« Je pars pour des raisons politiques » : dans son nouvel album, Keny Arkana prépare son exode

La rappeuse marseillaise Keny Arkana est de retour après quatre ans d’absence dans les bacs. Elle signe vendredi 9 juillet son EP Avant l’Exode, prélude de son troisième album, et peut-être dernier, laisse-t-elle comprendre. Entretien avec une artiste toujours aussi sincère et authentique.

C’est encore le point levé que l’artiste engagée revient. Ce vendredi 9 juillet, Keny Arkana sort un EP de 12 titres, Avant l’Exode, prélude d’un troisième album à venir, Exode. L’artiste de 38 ans, originaire de Marseille, rappe depuis plus de vingt ans dans la même ville où s’est élevé, pendant sa jeunesse, le groupe I AM. Une influence, parmi d’autres.

Son engagement s’incarne dans ses textes, où elle s’élève depuis toujours autant contre « le mondialisme, les médias, le système plus globalement », et dernièrement, « la dictature sanitaire ». Peu avare des grands entretiens, elle a accordé une interview à Ouest-France. Rencontre.

Keny Arkana, vous revenez vendredi 9 juillet, après une absence de quasiment quatre ans. Pourquoi avoir pris une aussi longue pause ?

Je n’ai jamais arrêté de faire de la musique ! Mais, mine de rien, quand Jul m’a appelée l’année dernière pour me proposer de participer à sa compilation [13’Organisé réunissant plusieurs artistes marseillais dont Keny Arkana], des gens se sont étonnés d’y voir mon nom : “Ah Keny Arkana ! On pensait qu’elle avait arrêté.” Pour moi, ça a eu l’effet d’un électrochoc. Alors que, depuis trois ans, je n’ai jamais autant écrit de morceaux. J’avais pris le pli de créer dans l’intimité de mon studio, chez moi. J’étais en quelque sorte revenue à ma petite vie d’anonyme. Mais, effectivement, j’avais laissé passer le temps. Me revoilà.

Votre prochaine sortie, Avant l’Exode est un disque de 12 titres très rap. Un retour aux sources ?

Dans cet EP, j’avais besoin de rapper parce que j’avais laissé un grand laps de temps depuis ma dernière sortie en 2017. Je rends aussi hommage à ma ville, Marseille, et aux gens de mon quartier, La Plaine, ce que je n’avais pas trop fait avant. Pour moi, c’était le bon moment de remettre un peu de lumière sur la poésie de chez moi, et de rendre la force à ceux qui m’en ont donné. Une petite rétrospective avant de partir ensuite en exode…

L’« exode », c’est justement le titre de votre troisième album à venir. C’est votre propre exode que vous décrivez ?

En 2017, quand j’ai commencé à plancher sur l’album, l’exode, c’était une métaphore. C’était pour me dire : « Je ne me mets pas de barrières, pas de frontières, je laisse aller ma sensibilité. » Il y a énormément de morceaux de l’album que j’ai commencé juste en guitare/voix. C’était une autre manière de créer, moi qui viens du rap. J’ai cherché à créer de nouvelles formes et à casser, disons, les formes habituelles du rap. L’exode sera un album moins rappé, plus coloré, avec un métissage de toutes mes influences. Je l’ai fait comme si c’était mon dernier album.

Ce sera le cas ?

Cet album-là, je l’ai longtemps travaillé en me disant qu’après, je passerai à autre chose. Est-ce que j’y arriverai ? Je ne sais pas. Mais j’aimerais un jour ne plus être esclave de l’inspiration. Les gens qui ne font pas de la musique ne se rendent pas compte, mais on s’isole beaucoup pour créer. À n’importe quel moment. Tu peux te réveiller en plein milieu de la nuit parce que tu as une idée… Dès que tu as la page blanche, tu n’es pas bien. Dès que tu fais une chanson bien, tu es content, dès que tu fais une chanson que tu trouves bof, tu te remets en question. Avec l’inspiration, il y a ce truc que tu ne maîtrises pas. D’ailleurs, c’est elle qui te maîtrise. C’est beaucoup de hauts et de bas irrationnels, qui impactent la vie de tous les jours. Et parfois, j’ai l’impression de passer à côté de ma vie.

Vous avez l’impression d’avoir fait le tour, musicalement ?

On ne fera jamais le tour. Je sais qu’à chaque fois que j’aurai un coup d’émotion, j’aurai besoin de faire une chanson. Mais en tout cas, j’aimerais pouvoir me dire : « Je tourne la page. » Je me sens accomplie artistiquement grâce à cet album de départ. J’avais besoin de poser une dernière pierre.

