«Il y a un savoir-faire lesbien pour faire exploser l'espace et les normes»

  • Alice Coffin journaliste et élue EELV du 12e arrondissement publie ce mercredi Le génie lesbien (Grasset).
  • « Le militantisme permet de ne pas avoir peur de perturber et transgresser », explique-t-elle à quelques jours d’un nouveau Conseil de Paris.
  • PMA, MeToo, droits LGBT+, patriarcat… Elle retrace dans son livre ses combats, son parcours personnel et présente le concept de « génie lesbien ».
  • « Maintenant, on est à l’extérieur et à l’intérieur. C’est parce qu’Adèle Haenel et Céline Sciamma sont à l’intérieur, qu’elles font exploser le système », affirme-t-elle.

« Paris est une très belle ville dans laquelle se battre et semer la panique », sourit Alice Coffin. En quelques années, la journaliste est devenue la voix d’une palette de combats : la PMA, le mouvement MeToo, les droits LGBT+. Sans oublier la lutte contre le patriarcat. « Le pouvoir tient à quelques poils », rappelle-t-elle, fièrement. Militante féministe au sein du collectif La Barbe, elle a été élue pour le compte d’EELV dans le 12e arrondissement en juin dernier et a fait valser en quelques secondes
le premier Conseil de Paris de la mandature d’Anne Hidalgo, saison 2.

A l’occasion de la sortie de son livre Le génie lesbien (Grasset) ce mercredi, elle a répondu aux questions de 20 Minutes, où elle a été journaliste jusqu’en 2015 (lire encadré).

Le 24 juillet dernier, à l’occasion du premier Conseil de Paris, vous criez « La honte ! » sur les bancs de l’hôtel de ville lorsque le préfet de police, Didier Lallement, décide d’exprimer un « salut républicain » à l’adresse de Christophe Girard donnant lieu à un hommage venant quasiment de l’intégralité de l’assemblée. Qu’avez-vous ressenti à ce moment précis ?

J’ai été très surprise. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Je pensais qu’ils allaient faire profil bas et finalement il y a l’intervention du préfet Lallement, qui est hors de son rôle, et qui évince même à cette occasion une question d’actualité sur un tir de LBD posée par une élue. Ma réaction est spontanée. Je crie « La honte ! ». Ce qui n’est pas anodin. Ce sont les mêmes mots qu’Adèle Haenel aux César, car on est face au même système. Alors qu’il y a un combat féministe qui est mené et qui a trait à la pédophilie, une salle soutient un camp qui tente de maintenir une chape de plomb et applaudit. C’est horrible ce qu’ils ont fait.

Depuis, avez-vous pu échanger avec la maire de Paris, Anne Hidalgo et dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques jours de l’ouverture d’un nouveau Conseil de Paris ?

J’ai envoyé à Anne Hidalgo un exemplaire de mon livre dédicacé en lui proposant de se voir. Je n’ai pas eu de retours. Mais je dois à l’observation passée des attaques incessantes contre Anne Hidalgo ma conviction qu’il faut toujours mieux éviter, en tant que militante féministe, de s’en prendre à une femme en position de pouvoir. D’autres le font déjà à ma place et ça contribue au sexisme. Mais la situation ne s’est pas améliorée. Il n’y a pas eu d’échanges ni de soutien face au cyberharcèlement dont j’ai été la cible, des élus socialistes y ont même contribué. Certains ont utilisé des méthodes de la fachosphère avec des vidéos tronquées. D’autres ont quand même admis qu’ils avaient eu honte de se lever. Mais dans les faits, Raphaëlle Rémy-Leleu et moi, sommes toujours exclues de la majorité et ils refusent qu’on siège dans des organismes culturels auxquels nous sommes en droit de siéger. Nos noms ont par exemple été effacés au Tipp-Ex. C’est toujours le même système : quand des personnes osent parler, on les étouffe, on les écrase, on les exfiltre. C’est dommage que la mairie de Paris fonctionne de manière anti-féministes et anti-démocratique.

Dans votre livre « Le Génie Lesbien » vous dites que « le militantisme est une excellente école du journalisme », votre précédent métier. L’est-il aussi pour celui d’élue politique ?

Oui, ça permet d’être en capacité de réagir dans une assemblée et de se confronter à des lieux qui peuvent être impressionnants. Ça permet de ne pas avoir peur de perturber et transgresser. Comme dans le journalisme, le militantisme permet d’être capable de vite comprendre qu’une situation pose problème et d’y réagir.

N’est-ce pas s’écarter de l’essence même de l’activisme que de faire partie intégrante de tel ou tel système notamment étatique ? Ou cela permet-il finalement de faire bouger les choses de l’intérieur ?

Je ne crois pas à l’histoire de gens qui ont perdu leur âme car ils sont passés de l’activisme à une autre sphère, politique notamment. Ce qui me préoccupait au début avant de me lancer, c’est qu’il y a moins d’efficacité possible. On est tellement habitués à entendre que les choses sont figées qu’on l’intègre. Ce n’est pas faux mais quand même ça donne une puissance d’action. Maintenant, on est à l’extérieur et à l’intérieur. C’est parce qu’Adèle Haenel et Céline Sciamma sont à l’intérieur, qu’elles font exploser le système.

