"J’ai découvert huit soeurs grâce à un test ADN"

“Il est près de 9 heures ce matin-là, le 4 décembre 2019, quand je me connecte sur MyHeritage, la plateforme de généalogie. Un message d’une Cassandre m’y attend depuis trois heures. Je commence à le lire et je sens que ma vie bascule… “Bonjour Léa, je me permets de te contacter car d’après le site, nous sommes demi-sœurs biologiques. Je sais que cette nouvelle va probablement bouleverser ta vie et je m’en excuse par avance. Tu es aussi la demi-sœur biologique de Clara, d’Aurélia, d’Axelle, d’Anna, Lara et Carole. Nous avons toutes les huit comme point commun d’avoir été conçues par don de sperme dans un cabinet privé de gynécologie à Toulouse car nos pères ont découvert qu’ils étaient stériles et c’était le seul moyen pour eux d’avoir un enfant. Nous sommes réparties sur quatre familles différentes.”

Je tremble de tout mon corps, agrippée à la main de mon compagnon. J’éclate en sanglots et pourtant je ressens une joie profonde : mon Dieu, je ne suis pas seule ! C’est ma première réaction, le cri du cœur d’une fille unique qui a beaucoup souffert de sa solitude. Imaginez le choc : avoir grandi sans frère ou sœur et se découvrir d’un coup sept demi-sœurs biologiques. Une huitième, Lisa, est apparue depuis. Bouleversée, je fais défiler les photos de ces sept magnifiques inconnues. Nous avons en effet une trentaine de segments ADN identiques.

Vais-je enfin obtenir des réponses à toutes mes questions sur mon origine ?

Séisme durant l’enfance

Pour moi, tout a commencé l’année de mes 13 ans. Mes parents sont alors sur le point de se séparer car papa a une autre femme dans sa vie. Ce soir d’août, lors d’une énième scène de violence avec ma mère, il me balance qu’il n’est pas mon père. C’est un véritable séisme qui m’expulse de mon enfance.

Sur le moment, je ne comprends pas ce que cela signifie. J’ai donc été adoptée ? Les jours suivants, ma mère lève un coin de voile sur ma naissance. Je suis née d’une IAD, une insémination artificielle avec donneur de sperme. Un étudiant en médecine, lui avait dit le gynéco à l’époque. Qui vendait sans doute son sperme pour arrondir ses fins de mois. Pourquoi mon père m’avait-il assené l’histoire de ma naissance sans prendre de gants, au plus fort d’une crise de couple ? Est-ce qu’il déchargeait sur moi une douleur intime, une honte inguérissable liée à sa stérilité ? Je ne le saurai jamais.

Il me manque un morceau de ma vie, celui, indéchiffrable, que j’aperçois quand je me regarde dans une glace.

Il est décédé l’année de mes 18 ans sans avoir eu le temps de s’expliquer.

Et puis les années passent, mais les mêmes questions tournent dans ma tête. Qui suis-je ? D’où je viens ? Qui est mon géniteur ? À quoi ressemble-t-il ? J’ai besoin de savoir pour me construire, car je ne me sens pas complète. Il me manque un morceau de ma vie, celui, indéchiffrable, que j’aperçois quand je me regarde dans une glace. Je ressemble à quelqu’un que je ne connais pas.

Un don de sperme, plusieurs mères

En 1998, animée par le désir de lutter contre les injustices, je m’inscris en fac de droit. Lors d’un cours sur la filiation, j’apprends qu’un don de sperme peut servir à plusieurs mères. Je n’y avais jamais pensé. Depuis 1994, le don de sperme est non rémunéré, anonyme et limité à dix enfants par donneur. Mais avant, à l’époque de ma conception, en 1980, des gynécologues de ville pratiquaient sans limites des inséminations payantes de sperme frais, en rémunérant des donneurs. J’ai donc peut-être de nombreux demi-frères et sœurs biologiques inconnus.

Cette idée commence à me perturber. J’ai été conçue par pipette non pas dans un Cecos, une banque du sperme, mais dans un cabinet privé près de la gare de Toulouse. Je n’ai jamais quitté la région… Et si je tombais amoureuse d’un demi-frère ? Cela me taraude au point que je “m’arrange” pour choisir des amoureux beaucoup plus âgés que moi. Pour être bien sûre de ne jamais former un couple consanguin à notre insu. (Cassandre a la même terreur et demande à chaque nouveau petit copain de faire un test ADN).

Puis je deviens maman. Mon deuxième enfant a d’épais cheveux bruns. Ressemble-t-il à mon géniteur ? Et puis il a des problèmes de santé dont on ne connaît pas l’origine. Cela me mine : quand un médecin me demande mes antécédents familiaux, je dois avouer que je n’en connais que la moitié, côté maternel.

Son histoire est la mienne 

En novembre 2019, je découvre Nelly qui témoigne dans l’émission Ça commence aujourd’hui sur France 2. Son histoire me bouleverse. C’est exactement la mienne.

“Écoute, tu portes toutes ces questions depuis trop d’années. Fais enfin un test ADN. Qu’est-ce que tu as à perdre ?”, m’exhorte mon compagnon. Il a raison. Jusqu’ici, je n’avais pas osé me lancer, par manque de confiance en la fiabilité de ces tests. Je commande un kit ADN. Je ne cherche pas un père, j’en ai eu un. Je veux juste un minimum d’informations sur lui, ses origines. Il me suffit de frotter l’intérieur des joues avec une sorte de coton-tige.