Que vous voyez-vous faire après ?

Le titre de l’album n’est pas seulement une métaphore, mais une réalité. En septembre, je pars m’exiler en Amérique latine. Donc je vais finir mon exode… en exil. Ça a du sens aussi. Mais je pars pour des raisons politiques, liées à la dictature sanitaire. Pour moi, c’est insupportable, toute cette atmosphère en France. Je trouve que les gens acceptent beaucoup de choses sans se poser trop de questions. Je fais partie de ceux qui ne se vaccineront pas. Je suis aussi contre ce principe de pass sanitaire. Et le pire, c’est qu’avant leur concert, on ne demande pas aux artistes d’être vaccinés ou de présenter un test PCR négatif. Moi, je ne me vois pas dire à mon public : “Faites vous vacciner, faites votre test, ou ne venez pas.” Je ne peux pas accepter de participer à cette ségrégation, à ce chantage à la vaccination. Ce n’est pas juste.

Vous ne prévoyez donc pas de faire de tournée suite à l’album ?

Pas en France en tout cas et dans les pays où le pass sanitaire est obligatoire.

Outre des morceaux engagés sur la politique sanitaire, il y a aussi une majorité de chansons dédiées à votre quartier. Que vous inspire La Plaine ?

La Plaine a beaucoup changé… Le quartier a été refait entre 2003 et 2006. Il y a eu énormément de gentrification. Aujourd’hui, la plupart des gens qui habitent le centre-ville ne sont pas de Marseille. Il y a quelques années, je chantais Capitale de la rupture. Ben là, tu la sens, la rupture politique. En quelque sorte, grâce au confinement, on a pu se retrouver dehors, dans le quartier, avec les gens de toujours, les copains et les voisins, dont certains que je connais depuis que je suis mineure. Ces gens-là m’ont motivée à sortir de mon trou et à partager mes morceaux. Pour cet album, tout le quartier s’est impliqué, dans les clips, à me soutenir comme jamais.

Dans votre titre En direct de l’asphyxie, vous dites : “Il y a toujours une part de sacrifice quand on incarne ses idées”. De quel sacrifice parlez-vous ?

Que ça soit dans ma carrière ou dans ma vie, j’ai fait des choix, des sacrifices. D’autres diront que je n’ai pas fait les meilleurs pour vendre du disque, ou pour me vendre, mais c’était mon choix de ne pas vouloir me vendre. Je n’ai aucun regret.

Vous avez débuté votre carrière peu de temps après Diam’s, qui elle a vendu des milliers de disques. C’est quelqu’un à qui vous avez souvent été comparée ?

On fait partie de la même génération, on a à peine trois ans d’écart. Mineures, on s’était rencontrées. Elle, c’était la rappeuse de Paris, et moi de Marseille. Effectivement, pour moi ça a été un contre-exemple : tous les choix qu’elle a pris, j’ai pris les contraires. Ce que je vois, c’est que quinze ans après, je suis encore là. Elle, elle a pété un plomb à un certain moment à cause de la notoriété. Quand tu mets toute ton énergie à être numéro 1 et qu’en te retournant, tu comprends que ceux qui t’entouraient te voyaient comme la poule aux œufs d’or… il y a de quoi avoir le vertige. Et c’est normal.

Et vous, vous vous êtes toujours sentie entourée ?

En tout cas, je ne me suis jamais prise au sérieux dans le rôle d’artiste. Entre chaque album, je faisais autre chose, je m’entourais de gens qui n’en avaient rien à faire que je sois artiste ou femme de ménage. Je mettais en garde les gens autour de moi si un jour je devais vriller. J’ai besoin d’authenticité, de franchise et de transparence. Si je dois perdre tout ça, ça ne m’intéresse pas. Je sais ce qu’est le succès, la gloire et le milieu parisien. Je me suis tenu très loin de tout ça.

Lire aussi : Keny Arkana, l’indignée du rap français

Vous avez d’ailleurs toujours refusé la vie parisienne que ce soit pour y vivre ou y faire de la musique.

Au début, quand j’ai signé chez Because Music, mon ancienne maison de disques, on m’a demandé si je voulais venir vivre à Paris. Impossible. Déjà, là-bas, je suis en dépression au bout de deux semaines. Et puis j’ai besoin de retourner dans mon chez moi où tout le monde s’en fout de Keny Arkana. À Marseille, je suis juste Keny du centre-ville. Avant la musique, j’étais une fugueuse. Je partais tout le temps, je revenais. Rien de nouveau depuis que je suis artiste : je pars en tournée, je reviens encore. Je n’ai donc jamais vraiment quitté les gens.

