Mediator, coronavirus, fraude fiscale… Ces lanceuses d'alerte qui ont pris tous les risques

Les lanceuses d’alerte, moins encensées que leurs homologues masculins, ont révélé des scandales majeurs. Irène Frachon à Brest, Ai Fen à Wuhan, Erin Brockovich aux États-Unis… Aux quatre coins du monde, ces femmes ont dénoncé des fraudes, rélévé des mensonges. Souvent au prix de leur liberté.

Le 29 mars prochain, le tribunal correctionnel de Paris rendra son jugement dans l’affaire du Mediator. Un procès hors norme : sept mois, 517 heures d’audience, 6 500 parties civiles et 400 avocats pour un feuilleton judiciaire qui dure depuis le retrait du produit des laboratoires Servier en 2009. Il aura fallu le combat d’une femme, Irène Frachon, pour que l’affaire soit révélée. Sans l’obstination de cette pneumologue intègre et pugnace du CHU de Brest, le procès n’aurait jamais eu lieu.

À l’origine prescrit comme antidiabétique, le Mediator a été détourné en coupe-faim et a causé des maladies cardiaques graves ayant entraîné la mort de plusieurs milliers de personnes. Dès 2007, Irène Frachon alerte sur les dangers du médicament. En 2010, avec son livre, Mediator 150 mg, combien de morts ? (1), elle met au jour l’un des plus grands scandales sanitaires français. Depuis, la pneumologue est devenue l’emblème des lanceuses d’alerte en France. «Je suis une femme ordinaire embarquée dans une histoire extraordinaire», résume-t-elle. Son combat va connaître un épilogue : le 29 mars, Servier, accusé d’avoir caché la dangerosité du médicament prescrit à 5 millions de personnes pendant trente-trois ans, encourt une amende record de 8,2 millions d’euros.

Briser l’omerta

L’Américaine Erin Brockovich a dénoncé, il y a plus de vingt ans, la pollution au chrome de l’eau d’une ville de Californie. (Sacramento, Californie, États-Unis, 22 janvier 20196.)

Dans l’inconscient collectif, les lanceurs d’alerte font figure de héros modernes en lutte pour la vérité, envers et contre tous, à la façon de David contre Goliath. Si les hommes (Julian Assange ou Edward Snowden) trustent les médias, de nombreuses femmes courageuses, véritables vigies citoyennes, bataillent aussi pour un monde plus transparent et plus éthique. Longtemps avant Irène Frachon, l’archétype de la lanceuse d’alerte a été Erin Brockovich. Il y a plus de vingt ans, cette Américaine a dénoncé la pollution au chrome des eaux potables d’une ville californienne, avant d’obtenir réparation pour quelque 600 victimes à hauteur de 333 millions de dollars en 1996. Julia Roberts en a fait une héroïne planétaire en l’incarnant dans le film de Steven Soderbergh Erin Brockovich, seule contre tous, en 2000. Mais, pour une Erin Brockovich triomphante, combien de femmes luttent dans l’anonymat ? Pour une Irène Frachon, qui a su garder le cap avec abnégation, combien de femmes s’abîment dans leur combat contre la corruption du pouvoir ? La réalité est souvent plus sombre que la fiction.

En 2013, la lanceuse d’alerte Chelsea Manning (qui a fait fuiter via WikiLeaks des milliers de documents classifiés sur les interventions américaines en Irak) a été condamnée à trente-cinq ans de prison. Elle a été libérée en 2017, après près de sept ans derrière les barreaux et une tentative de suicide. À l’origine, la notion de whistleblower («celui qui siffle») se forge aux États-Unis, dans les années 1970, dans le sillage du Watergate.

La lanceuse d’alerte Chelsea Manning, lors d’une conférence de presse. (Alexandria, Virginie, États-Unis, le 16 mai 2019.)

En France, l’expression «lanceur d’alerte» émerge dans le courant des années 1990 des travaux de Francis Chateauraynaud, directeur d’études à l’EHESS : «À l’époque, nous étions dans un contexte de crises sanitaires successives, le sang contaminé sur fond d’épidémie de sida, la vache folle, l’amiante… Une question se posait : “Qu’est-ce qui fait qu’un signal d’alerte est reconnu, quand d’autres mettent du temps à émerger ?” Il fallait nommer les acteurs du signal.» Le sociologue conçoit alors la notion de lanceur d’alerte : «Aux États-Unis, le terme a un caractère juridique, et l’idée de “dénonciation” est très forte. Là, il fallait rendre justice à l’action qui consiste à alerter sans forcément dénoncer.» Le terme est né.

