Martine Storti, ex du MLF, en défense du « féminisme universel »

  • Avec Pour un féminisme universel, l’ancienne figure du Mouvement de Libération des femmes Martine Storti essaie de sortir des « dogmatismes concurrents » que sont à ses yeux le féminisme décolonial, le féminisme anticapitaliste et le féminisme identitaire.
  • L’ancienne professeure de philosophie critique aussi l’utilisation du concept « d’intersectionnalité » et juge qu’il a viré « du concept au slogan ».
  • A la place, elle propose un féminisme de l’« en-commun » des femmes, « qui n’est pas la négation des différences ».
     

C’est un outil d’analyse critique sur le féminisme d’aujourd’hui, qui tente de dessiner une troisième voie, celle de la complexité, élément en voie de disparition à l’ère des réseaux sociaux. Dans Pour un féminisme universel (Seuil), Martine Storti, ancienne figure du
Mouvement de libération des femmes (MLF), tente de recentrer le féminisme sur ses fondamentaux : les droits des femmes. Estimant que le féminisme se divise et se dilue en voulant trop se marier avec d’autres luttes, l’ancienne journaliste à Libération, fille d’un ouvrier immigré italien, ancienne professeure de philo, dessine la voie d’un féminisme pour toutes, qui prenne en compte les différences sans oublier « l’en-commun ».

Un féminisme qui veut éviter la simplification à outrance, la « bouillie », dit-elle en citant le philosophe Jacques Rancière. Simplification qu’elle reproche à trois grands courants actuellement très suivis : le féminisme décolonial, le
féminisme anticaptitaliste et le «
nationalo-féminisme ».

La couverture du livre « Pour un féminisme universel » de Martine Storti.

Vous faites une critique de différents féminismes, auxquels vous reprochez du simplisme, des inexactitudes, voire des mensonges. Commençons par le « féminisme décolonial ». Qu’est-ce qui vous pose problème ?

Le féminisme décolonial, tel qu’il se présente notamment dans le livre de Françoise Vergès ou les écrits
de Zahra Ali et
Sonia Dayan-Herzbrun, articule au féminisme l’idéologie décoloniale selon laquelle la modernité occidentale qui commence en 1492 avec la découverte de l’Amérique est intrinsèquement liée à l’esclavage et au colonialisme. Le féminisme étant considéré comme une composante de cette modernité serait donc lui aussi   entaché d’esclavage et de colonialisme. 

Il y a bien évidemment des effets toujours présents de ce qu’a été la colonisation. Mais expliquer que le féminisme est forcément articulé par exemple à l’esclavage oblige à des tours de passe-passe historiques inadmissibles, par exemple à accuser Olympe de Gouges d’enraciner les droits des femmes dans l’esclavage, alors qu’elle a été l’une des pionnières de sa dénonciation, ses textes l’attestent.

Vous critiquez aussi la notion de « féminisme blanc »…

Je dis que c’est une construction idéologique globalisante et disqualifiante. C’est quoi exactement le féminisme blanc ? Le féminisme des blanches ? Toutes les blanches pensent-elles de la même manière ? Bien sûr que non. Quand je pose la question, on me répond que ce n’est pas lié à la couleur de peau mais à un positionnement idéologique. Mais alors, lequel ? Plusieurs autres adjectifs sont utilisés : « bourgeois », « mainstream », « civilisationnel », « raciste », présentés comme des synonymes de « blanc ». Il s’agit d’un fonctionnement à l’homogénéisation qui fait croire qu’il n’y aurait que deux courants féministes : le féminisme décolonial d’un côté, le féminisme blanc de l’autre, comme si toute critique ou réserve à l’égard du premier vous mettait forcément dans le camp des racistes, des civilisationnels, des tenants du colonialisme. Je récuse la globalisation effectuée sous l’appellation « féminisme blanc » autant que celle qui se joue dans le terme néo-féminisme », car plus on homogénéise plus on essentialise, plus on efface les singularités.

Plus on essentialise, plus on fait ce que les ennemis des femmes ont fait ?

Absolument, c’est pour cela que je dis que le terme « néo-féminisme », est autant à critiquer car lui aussi nie les différences, les nuances. C’est un terme qui disqualifie les actuelles féministes comme si elles pensaient toutes la même chose, on le retrouve du côté de Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, Elisabeth Levy, Eric Zemmour, Valeurs actuelles, Causeur, pour ne prendre que quelques exemples…. En outre ce terme permet à des courants politiques qui ont toujours été historiquement contre les droits des femmes, contre la libéralisation de l’avortement dans les années 1970, contre le mariage pour tous aujourd’hui de brandir le drapeau du « féminisme universaliste » en l’instrumentalisant.

Vous vous en prenez aussi à la notion d’intersectionnalité. Pourtant l’intersectionnalité est utile pour montrer les formes spécifiques de discriminations que subissent les femmes noires, les hommes arabes handicapés, les personnes grosses de couleur, etc.

L’intersectionnalité​ comme outil d’analyse pour décrypter et rendre visibles plusieurs formes d’oppression et de discriminations qui s’additionnent, se croisent et pèsent sur des personnes me convient très bien. Je suis tout à fait d’accord avec le fait qu’il y a des personnes qui subissent plusieurs formes d’oppressions. Et que dans notre pays il vaut mieux être riche, blanche et hétérosexuelle, que noire, pauvre et lesbienne ! Donc l’intersectionnalité comme outil d’analyse et d’action oui, mais elle est aussi, hélas, un outil de stigmatisation disqualifiante, d’où ma formule « du concept au slogan ». Avoir la moindre réserve à l’égard de l’intersectionnalité c’est risqué d’être accusé de racisme, d’être du côté des blancs, des dominants. Deuxièmement, l’intersectionnalité qui normalement doit dire le croisement aboutit trop souvent hélas à une hiérarchie des luttes, en considérant la lutte antiraciste comme prioritaire par rapport à la lutte pour l’émancipation des femmes. D’où des injonctions à ne pas dénoncer le sexisme ou les violences sexuelles si elles émanent de sa « communauté ». La trahison de « race » ou de « communauté » s’est substituée à la trahison de classe. Il y a comme un enfermement dans sa communauté et dans une identité figée.

