“Le Dernier Jour de la baisabilité” ou la révolte des actrices de plus de 50 ans à Hollywood

Dans l’ère post-MeToo, l’âgisme dans l’industrie du cinéma est devenu le nouveau combat des femmes. Et si Frances McDormand a décroché un Oscar à 64 ans, la grande majorité des actrices disparaît dès la cinquantaine. Bonne nouvelle, elles prennent leur revanche dans les séries, et la parole se libère.

Quel est le point commun entre Salma Hayek et Rachel Weisz ? Cette année, à plus de 50 ans, la diva mexicaine et l’actrice anglaise se sont découvert un pouvoir inédit pour des actrices de leur génération : se transformer en superhéroïne ! Sage et puissante à la fois, la sublime Salma Hayek sera Ajak dans Eternals, de Chloé Zhao (la réalisatrice de l’oscarisé Nomadland), leader d’un groupe d’immortels dont fait également partie Angelina Jolie. Et «bonus» d’inclusivité de ce film attendu le 3 novembre, ce personnage, masculin dans le comics Marvel, a été écrit sur mesure pour elle. Dans Black Widow, de Cate Shortland (qui sort le 7 juillet), Rachel Weisz, quant à elle, incarne la brillante scientifique et espionne Melina Vostokoff, compagne de route de l’Avenger Scarlett Johansson.

Un petit pas dans leur carrière déjà conséquente, mais un grand pour le studio Marvel et Hollywood, peu enclins jusqu’ici à confier les rênes de ses blockbusters à des réalisatrices et des combis moulantes de sauveuses du monde à des actrices seniors. Et ceci, en 2021, quand, Frances McDormand, 64 ans, vient de décrocher le troisième Oscar de sa carrière pour Nomadland. Soit le portrait saisissant d’une femme marginale, forte et indépendante, à mille lieues des scénarios attendus, qui voudraient qu’elle incarne, à son âge, la mère ou la grand-mère du personnage central, le plus souvent masculin. Tout un symbole. Dans un Hollywood habitué à glorifier la jeunesse, la mise au ban des actrices de plus de 50 ans serait-elle sur le déclin ?

En vidéo, les premières images du nouveau Marvel, “Eternals”

Des rôles de grand-mères

Le frémissement d’un mieux s’observe pour les tenants de la parité et de la visibilité des minorités au sein de la Mecque du cinéma, à la voix déjà amplifiée par les mouvements contestataires #MeToo, #Oscarsowhite et #BlackLivesMatter. Et les femmes de plus de 50 ans – soit 62,5 millions sur 333 millions d’habitants des États-Unis en 2021 -, font officiellement partie de cette minorité invisible ou presque sur le grand écran. «Y voir une sexagénaire “normale” dans un rôle principal est extrêmement rare», estime Alicia Malone, historienne du cinéma (1). «Hollywood a toujours été très âgiste. Certainement parce que l’industrie a rapidement été tenue et dirigée par des hommes qui se débarrassaient sans état d’âme des femmes qui atteignaient un certain âge.» La lutte contre l’âgisme est devenu le nouveau combat des femmes.

Cette discrimination est battue en brèche depuis quelques années par des stars leaders d’opinion. Avec humour, les actrices Amy Schumer (Moi, belle et jolie), Tina Fey (Lolita malgré moi) et Patricia Arquette (True Romance) ont tourné en dérision «la date de péremption» de l’actrice quinqua dans leur fameux sketch Le Dernier Jour de la baisabilité : «Elle est destinée à ne porter que des vêtements à manches longues, jouer la mère des acteurs de son âge et ne plus figurer sur l’affiche de ses films.» Une date d’expiration encore plus cruelle pour les stars de films d’action comme Zoe Saldana (Avatar) qui a dénoncé le fait que «la plupart des actrices, après 28 ans, passent directement aux rôles de mères puis de grand-mères avant de disparaître des écrans… La longévité moyenne d’une carrière pour une femme à Hollywood est de… huit ans, contre vingt-huit pour les hommes».

