Le congé sabbatique, une pause rêvée pour donner un nouvel élan à sa carrière

“C’était mon rêve de voyager en Amérique du Sud depuis des années mais financièrement, ce n’était pas possible.” Alors qu’elle jongle entre un rythme de travail intense et une vie sociale qui l’est tout autant, Vanessa*, 30 ans, caresse le doux rêve de s’évader à l’autre bout du monde. “Pour la langue, car j’ai appris l’espagnol et le portugais, la culture et la diversité des paysages surtout la montagne.

Victime des attentats du Bataclan, cette trentenaire souffre également de dépression et de syndrome post-traumatique. Alors quand elle reçoit en 2017 une compensation financière inattendue de la part de l’État, la productrice expatriée depuis à Londres, y voit un signe du destin. “Je me suis dit que c’était un cadeau de la vie et l’occasion pour moi de faire une pause, de me recentrer sur moi-même et sur des choses plus essentielles que le boulot”, se souvient-elle.

Un an et demi plus tard, son appart rendu et ses affaires en garde-meuble, elle parcourait le continent austral en mode “slow travel”, alternant découvertes culturelles, immersions dans les grands espaces naturels et missions de bénévolat.

Un break professionnel avec garantie de retour en poste

Comme elle, ils sont 78% de salariés de moins de 34 ans (71% au global) à rêver d’un congé sabbatique. C’est du moins ce que révélait le site Opodo dans une étude parue en 2017 réalisée auprès des travailleurs de huit pays différents.

Se distancier du stress de la vie active, améliorer sa santé mentale et physique ou encore voyager à travers le monde : telles sont les principales raisons qui motivent les aspirants à la pause tant fantasmée. Car si l’idée trotte dans la tête d’une écrasante majorité, peu osent encore passer à l’action. En cause ? L’argent (encore et toujours), 35 % pour des interrogés admettant de pas pouvoir suspendre leurs sources de revenu professionnelles.

En France, ce chiffre monterait même à 61% à en croire une étude réalisée par VoyagesPirates la même année auprès de 1800 travailleurs.

Même si j’étais très partante [à l’idée de faire un break professionnel], je ne l’aurai jamais fait si je n’avais pas eu cette garantie du congé sabbatique.

Et pour cause, quand ils parlent de congés sabbatiques, les Français ont en tête un projet bien particulier, relativement coûteux : partir vivre à l’étranger, 43% aspirant ainsi à quitter le pays selon une étude menée par Censuswide pour Azimo auprès de 1256 Français en 2018.

C’est ainsi que Charlotte*, 44 ans, cadre dans une agence publique, a profité de la mutation de son mari en Argentine pour sauter le pas et demander un congé sabbatique de 2 ans, la fonction publique autorisant des mises en disponibilités de 6 mois à 3 ans en cas de mutation du conjoint. “J’adore mon boulot, franchement, mais c’était une occasion unique de vivre à l’étranger, de me lancer dans des projets associatifs, de passer aussi plus de temps avec mes enfants… le tout en ayant l’assurance de retrouver mon travail à Paris. C’était une chance formidable”, se réjouit-elle.

Même son de cloche pour Paula*, 32 ans, qui est parti fin 2018 parcourir l’Asie du Sud Est pendant un an aux côtés de sa compagne. “C’est elle qui a lancé l’idée et même si j’étais très partante, je ne l’aurai jamais fait si je n’avais pas eu cette garantie du congé sabbatique.” Mais avant même de le demander à son manager, cette ingénieure en informatique le sait : elle réunit tous les critères pour se le voir accorder, contrairement à sa petite amie qui, elle, doit démissionner.

Des conditions d’obtention très strictes

Et pour cause, en France du moins, ne prend pas de parenthèse professionnelle qui veut : certaines conditions strictes doivent être dûment remplies pour accéder à cette “suspension provisoire du contrat de travail de 6 à 11 mois pour convenance personnelle”, comme le définit officiellement l’administration française.

Outre une ancienneté minimum de 36 mois au sein de l’entreprise (sous réserve d’une durée différente prévue par une convention ou un accord collectif d’entreprise, ndlr), le salarié doit avoir effectué au moins 6 années d’activité professionnelle depuis le début de sa vie active.

Par ailleurs, il ne doit pas avoir bénéficié au sein de l’entreprise d’un projet de transition professionnelle (PTP) d’une durée d’au moins 6 mois, d’un congé pour création ou reprise d’entreprise ou encore d’un précédent congé sabbatique. Et surtout il doit le prévenir au moins 3 mois avant son départ, lettre ou mail à l’appui…et, enfin, renoncer à son salaire.

