Gibert Jeune, la fin d’une ère ?

En mars prochain, la célèbre librairie du quartier latin pourrait mettre la clef sous la porte, plus de quatre-vingt-dix ans après sa création…

Une page se tournera-t-elle fin mars 2021 ? Près d’un siècle après sa création, Gibert Jeune pourrait être placé en cessation d’activité très bientôt. En grande difficulté depuis des années, l’enseigne spécialisée dans la vente de livres d’occasion n’a pas su anticiper le bouleversement provoqué par internet. À l’heure où deux livres d’occasion sur trois se vendent sur le web, la librairie aux célèbres stores jaunes de la place Saint-Michel peine à rivaliser avec Amazon, Rakuten-Priceminister et autres géants du web. Mais ce n’est pas tout. « On ne peut pas tout mettre sur le dos du numérique » confie Rémy Frey, délégué CGT et employé chez Gibert Jeune depuis douze ans. « Le quartier de Saint-Michel a énormément changé, les bâtiments universitaires autour de la librairie ne sont plus que des centres administratifs ou n’accueillent que des doctorants. Et puis, au fur et à mesure des années, l’entreprise a énormément investi dans la pierre. Quand les affaires ont ralenti, Bruno Gibert a cédé l’immeuble du 5, place Saint Michel à un mystérieux acquéreur, qui a imposé des loyers à la hauteur des prix du marché. Des sommes compliquées à débloquer pour une structure en difficulté ». Pourtant, des années durant, le business s’est montré florissant.

 Une période faste grâce à Jules Ferry 

En 1886, quand Joseph Gibert, jeune professeur de lettres classiques au collège Saint-Michel, à Saint-Étienne monte à Paris pour ouvrir, face à Notre-Dame, quatre boîtes de bouquinistes, le succès est immédiat. Deux ans plus tard, il s’offre sa première boutique au 23, quai Saint-Michel. La spécialité de la maison ? le livre scolaire d’occasion. Un filon porteur depuis que Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, a rendu l’école obligatoire huit ans plus tôt. 

Pendant plus de quarante ans, l’entreprise prospère. Mais le décès de Joseph Gibert, en 1915, réveille une guerre fratricide entre ses deux héritiers. Dans l’incapacité de s’entendre et de continuer à diriger ensemble, le joyau familial, les deux frères décident de couper la poire en deux. Gibert est scindé en deux en 1929. Et l’aîné ouvre sa propre librairie, également spécialisée dans les manuels scolaires d’occasion au 30, boulevard Saint-Michel. Désormais, les deux frères se font concurrence à 400 mètres l’uns de l’autres. Mais qu’importe, la demande est si forte qu’il y en a largement pour deux. Gibert Jeune s’offre même de nouvelles adresses aux 2, 4, 6, 5 et 10 de la place Saint-Michel tandis que Gibert Joseph s’émancipe du quartier latin en ouvrant de nouvelles librairies dans le 13ème et 18ème arrondissement puis, à Versailles, Aubergenville et dans près d’une vingtaine de villes de province. Une expansion à laquelle la gratuité progressive des livres scolaires du primaire au lycée portera un premier coup dur.

“Nous attendons des preuves concrètes de la part du gouvernement”

En 2017, plus de douze ans après avoir lancé son site internet, Gibert Jeune plonge dans des difficultés financières qui l’amènent au tribunal de commerce. C’est alors Joseph qui vient à son secours en formulant une offre de reprise, la seule d’ailleurs. Après 88 ans de rupture, la famille est de nouveau réunie. Pour autant, le marché n’est plus ce qu’il était. La crise des gilets jaunes, les grèves de 2019, les deux confinements successifs feront définitivement plonger l’entreprise dans le rouge. Au point qu’aujourd’hui, l’une des plus grandes librairies de France est à deux doigts de tirer sa révérence. Le temps des files d’attente longue jusqu’à la rue de l’école de médecine est bel et bien révolu. Les petits parisiens font désormais leurs achats de rentrée en ligne. La fin d’une époque que déplore la mairie du 5ème arrondissement sur les réseaux sociaux. Mais les atermoiements et la mobilisation des élus suffira-t-elle a redresser une nouvelle fois la barre de Gibert Jeune ? « Nous attendons des preuves concrètes de la part du gouvernement. Il s’est engagé à venir en aide aux libraires indépendants, qu’il mette à exécution ses intentions. » explique Rémy Frey. Car au delà de l’aspect mythique de cette institution parisienne, c’est l’avenir des 110 employés de Gibert Jeune qui est en jeu.

Source: Lire L’Article Complet