Un sexisme systémique

Même la star absolue, Meryl Streep, nous confiait en 2012 ses doutes sur l’avenir de sa carrière : «L’année de mes 40 ans, j’ai reçu trois scénarios me proposant de jouer… une sorcière. Et dès 35 ans, n’étant plus considérées comme attirantes pour nos co-stars, nous sommes déjà sur la voie de la préretraite… Je pensais que chaque film serait le dernier», avait ajouté l’actrice aux trois Oscars, qui, à 72 ans, a pourtant figuré dans quatre longs-métrages rien que pendant la pandémie !

Quant à Maggie Gyllenhaal (The Dark Knight), sa fameuse pique aux producteurs – qui l’avaient jugée trop «vieille, à 37 ans» pour incarner la petite amie d’un acteur de 55 ans – ne fait que confirmer un sexisme systémique bien ancré. Certains films actuels perpétuent le schéma traditionnel. Daniel Craig, James Bond de 53 ans, est en couple avec Léa Seydoux, 35 ans, dans Mourir peut attendre (sortie le 6 octobre). Tom Cruise, 58 ans, fait équipe avec Rebecca Ferguson, vingt et un ans de moins, dans Mission Impossible 7 (sortie le 25 mai 2022). Le message, subliminal, n’a rien de sublime : les hommes mûrs sont des séducteurs capables, énergiques et passionnés. Les femmes du même âge ? Obsolètes et superflues.

Quatre catégories

À Hollywood, la grande majorité des quinquas et au-delà se diviserait en quatre catégories. Les actrices hors classe comme Meryl Streep, Julianne Moore ou Helen Mirren, abonnées aux rôles d’héroïnes à multiples facettes et essentielles au scénario, candidates évidentes aux récompenses multiples. Il y a aussi les stars d’un seul registre, comme la comédie pour Jennifer Aniston, qui y brillent le plus longtemps possible. «Puis il y a celles qui héritent des rôles secondaires “plats”, souvent stéréotypés, au mieux objets de plaisanteries», analyse l’historienne du cinéma Alicia Malone. La quatrième et dernière catégorie ? Les chômeuses…

Les statistiques, compilées depuis des décennies par les chercheurs en sociologie des médias, sont peu encourageantes. Le cinéma continue de ne s’intéresser qu’à des héroïnes jeunes. Si on considère les films les plus bankables de 2020, 53 % des personnages féminins étaient âgés de 20 à 30 ans, contre seulement 22 % de 40 ans et plus, selon l’étude It’s a Man’s (Celluloid) World («C’est un monde d’homme de pellicule») publié cette année par le Centre d’études des femmes à la télévision et dans les films de l’université de San Diego. Et plus on avance dans l’âge, plus la raréfaction s’observe : seulement 6 % des personnages principaux féminins ont 60 ans et plus. C’est moitié moins que les personnages masculins du même âge…

Un plafond de pellicule

Les actrices font face à une double peine : âgisme et sexisme endémique, d’où une compétition implacable pour exercer leur métier le plus longtemps possible. Car les rôles-titres sont encore majoritairement dévolus aux hommes (62 % contre 38 % pour les femmes). «Ce ratio n’a pas évolué depuis… 1946», dénonce Geena Davis (l’héroïne avec Susan Sarandon de Thelma et Louise), fondatrice de l’institut à son nom qui étudie le genre dans les médias. «Il ne faut pas se leurrer, les grandes performances de quelques stars quinquas et plus, comme Frances McDormand dans Nomadland, ne sont pas représentatives de la réalité vécue par leurs consœurs, estime Martha Lauzen, la directrice du Centre d’études de San Diego. Il serait trop facile de croire à la fin de l’âgisme à Hollywood en se basant sur la réussite de cette seule poignée d’actrices», prévient-elle. Depuis longtemps citées en exemple, ces rares briseuses du «plafond de pellicule» sont les arbres qui cachent la forêt des “quinquas+” laissées sur le carreau des studios.

Le phénomène n’est pas réservé au cinéma hollywoodien. En France, depuis 2015, le collectif du Tunnel de la comédienne de 50 ans, codirigé par Marina Tomé et Catherine Piffaretti, fait le même constat d’invisibilité des femmes de plus de 50 ans. En 2019, elles étaient presque deux fois moins présentes sur le grand écran (8 %) que dans la société française (une Française sur deux). Une majorité traitée comme une minorité ! «Et le chiffre inclut nos actrices les plus actives dans des grands rôles, de Catherine Deneuve à Isabelle Huppert, Catherine Frot ou Karin Viard», précise Catherine Piffaretti. «Briser l’omerta a déjà été un grand pas», ajoute Marina Tomé.