Et s’il est possible d’utiliser cette période pour exercer une autre activité, cette dernière doit respecter la clause de non-concurrence que le salarié a pu signer en début de contrat.

Par ailleurs votre employeur n’est pas tenu d’accepter que vous reveniez avant la date prévue, au cas où votre projet ne se passerait pas exactement comme prévu. Il peut également vous licencier (pour motif économique ou en cas de faute du salarié découverte après son départ, liste le site du gouvernement), de la même façon que vous avez le droit de démissionner pendant ce congé et percevoir les indemnisations légales.

Convaincre son employeur

Quand bien même vous arrivez à cocher toutes les cases, votre employeur n’est en aucun cas tenu de vous accorder le tant désiré congé, sauf si vous travaillez dans une entreprise de plus de 300 salariés.

C’est peut-être d’ailleurs la partie la plus délicate : le convaincre de vous l’accorder. Et quelles en sont les probabilités ? Difficile de faire des prédictions, les statistiques sur le sujet se révélant inexistantes en France (ou du moins peu publiques). Aux Etats-Unis par exemple, seuls 30% des employeurs en offrent la possibilité.

“Dans mon cas, c’était plutôt simple car je m’entends bien avec mon boss et d’une certaine manière il a besoin de moi. Il voulait donc vraiment que je revienne après mon voyage et surtout pas que je démissionne. Il me l’a donc accordé plutôt rapidement et s’est montré plutôt bienveillant”, raconte Paula.

“Dans la mesure où c’était dans le cadre de la mutation de mon mari, que c’était une mission limitée dans le temps et qu’il travaille aussi pour une agence publique, je pense que ma hiérarchie était rassurée et m’a fait confiance sur mon projet. Ils savaient que j’allais revenir”, ajoute à son tour Charlotte.

Le congé sabbatique et la tentation du non-retour

Car telle est la crainte des managers et autres N+1 : voir la parenthèse de leur employé.e se muer en changement de vie radicale, au détour d’une démission qui se révèle parfois inévitable.

C’est le cas de Vanessa* qui a préféré se lancer en freelance au retour de son périple, afin de garder du temps pour elle…et pour les autres.

“C’est super cliché mais ça a été l’expérience la plus enrichissante que j’ai vécue. J’ai appris tellement sur moi même, sur mon couple à l’époque (qui d’ailleurs n’aura pas vu la fin du voyage), sur les choses qui m’animent vraiment. J’ai pris de la distance par rapport à l’importance qu’on donne au succès professionnel et financier”, commente celle qui est devenue aujourd’hui professeur de yoga certifiée et membre active de l’association d’aide aux migrants Care 4 Calais, en plus de ces activités dans la publicité.

À l’inverse, si elle ne regrette rien de cette pause bien méritée, Charlotte avoue à demi-mot le bonheur de retrouver sa vie d’avant. « Je pense que 2 ans, c’est la bonne durée. Assez pour découvrir un autre pays, une autre langue, rencontrer des gens incroyables ou encore se faire une solide expérience associative que je peux valoriser aujourd’hui de retour à mon poste. Mais je suis aussi heureuse de retrouver mes proches, mon travail… ma « vraie vie » en quelque sorte », explique-t-elle, tout en précisant que le congé sabbatique lui a finalement donné un nouvel élan dans sa carrière.

Un constat tout en nuances que partage Paula, pour qui cette épopée à l’autre bout du monde s’est révélée aussi palpitante qu’éprouvante. « Je continuais à travailler un peu en freelance pour financer nos déplacements mais avec le décalage horaire et la mauvaise connexion internet, c’était parfois galère. On a vécu une année incroyable mais c’est aussi agréable de retrouver son petit confort, la facilité du quotidien, la régularité des revenus sans se soucier du lendemain”, nuance-t-elle, admettant paradoxalement qu’elle aimerait réitérer l’expérience mais, cette fois-ci, en s’installant de manière plus stable et permanente dans une capitale étrangère.

“Vivre en France, c’est facile, on y est plutôt très privilégié et c’est ce que voyager te permet aussi de réaliser. Mais tu te rends compte qu’il y a aussi tout un monde à découvrir au-delà de notre petit train-train parisien.”

Des envies d’ailleurs, que la crise sanitaire n’a pas manqué d’exacerber. En juin 2020, une étude OpinionWay annonçait qu’après le premier confinement, 25% des français estimaient que leur travail n’avait pas de sens, ni pour eux, ni pour leur entreprise, tandis qu’un tiers avançait avoir donné une nouvelle orientation à leur vie.

De quoi voir venir une sensible augmentation des demandes de congés sabbatiques dans les mois à venir. Prêtes à parier ?

*Le prénom a été modifié 

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