Frédéric Worms : "Avoir besoin de se voir et se parler peut être aussi vital qu’un médicament"

Confinement, reconfinement, attentats, crise… Comment digérer cette succession d’événements inédits et avancer ? Pour le philosophe, auteur de Sidération et résistance, il faut faire un atout de nos paradoxes, croire en la démocratie et renforcer le collectif.

C’est un homme passionné par les questions du progrès et de la démocratie, un intellectuel qui travaille aussi depuis des années sur le vivant, la relation et le soin à l’autre. La pandémie a naturellement investi tous ses champs d’investigation. Philosophe, professeur à l’École normale supérieure et membre du Comité consultatif national d’éthique, Frédéric Worms revisite nos possibilités d’agir aujourd’hui, alors que paraît Sidération et résistance (1), un recueil des chroniques qu’il a publiées dans le quotidien Libération depuis 2015, face aux événements «sidérants» qui ont ponctué avec un débit inhabituel cette demi-décennie, des attentats aux épidémies, en passant par l’incendie de Notre-Dame, #MeToo ou la crise du climat.

Madame Figaro. – Nous vivons dans l’incertitude : confinement, déconfinement, reconfinement… Qu’est-ce que cela produit sur nous ?
Frédéric Worms.
C’est la sidération par excellence : ce qui était certain cesse de l’être. Il nous faut reconstruire des repères temporels, des scénarios collectifs clairs. Assumer l’incertitude, mais la circonscrire.

Votre travail analyse précisément l’effet «sidérant» que provoque la succession d’événements douloureux depuis cinq ans. Pouvez-vous nous expliquer le rôle central de cette notion de sidération ?
Ce qui m’a frappé depuis 2015, c’est à quel point la sidération revenait à chaque fois. Je ne pensais pas que c’était à ce point-là. Mais il y a une raison qui tient à la nature de la sidération. Elle surgit quand l’événement nous ébranle, mais il ébranle aussi les principes, les institutions, tout ce qu’on avait construit pour se protéger. Or, il faut dire que, des années 1960 aux années 2000, il y a eu un sentiment que les choses se construisaient en nous protégeant : la science, la sécurité sociale, le vieillissement de la population… Ce «confort» prépare mal à la sidération. Tout ce progrès – bien réel ! – fait que nous sommes plus sidérés encore !

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Qu’est-ce qu’on risque alors ?
Il y a un double risque : celui du trauma lui-même, bien sûr, de ses effets psychiques individuels et collectifs. Mais aussi, plus gravement encore, le risque de saper de plus en plus les ressources qui nous protègent et qu’on a parfois mis des siècles à construire, comme par exemple la science qui guérit les maladies, la justice, etc. La sidération peut donc nous amener à renoncer à ces principes dans une sorte de nihilisme, de désespoir. Ce risque est aggravé par tous ceux qui jettent de l’huile sur le feu et disent par exemple : «Vous voyez bien que ça ne servait à rien, la médecine est une illusion, régie par des intérêts privés…»

Comment, dans ce contexte, travailler sur soi ?
Il faut d’une part travailler à résister au négatif. L’une des façons est de l’assumer, en le discutant. Et il faut chercher comment «revivre» positivement aussi, en retrouvant l’importance de ce qui allait de soi, et en le recréant différemment : l’amour, l’amitié, les proches, la culture, le travail lui-même et la santé, elle aussi. Enfin, chacun doit être mobilisé localement, participer à des actions collectives, s’informer des problèmes communs, ne pas se laisser embarquer pour les uns et contre les autres.

Sidération et résistance, de Frédéric Worms, Éditions Desclée de Brouwer, 328 p., 17,90 €.

Comment affronter les contradictions qui bouleversent notre quotidien ?
L’être humain fait partie du vivant. Or, ce qui définit le vivant est simple : est vital ce dont l’absence nous ferait mourir. Le soin, l’amour, les relations qu’on dit morales font partie de la vie humaine. Avoir besoin de se voir et se parler peut être aussi vital qu’un médicament. La faim ou la soif tuent, mais l’humiliation ou la haine aussi. Ça montre bien que tout ça est vital. Il faut arriver à concilier toutes les choses essentielles même quand il y a urgence. On a peur pour notre santé, mais on veut quand même voir nos proches, y compris s’ils sont au seuil de la mort, et travailler, sortir, voir nos amis, et on a raison. Chacun fait des conciliations difficiles. Je pense qu’on peut avoir des désaccords sur la façon de résoudre ces contradictions, mais ce qu’il faut absolument, c’est construire le consensus sur le problème de la santé publique. C’est ça, la démocratie : on peut être en désaccord, mais en acceptant les problèmes communs, parce que sinon c’est la fin du monde.

Pourquoi ?
Pour moi, la vraie fin du monde, c’est la destruction du monde commun. C’est quand on ne peut plus se parler.

Mais le débat semble souvent empêché, polarisé…
Oui, mais c’est l’enjeu central. Les réseaux sociaux et leur côté «non débat» présentent un danger plus grave que la pandémie elle-même. Il nous faut créer des institutions politiques pour le débat. Par exemple, il y a le Comité national d’éthique, dont je fais partie. Cela a quand même permis, sur des sujets comme la procréation ou la fin de vie, de se prémunir contre des conflits. Ces instances sont contestées par les réseaux sociaux, mais elles sont fondamentales. Il faut des institutions pour se parler, dans lesquelles j’inclus les cafés, les lieux de travail, les associations.

Mais aujourd’hui ne se méfie-t-on pas trop, justement, des institutions ?
J’ai l’espoir, moi, que les crises soient reconnues comme suffisamment graves pour qu’on puisse créer de nouvelles institutions de débat. S’il n’y a pas d’arbitre, on ne peut pas jouer au foot. On va assister, je l’espère, à une remise à l’ordre du jour de la régulation. Les gens ont eu très peur des règles : ils ont pensé que c’était l’État, que ça venait d’en haut, or ce n’est pas du tout vrai. Les règles surgissent des collectifs humains.

Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir en ce moment ?
Les jeunes chercheurs, chez qui il y a un désir de changer les choses positivement, de les comprendre, de s’engager, qui est très puissant. Et j’ai quand même confiance dans la démocratie et dans les institutions parce qu’on s’aperçoit aujourd’hui que c’est ça qui nous protège. On va devoir construire de nouvelles instances de débat face à de nouveaux dangers, on va tanguer. Mais je pense que ça s’est toujours construit comme ça.

(1) Sidération et résistance, de Frédéric Worms, Éditions Desclée de Brouwer, 328 p., 17,90 €.

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