Passons à votre deuxième cible, le féminisme anticapitaliste, avec le livre notamment Féminisme pour les 99 %. Pour vous, ce livre a tendance à faire du capitalisme un synonyme de patriarcat, avec des conséquences que vous critiquez. Quel est le risque ?

Dans l’Antiquité Athènes et Rome n’étaient pas capitalistes et la domination masculine y était présente ! Il ne suffit pas d’abattre le capitalisme pour abattre le patriarcat. Il y a un lien entre oppression économique et oppression masculine, mais le lien n’est pas de causalité. Oui les femmes dans le système capitaliste, en particulier néolibéral, financiarisé, sont une variable d’ajustement dans l’économie. Elles sont majoritaires dans les emplois les plus précaires, les plus mal payés, sont victimes de discriminations dans le travail etc. A l’échelle du monde, une grande partie de la main-d’œuvre féminine est exploitée. Mais le capitalisme ne rend pas compte de toutes les formes de contrôle du corps des femmes ou des multiples aspects de la domination masculine. Des femmes peuvent être victimes de discriminations et d’une oppression sociale, mais elles sont aussi victimes d’une oppression sociétale : l’enjeu de la violence sexuelle, de l’avortement, des grossesses non désirées, tout cela fait partie de leur quotidien et ne relève pas que du capitalisme.

Vos dernières flèches sont pour un féminisme de droite, que vous appelez « nationalo-féminisme ». Vous y pointez le risque de « rabattre l’égalité et la liberté des femmes sur l’identité nationale ».

Affirmer que l’égalité femmes-hommes est une composante de l’identité française conduit à une impasse. D’abord c’est faux historiquement, l’émancipation et la conquête de l’égalité sont le produit de luttes, génération après génération, pas d’une identité nationale. Ce n’est pas parce que la France avait des salons littéraires au XVIIIe tenus par des femmes que celles-ci étaient émancipées et toutes autres avec elles ! Remarquons aussi que la République française a donné très tardivement le droit de vote aux femmes, contrairement à d’autres pays. La deuxième raison, c’est que rabattre des concepts politiques comme l’égalité et la liberté sur l’identité française autorise à dire : cette identité n’est pas la mienne. On aboutit à un combat d’identités et pour les femmes, c’est une catastrophe.

Quels sont les principes du « féminisme universel » que vous prônez ?

J’essaie dans ce livre de sortir de dogmatismes concurrents, et de prendre en charge la complexité. Le féminisme universel n’est pas un chemin déjà là, une route déjà tracée. L’universel que je propose n’impose pas un modèle d’émancipation, il consiste à affirmer qu’il y a un « en-commun » des femmes, lequel n’est pas la négation des différences. C’est un dépassement plutôt au sens hégélien du terme, dépasser tout en conservant. Les différences sont une composante de cet universel. C’est pour cela que je dis : le féminisme universel, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. Il est dans les combats menés par les unes et les autres dans différents pays. Et je prends le féminisme identitaire comme l’exemple d’un universel concret en acte. Des femmes en Inde, en Afrique, en France, partout avec leurs caractéristiques propres, leurs spécificités, se battent contre les violences sexuelles et sexistes. Je multiplie les exemples dans mon livre.

Votre féminisme universel s’apparente quand même, à certains moments, à un féminisme mondialisé et uniforme. Vous pourfendez celles et ceux qui soutiennent le droit des femmes à porter le voile. Or les femmes en France « contraintes » de porter le voile sont une infime minorité, et la lutte locale, ici, est bien celle d’avoir le droit de le porter. Mais vous affirmez que ce serait un manque de solidarité avec celles qui sont à l’autre bout de la planète.

Il n’est pas exact de dire que je « pourfends celles et ceux qui soutiennent le droit des femmes à porter le voile ». Je ne remets pas en cause ce droit, pas plus que je ne suis favorable à l’interdiction du voile dans l’espace public ou à l’université comme le prônent certains. En outre je ne conteste pas qu’un certain nombre de femmes en France portent un voile librement. Le portent-elles comme signe religieux, identitaire, politique ? Je n’en sais rien et cela doit varier sans doute avec les personnes. Mais autant je reconnais leur droit à porter un voile, autant il faut me reconnaître le droit de dire ce que j’en pense. Se cacher les cheveux pour ne pas exciter les hommes, exiger des femmes des marques de pudeur ne me parait pas, j’ose l’avouer, un signe d’émancipation et j’ai un peu de mal à qualifier le port du voile de féministe. Il y a des petites filles voilées en France, et elles ne le choisissent pas. Elles aussi exciteraient les hommes ? D’autre part je pense en effet que l’on n’engage pas que soi. Actuellement des millions de femmes n’ont pas le choix, certaines sont tuées ou emprisonnées parce qu’elles ne portent pas le voile, je trouve qu’un geste de solidarité serait de ne pas le porter. Mais c’est un point de vue personnel et je n’oblige personne à quoi que ce soit. Certaines disent qu’il ne faut pas importer en France la question des femmes en Iran, en Afghanistan, en Arabie Saoudite… Mais on ne peut pas s’abstraire du monde, il est là. Le monde est dans les attentats de Kaboul, de Vienne, dans l’assassinat de Samuel Paty. Le monde entier est là, devant votre fenêtre. Et l’histoire aussi !

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