Fondamentalement, vous le saviez depuis toujours ?

Quand j’ai commencé à rapper, j’avais déjà des principes. J’avais trop peur de me faire récupérer politiquement et j’avais vu trop d’artistes avant moi que le système avait transformés. À 14 ans, j’étais moi-même assez méfiante de la notoriété et de l’argent. J’avais peur que ça me transforme et m’éloigne de moi-même. Tu sais, dans la vie, tu dois choisir entre nourrir ton âme ou ton ego, mais tu ne peux pas faire les deux. Moi j’ai besoin de nourrir mon âme.

Vous êtes aussi celle qui, à sa nomination aux Victoires de la musique en 2007 a refusé d’y aller, qui fuit les plateaux télé…

J’ai toujours refusé d’entrer dans le système et la médiatisation à outrance. À l’époque de mon premier album et de mon morceau La Rage, en 2006, tous les plateaux télé m’appelaient sur mon téléphone perso, sans que je donne suite. Mon premier album a été nominé aux Victoires de la musique, je n’y suis pas allée. Mon premier album, j’ai annulé ma tournée de concerts pour faire une assemblée populaire. C’est toute une série de choix qui m’ont menée ici. Et en même temps, si j’avais commencé à traîner sur leurs plateaux télé, peut-être que les gens de chez moi m’auraient vue autrement.

Parmi les artistes marseillais, vous n’êtes pas une exception, non plus, à vouloir rester au bercail ?

Quand j’étais plus petite, la star de Marseille, c’était Le Rat Luciano. C’est un mec que tu voyais tous les jours dans son quartier, au Panier. Il faisait sa musique là bas, avec ses potes. Et aujourd’hui, quand je regarde un petit frère comme Jul, il n’a pas changé son mode de vie, même s’il est plus protégé qu’avant, il traîne toujours avec les mêmes personnes. Il ne traîne pas avec le gratin parisien, et je crois que ça, c’est quelque chose d’assez marseillais. Ici, j’ai l’impression qu’on garde les pieds sur terre. Que c’est important pour nous de rester des gens normaux parmi nos gens à nous.

Altermondialisme, éveil des consciences, écologie… vos engagements sont divers. Le faites-vous au-delà du rap ?

Je ne suis pas encartée, ni encartable, dans aucun syndicat. Mon engagement, je le communique uniquement par ma musique. J’ai fait partie d’un collectif qui s’appelle La Rage du peuple. J’ai beaucoup dépassé les frontières françaises pour faire des concerts grâce aux réseaux militants qui m’ont portée dans le monde. Mais si on devait me coller une étiquette, je suis plutôt zapatiste. Depuis 2005, je vais souvent au Mexique pour ça. Je me reconnais et suis très touchée par leurs luttes. C’est un peuple indigène qui habite au Chiapas, dans le sud du pays. Après avoir repris possession de sa terre, ce peuple a installé une véritable organisation politique, un conseil de surveillance, des régions, des communes… Il a ouvert une école populaire où ils apprennent aux non indigènes les traditions ancestrales. J’ai fini par y vivre un an.

Après toutes ces années d’engagements et de luttes, comment gardez-vous foi encore en l’humanité ?

Je le dis dans une chanson du prochain EP : J’ai mal à mon humanité. Comment avoir la foi ? Je n’en sais rien, je crois en aucun dieu. Mais en tout cas, il est impératif de garder cet élan de vie qui est en nous, qui est connecté à tout. Enfant, à la maison et à l’école, on nous a toujours appris à être dans la compétition, dans la rivalité. Il faut avoir des bonnes notes, un bon job, une maison. Il faut, il faut, il faut… En revanche, on ne nous a jamais appris l’importance d’être, de trouver les ressources en nous-même. À gérer nos émotions, notre frustration, à communiquer dans la transparence. Finalement, dans notre société, on se retrouve avec des adultes de 60 ans qui ont des comportements d’adolescent, complètement’réacs’, qui ne savent pas gérer tout ça. On est un peu des handicapés humains.

Keny Arkana, Avant L’Exode, 12 titres (36 mn) sortie le vendredi 9 juillet chez les Doce Libres.

Source: Lire L’Article Complet