aide de travaux scientifiques, pour essayer de l’apprivoiser, au moins, car je ne sais pas s’il me sera possible de m’en débarrasser.

Il me faisait trop peur. Je savais qu’il était trop puissant et que ma vie allait être ruinée.

Vous avez cherché la définition de ce mot, « honte », dans plusieurs dictionnaires français. Qu’avez-vous trouvé ?

Oui, j’en ai ouvert plusieurs pour tenter de comprendre ce sentiment que je ressentais. Les dictionnaires me répondaient que j’avais honte car j’étais responsable ou coupable. C’est là que j’ai réalisé qu’il y avait un problème. Les définitions du mot « honte » sont emblématiques de la façon dont notre société traite les victimes de violences sexuelles.

Florence Porcel, celle qui a ouvert la voie aux autres plaignantes

Sans vous, il n’y aurait peut-être pas eu d’ »affaire PPDA » et vous êtes la seule plaignante pour qui les faits dénoncés ne sont pas prescrits. Cela est-il lourd à porter ou vous rend-t-il fier de votre démarche judiciaire, qui a ouvert la voie à d’autres femmes ?

J’ai déposé une plainte, puis j’ai constaté, avec surprise, que d’autres femmes allaient témoigner auprès de la police.

Bien sûr, je ressens une responsabilité vis-à-vis de ces autres femmes, car elles précisent dans leurs dépositions qu’elles parlent notamment pour me soutenir. 

Je ne suis pas fière d’avoir réussi à déposer plainte, car, lorsque j’ai décidé de le faire, cela était devenu un besoin irrépressible. Il fallait que je le fasse, c’est tout. J’ai porté plainte parce que j’étais prête. Elles, en revanche, ont appris l’existence de ma plainte dans la presse et même si elles n’étaient pas forcément prêtes, elles ont témoigné auprès de la police. Je suis immensément fière de ces quarante femmes.

Il m’a fallu douze années, un mouvement mondial #MeToo et des psychothérapies pour déposer plainte.

Comment s’est manifesté ce « besoin irrépressible » de porter plainte, au début de l’année 2021 ?

Après le second viol, en 2009, j’ai tout de suite pensé à porter plainte. Mais j’y ai renoncé. Il me faisait trop peur. Je savais qu’il était trop puissant et que ma vie allait être ruinée.

Il m’a fallu douze années, un mouvement mondial #MeToo et des psychothérapies pour déposer plainte. Quand j’ai appris en janvier 2021 que, contrairement à ce que je croyais, les faits de 2009 n’étaient pas prescrits, il m’a fallu cette fois 48 heures de réflexion pour me décider à déposer plainte.

La « double peine » des victimes de violences sexuelles

La rédaction de cette plainte a duré trois semaines. Trois semaines durant lesquelles vous vous sentez « oppressée » par la honte, écrivez-vous. Pourquoi ?  

D’abord, parce que j’ai honte d’avoir été violée. Deux fois. Cette honte que ressent une victime d’agression sexuelle ou de viol est ici démultipliée : cela m’est arrivé à deux reprises, et à deux reprises par le même agresseur.

Lors de la constitution de cette plainte, j’ai dû apporter des preuves matérielles de ce que je dénonçais. Des choses très intimes – puisque le viol est un acte qui touche à l’intimité -, compliquées de livrer à des inconnus chargés de juger si mon dossier est assez solide. J’ai eu profondément honte.

Le major chargé de l’enquête préliminaire et la psychologue m’ont reproché de ne pas pleurer au bon moment, de la bonne manière.

Que s’est-il passé lors de l’enquête préliminaire à la suite de votre plainte pour viol aggravé ? À quoi avez-vous été confrontée ?

Ce que j’ai pu vivre lors de cette enquête préliminaire me fait parvenir à la conclusion que règne encore une culture du viol dans certains services de police.

Le major chargé de l’enquête préliminaire et la psychologue n’ont pas vu en moi ce qu’ils s’attendaient à trouver. Dans leurs conclusions, ils m’ont reproché de ne pas pleurer au bon moment, de la bonne manière. J’ai malheureusement eu face à moi deux personnes désarçonnées par le fait que je ne m’effondrais pas au moment de raconter les faits. La psychologue a laissé entendre que ça lui paraissait suspect. 

La culture du viol entretient ce mythe de la victime parfaite. Celle qui pleure à chaudes larmes à chaque fois qu’elle décrit ce qu’elle a subi. Celle qui est terrassée par la souffrance et le chagrin. Il y a plusieurs cases à cocher pour correspondre à cette « bonne victime ». Mais cette « bonne victime » n’existe pas.

Et puis, celui que vous accusez n’est pas le « bon violeur », d’après cette même culture du viol.

Bien entendu. Le « bon violeur », c’est l’Étranger. C’est toujours l’Autre qui viole. La culture du viol est profondément raciste et xénophobe. Dans l’imaginaire, le violeur ne peut pas être une personne intégrée dans la société, encore moins un bourgeois blanc, connu de tous de surcroît.

Il faut rappeler que dans 91% des cas l’agresseur est connu de sa victime*, et dans la moitié de ces cas, il est son conjoint ou son ex-conjoint. Les violeurs ? Ce sont nos amis, collègues, parents, frères, cousins. Nos proches. Ce n’est pas l’Autre qui nous sauterait dessus la nuit dans un parking, muni d’un couteau. Bien sûr, ces situations existent, mais elles ne sont pas représentatives de ce qu’est un viol, dans une écrasante majorité des cas.

Alors que je fais la démarche de dénoncer un crime à la justice, on me demande quel est mon degré de responsabilité ce crime.