Vous dites que vous avez été « bâillonnée » en tant que journaliste féministe et lesbienne en tant que journaliste, craignez-vous de l’être également à la mairie de Paris ?

C’est ce qui se passe. Il y a une tentative de réduction au silence et de me priver de moyens d’action. Mais ça ne me fait pas peur. Aujourd’hui, il faut une capacité à édicter la réalité telle qu’elle est, à ne pas prendre de précautions, à renvoyer à la face de la société ce qui se passe. Et dire : voilà le massacre commis sur les femmes.

Vous parlez de « la molle farandole » de ces hommes en boucle dans les médias, de la « médiocrité » dans les rédactions françaises… Comment expliquer tout ce système engourdi ?

C’est parce qu’il y a une incapacité à se saisir de l’ensemble des choses qui se passent dans la société. Et ça se traduit par l’intervention très redondante des mêmes personnes qui tournent en boucle. Au bout d’un moment, ils sont asséchés. Entendons d’autres voix. L’idée c’est d’avoir un maximum de parcours derrière les claviers. Une rédaction, comme une entreprise, se doit de lutter contre les discriminations. Si on a que des hommes blancs dans une boîte c’est qu’il y a un problème. Et on fait très mal son boulot, sa mission, quand il y a dans les rangs, des gens qui ont la même vision. La couleur de peau compte, la classe sociale compte. Etre lesbienne me donne accès à des champs et être militante encore à d’autres.

Alice Coffin, à Paris en septembre 2020

En tant qu’ancienne journaliste de « 20 Minutes », quel regard portez-vous sur le titre aujourd’hui et sur la presse en général alors que vous dites « ne plus jamais vouloir travailler dans une rédaction » après votre expérience ?

Ça été usant. Être militante ne devrait pas être un argument pour se faire disqualifier dans un travail de journaliste. Une personne spécialiste et fan du Paris-Saint-Germain, ça ne posait pas de problème alors qu’une personne homosexuelle ne pouvait pas traiter des sujets LGBT. C’est toujours les mêmes qu’on accuse d’avoir des biais journalistiques. Après, il y a eu une évolution, notamment dans les personnes embauchées et la façon de traiter certains sujets. De manière générale, les choses ont un peu bougé, je vois de plus en plus de journalistes qui se déclarent militantes féministes. Mais la structure reste en place et impose une certaine vision de la société.

Pouvez-vous expliquer le titre de votre livre « Le génie lesbien » ?

C’est le titre que j’avais donné à une conférence de l’association européenne lesbienne. Ça désigne le fait que dans de nombreux moments historiques et de mouvements sociaux, si on creuse un peu on trouve une lesbienne dans le coup. Des événements n’auraient jamais été aussi puissants si des lesbiennes n’y avaient pas contribué. Il y a un savoir-faire lesbien pour faire exploser l’espace et les normes.

Vous dites que le mot « lesbienne » fait peur, pourquoi ?

Oui, il y a une peur que suscite la lesbienne avec ses discours. Mais ils ont raison d’avoir peur. C’est une transgression ultime contre le système patriarcal. On nous a aussi dissuadé d’utiliser le mot lesbienne quand on a voulu créer des associations et sur Internet, il y a encore peu, écrire lesbienne ne renvoyait qu’à des images de cul. C’est dire l’usurpation et l’inivisibilisation du mot.

« Des Macron, il n’y a que cela à la tête de nos institutions médiatiques politiques, économiques ou culturelles… Qu’ils dégagent. Qu’ils laissent leur place. Ils sèment le malheur. Nous voulons la joie. Être lesbienne est une fête. Ils ne la gâcheront pas », écrivez-vous. Comment y parvenir ?

Ça va encore demander du temps. Il faut aborder ce combat avec un maximum de points d’impacts pour que le patriarcat cède. Et ne pas se laisser confisquer le discours.

Certaines lesbiennes appellent ironiquement le 20e arrondissement, le « Gouinistan ». Pensez-vous comme David Belliard, ex-candidat EELV à la mairie, qu’il faut créer à Paris « des zones de bienveillance pour la communauté LGBT » ?

Il ne faut pas penser uniquement Paris intra-muros pour ces lieux-là, et par ailleurs tant mieux si ça va au-delà du Marais. Il faut penser plus large qu’un strict périmètre parisien sur la question. Mais, l’espace parisien est encore très porté sur le regard. On est dans une ville très dure, qui juge les femmes et les lesbiennes. Après, Paris est une ville géniale pour être activiste. Cela m’a forgée. Ce n’est pas très étendu et ça concentre un maximum de pouvoirs. Le rêve pour les activistes. Paris est une très belle ville dans laquelle se battre et semer la panique.

20 secondes de contexte

Alice Coffin a été journaliste au service Culture et Médias à 20 Minutes de 2007 à 2015.

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