Le pré carré des quinquas

La revanche des femmes de 50 ans et plus ? Elle se joue dans les séries. Médias de scénaristes – bien plus que l’industrie du cinéma, destinée à un plus jeune public aux États-Unis -, les séries offrent, avec l’explosion de leur offre sur les plateformes VOD, aux actrices de plus de 50 ans la possibilité de renouer avec des histoires de femmes de leur âge.  «On y trouve des rôles de femmes puissantes, vibrantes  et pertinentes», comme s’en félicitait Nicole Kidman aux SAG Awards 2018 avec le triomphe de Big Little Lies, confirmé cette année par The Undoing (OCS).

Sur le petit écran, la carrière des actrices “quinquas+” ne connaît pas la crise : Glenn Close avait 60 ans pour Damages en 2007, Jessica Lange débutait à 62 ans la série American Horror Story, et Jane Fonda, 83 ans, joue et coproduit Grace et Frankie (Netflix) depuis six ans. En France, à la rentrée, On the Verge, de Julie Delpy (Canal+), mettra en scène l’actrice-réalisatrice et son groupe de copines «à mi-vie». Encore plus forte dans l’anti-âgisme, Valérie Donzelli explorera pour sa première série, Nona et ses filles (Arte), la grossesse surprise de Miou-Miou… à 70 ans !

Un cinéma concernant

L’étape d’après ? L’application du manifeste signé en 2018 par tous les corps de métiers, de l’agent au scénario, au casting, à la production… «On ne peut s’en sortir que si tout le monde s’y met», soutiennent-elles. Exemple ? Dans un film, remplacer la secrétaire «expérimentée» de 25 ans par une femme d’un certain âge, ne pas genrer les rôles de fonction ou de pouvoir et caster une actrice “quinqua+” quand le genre n’est pas primordial pour le rôle. De petits pas dans la bonne direction côté quantitatif. Le qualitatif, lui, reste encore à voir. Car le combat des actrices dépasse le corporatisme.

«Si le cinéma ne montre pas de femmes puissantes et matures, celles-ci ne font plus partie de l’inconscient collectif, et donc de la société. Dans ce cas, comment les jeunes peuvent-elles se projeter dans leur avenir ?, analyse la psychanalyste Catherine Grangeard (2). Qui n’est pas représenté n’existe pas, qui est mal représenté finit par déprimer, renchérit-elle. Mes patientes quinquas et plus ont peu de modèles identificatoires positifs au cinéma. Moi non plus : je n’ai pas toujours envie d’aller voir des films qui m’ignorent et qui me racontent les états d’âme d’un homme ou les histoires d’amour d’une gamine de 25 ans… On se vit en fonction de celles à qui l’on peut s’identifier. Les personnages bien dans leur peau, leur vie et leur sexualité, qui assument leur vieillissement, permettent de mieux traverser cette période soi-même», conclut-elle.

Des actrices proactives

Pour une représentation plus partitaire, les femmes passent à l’action. C’est par la solidarité, devant et derrière l’écran, que peut naître un monde plus inclusif pour la moitié de l’humanité. Suivant l’adage «on n’est jamais mieux servi que par soi-même», les actrices proactives Nicole Kidman, Cate Blanchett, Jennifer Aniston ou Jennifer Lopez ont monté des maisons de production génératrices de fictions centrées sur les femmes de leur âge. «Soutenir des projets produits, réalisés et écrits par des femmes et pour les femmes de 50 ans et plus fait déjà la différence», constate l’experte Martha Lauzen à la lumière de son étude de 2021. Pour que le superpouvoir des actrices, et de celles qu’elles incarnent, ne soit plus jamais l’invisibilité.

(1) Animatrice sur TCM (Turner Classic Movies), auteure de Backwards & in Heels : the Past, Present and Future of Women Working in Films, Éditions Blackstone Publishing (uniquement en anglais).

(2) Auteure d’Il n’y a pas d’âge pour jouir, la retraite sexuelle n’aura pas lieu ! , Éditions Larousse.

Source: Lire L’Article Complet