Dans votre livre, vous pointez un autre moment de l’enquête où cette culture du viol se serait exprimée : votre examen psychologique.

L’une des missions de la personne chargée de l’examen psychologique était d’examiner si j’étais en capacité de « résister à la commission des faits dénoncés », au viol. C’est absolument dramatique pour une victime.

Il y a déjà la honte que je m’inflige d’avoir été violée. Mais alors quand je fais la démarche de dénoncer un crime à la justice, on me demande quel degré de responsabilité j’ai dans ce crime. La justice me renvoie cette honte que je porte déjà assez lourdement toute seule.

Au cours de l’enquête, vous avez donc dû passer une expertise psychologique. Patrick Poivre d’Arvor a-t-il, lui aussi, se soumettre à cet examen ?

Les expertises psychologiques font bien sûr partie de la procédure. Je n’ai aucun problème à m’y plier. Ce que j’ai fait, avec toute la bonne volonté du monde.

Au cours de cette expertise, la psychologue devait définir si j’avais ou non une tendance à l’affabulation. Mais il est vrai que j’ai été assez surprise d’apprendre que la personne que j’accuse, elle, n’a pas dû passer d’examen similaire pour savoir également si elle avait ou non une tendance à l’affabulation. 

Cette asymétrie me pose problème. Les enquêteurs doivent chercher à savoir qui ment et qui ne ment pas. Mais alors, il faut chercher partout, pas seulement chez moi. J’ai l’impression qu’on m’a présumée malhonnête. Là, la honte m’est revenue en pleine face. Elle a rejailli sur moi. Le classement sans suite fut le coup de grâce.

Que ressentez-vous à l’annonce de ce classement sans suite ?

À l’époque de ce classement sans suite, 22 autres femmes étaient spontanément allées parler aux enquêteurs pour dénoncer des faits de viols, d’agressions sexuelles ou de harcèlement sexuel. Je tiens à le rappeler.

On ne peut pas se débarrasser de la honte quand il y a un classement sans suite.

Le major a qualifié Monsieur Poivre d’Arvor, dans une synthèse de l’ensemble des témoignages et des plaintes déposées, de « prédateur sexuel abusant de sa notoriété et usant d’un mode opératoire similaire dans l’approche de ses victimes et dans la brutalité de ses actes, commis sans la moindre tentative de séduction, ni la moindre considération envers les femmes qui osaient refuser ses avances ». 

Face à un tel constat, la honte se niche encore dans l’incompréhension du classement sans suite. On ne peut pas se débarrasser de la honte quand il y a un classement sans suite. C’est terrible. Les conséquences furent très concrètes, y compris dans l’opinion publique.

L’attente d’un jugement

Avec les autres femmes qui accusent Patrick Poivre d’Arvor de violences sexuelles, vous entraidez-vous à vous décharger de cette honte ?

Oui, notre lien m’aide à gérer la mienne. Parler à ces femmes qui ont vécu la même chose que moi, par le même agresseur, n’a rien à voir avec le fait de parler à une autre victime de violences sexuelles.

Quand je raconte ce qu’il m’est arrivé, même à un ami, une femme ou quelqu’un qui a vécu des violences sexuelles, je cherche à me justifier. Cette justification provient de la honte que je ressens. Avec elles, et pour la première fois de ma vie, je ne me suis pas sentie obligée de me justifier, puisqu’elles savaient. Cela m’a permis de mieux vivre la honte que je ressens. Ce fut un véritable soulagement.

Pour qui avez-vous écrit ce livre ? 

J’écris pour les femmes qui ont eu honte, au moins une fois dans leur vie, d’être femme. 

J’écris pour les personnes qui ont honte d’avoir été victimes de violences sexuelles. Elles sont nombreuses à m’avoir écrit, avant même la sortie du livre, pour me remercier de décortiquer ce sentiment qu’elles ressentent profondément et de souligner que la honte est politique. La honte est un outil politique, utilisé par les dominants pour faire taire les dominés.

J’espère un procès, de toutes mes forces. Je me bats pour ça.

Quels autres sentiments que cette honte vous habitent aujourd’hui ?

L’injustice. L’injustice, par exemple, quand des médias précisent toujours que l’homme que j’accuse est présumé innocent dans des affaires de violences sexuelles, à la suite de nombreuses plaintes, même si c’est la loi, mais jamais que je suis présumée innocente dans une affaire de dénonciation calomnieuse, à la suite de sa plainte

Qu’attendez-vous de la justice ? En cas de procès, craignez-vous de vivre un scénario similaire à celui que vous décrivez de l’enquête préliminaire ?

Mon objectif est la tenue d’un procès pour qu’il soit jugé. J’espère un procès, de toutes mes forces. Je me bats pour ça.

Si un procès a lieu, je sais qu’il sera douloureux, éprouvant pour moi. J’espère que les personnes qui le jugeront n’oublieront pas la définition pénale du viol, qui est, « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise ».

Peu importe que j’aie eu des fantasmes. Une femme a le droit de dire « non » jusqu’au dernier moment. Lui n’avait pas le droit de me violer.

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*Parmi les 108 000 victimes de viol ou de tentative de viol déclarées en 2017. Pourcentage extrait d’un rapport rendu le 22 février 2018 par Marie-Pierre Rixain, alors présidente de la délégation aux droits des femmes à l’Assemblée nationale.

Honte de Florence Porcel, JC Lattès, label « La Grenade », 216 pages

Patrick Poivre d’Arvor bénéficie, en vertu des dispositions du Code de procédure pénale, de la présomption d’innocence. Visée par une plainte pour « dénonciation calmonieuse » par celui qu’elle accuse, Florence Porcel est également présumée innoncente.

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