Je rejoins leur groupe WhatsApp de sœurs. Nous nous écrivons tous les jours, nous échangeons des photos.

La fin du message de Cassandre m’avait comblée : “Je suis très émue de cette découverte et je serais évidemment enchantée de faire ta connaissance si tu le souhaites également.” C’est génial ! Bien sûr, les filles, que j’ai hâte d’échanger avec vous toutes, en espérant que c’est réciproque.

Avec joie, je rejoins leur groupe WhatsApp de sœurs. Nous nous écrivons tous les jours, nous échangeons des photos. J’apprends qu’Anna, Lara et Carole ont la même mère. Elle a été inséminée à chaque fois avec les gamètes de notre géniteur. Tout comme celle de Cassandre et Clara. Quant à Aurélia, son père n’était pas stérile, mais il avait une maladie orpheline qu’il risquait de transmettre à ses enfants.

Notre géniteur a visiblement des cousins éloignés qui ont des “matchs” ADN avec nous sur MyHeritage. Peut-être pourront-ils nous aider à en savoir plus sur lui ?

Un peu gauches, mais si émues

Puis le grand jour arrive : un dîner de sœurs est programmé chez Cassandre. Trois d’entre nous peuvent venir. Avec Axelle, nous décidons d’y aller ensemble et de nous retrouver à la gare de Toulouse Matabiau. Le jour J, je l’attends, le cœur battant, quand je l’aperçois de loin. Elle aussi m’a reconnue tout de suite. Nous nous embrassons, un peu gauches, mais si émues. “C’est vrai qu’on se ressemble !” et nous prenons le métro, sans nous quitter des yeux.

Chez Cassandre, Aurélia est déjà là. Nous tombons dans les bras les unes des autres. J’ai les yeux qui piquent… Nous pouvons enfin nous toucher, nous comparer, jusqu’à nos taches de naissance communes. Nous avons le même gabarit, les mêmes cheveux et yeux brun foncé, ceux de notre donneur, d’origine napolitaine, nous a appris MyHeritage.

Clin d’œil à nos racines italiennes, Cassandre a prévu des pizzas. Il y a une alchimie particulière entre nous. J’ai le sentiment de voir trois doubles de moi, à différentes périodes de ma vie. Ainsi je me retrouve dans la personnalité de Cassandre, 33 ans, dans ses attitudes, ses timidités, ses choix professionnels. Elle est active dans l’association PMAnonyme, qui milite pour la levée de l’anonymat des donneurs de gamètes.

Bien sûr, nous sommes toutes pour ! La loi de bioéthique, adoptée par l’Assemblée nationale, est en discussion au Sénat. La levée de l’anonymat, même partielle, serait une avancée considérable pour les 70 000 Français·es né·es comme nous.

Des tas de points communs

Nous nous trouvons des points communs dans nos métiers. Le droit, les enfants. Dans ma nouvelle fratrie, il y a donc une policière, Lisa, une future avocate, Cassandre – qui a fait la même spécialisation en droit que moi, à huit ans d’écart, et qui prépare sa thèse de doctorat. Je suis juriste, spécialisée dans l’aide aux victimes de violences conjugales. Aurélia travaille au service d’intendance d’un lycée, Axelle est enseignante en école maternelle, Anna est assistante maternelle.

Et pour la plupart, nous avons vécu tout près les unes des autres. Lisa a même grandi à un kilomètre de chez moi ! Nous sommes très en colère contre ce gynéco, qui a fait appel de nombreuses fois au même donneur, entre 1979 et 1991, multipliant ainsi les risques de couples consanguins à leur insu.

Pire : bien que Clara, l’aînée de Cassandre, soit née avec un lourd handicap mental, le gynéco n’a pas cru bon de cesser, dans le doute, de faire appel au même donneur, comme il l’avait promis à cette famille. Combien sommes-nous, en vrai, dans cette fratrie ? Avons-nous d’autres “demi·es” inconnu·es qui soit n’ont pas fait de test ADN, soit l’ont fait sur d’autres plateformes, comme 23andMe ou Ancestry ?

J’ai le sentiment apaisant d’avoir retrouvé une partie de mon histoire, et je me sens à jamais liée à celles avec qui je la partage.

Plusieurs d’entre nous ont essayé d’interroger le gynéco sur notre géniteur, pour qu’il nous donne des informations non identifiantes. II a prétendu qu’il ne se souvenait de rien. Alors qu’il a vendu son sperme frais pendant douze ans ? Mensonges.

Ce soir-là, jusqu’à 3 heures du matin, on rigole tout de même. On imagine des projets. Et si on organisait un voyage en Italie, un pèlerinage à Naples sur les traces de nos ancêtres biologiques ? Nous sommes toutes un peu pompettes. Alors que deviendra cette sororité tissée juste avant le confinement ?

Peut-être que nos relations s’approfondiront, surtout entre celles qui habitent dans la région toulousaine, ou peut-être pas, et pas forcément avec toutes. Chacune son cheminement, ses motivations. Quelle que soit la suite, j’ai le sentiment apaisant d’avoir retrouvé une partie de mon histoire, et je me sens à jamais liée à celles avec qui je la partage. »

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Article publié dans le magazine Marie Claire n° 829 – octobre 2021

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