Seule contre tous

Embrasser le destin de lanceuse d’alerte ? Un sacerdoce. Toutes prennent le risque d’être discréditées, de subir des attaques, des pressions, des menaces morales et physiques. Le cas de Stéphanie Gibaud est emblématique – et d’une rare violence. En 2008, cette responsable marketing et communication au sein de la filière française de la banque suisse UBS voit son destin basculer. Alors qu’une perquisition dans le cadre d’une enquête pour fraude fiscale a lieu dans les bureaux parisiens, sa supérieure lui demande de détruire des documents en lien avec l’identité de clients évadés fiscaux. C’est illégal. Stéphanie Gibaud refuse. La lanceuse d’alerte porte plainte contre UBS en 2009. Harcelée, isolée, elle est placardisée puis licenciée. Le but ? La faire taire. En vain. Elle va collaborer avec l’État français, livrant des informations cruciales.

Après de multiples péripéties et des procès kafkaïens contre UBS (qu’elle a tous gagnés), Stéphanie Gibaud permet à l’État de récupérer 5 milliards d’euros. Mais elle a tout perdu : son travail, la garde de ses enfants, son logement. Aujourd’hui, à 55 ans, la lanceuse d’alerte est aux minima sociaux depuis plus de six ans. «J’ai été assassinée par le milieu professionnel. Depuis quinze ans, je suis non employable. Quelque part, je suis morte, je ne suis plus une personne», nous confie-t-elle, toujours pugnace – elle a écrit deux livres, Stéphanie Gibaud, la femme qui en savait vraiment trop (2) et La Traque des lanceurs d’alerte (3).

Malgré ses demandes au président de la République de l’époque, François Hollande, Stéphanie Gibaud ne sera jamais rétribuée pour ses services. Pourtant, en 2016, le gouvernement Valls avait voté une loi contre la corruption, baptisée «Sapin 2», qui comportait pour la première fois un volet «lanceur d’alerte», visant à protéger ceux qui brisent la loi du silence. Las, Stéphanie Gibaud n’en profitera pas. En 2019, on lui reconnaît toutefois le rôle de «collaboratrice occasionnelle du service public» et elle obtient 3000 euros de dommages et intérêts : «À peine de quoi rentrer dans mes frais d’avocat», ironise-t-elle. Sa victoire est ailleurs.

Déjà condamné en février 2019 à une amende de 3,7 milliards d’euros, le géant suisse a fait appel. Le procès est en cours. Stéphanie Gibaud y assiste et n’a pas de mots assez durs pour dénoncer des «niveaux de corruption stratosphériques» au cœur même de la machine d’État. «J’attends que fuitent les noms des 40.000 évadés fiscaux du fichier UBS, des personnalités politiques, des affaires et du showbiz…» Bref, que la vérité éclate. Verdict fin mars. «On a voulu faire de mon histoire un cas d’école… pour que les gens se taisent», analyse-t-elle. Une culture de la terreur que connaît bien Francis Chateauraynaud : «Prendre la parole pour alerter est difficile. On risque alors de se retrouver seul contre tous, et il devient compliqué de rester en équilibre, de ne pas devenir parano. Cette situation pousse les gens aux limites d’eux-mêmes.»

En quête de vérité

Le danger – et le sacrifice – est encore plus grand lorsque les lanceuses d’alertes défendent l’intérêt général dans un pays au régime autoritaire, voire dictatorial. Le 30 décembre 2019, Ai Fen, la chef du service des urgences de l’hôpital central de Wuhan, en Chine, met la main sur un rapport qui prouve la dangerosité d’un nouveau coronavirus de type SRAS. Personne ne le nomme encore Covid-19. Pour alerter sur cette menace sanitaire, elle envoie une photo du document à des médecins de son hôpital via le réseau social WeChat. Parmi eux, le jeune Dr Li Wenliang (qui décédera du coronavirus). Le soir du 1er janvier 2020, Ai Fen est convoquée par sa hiérarchie, qui lui reproche de «manquer de professionnalisme et de sens de la discipline» et l’accuse de «répandre partout des rumeurs». Ai Fen prend peur, mais elle parle au magazine Ren Wu. L’article – publié en mars 2020 – est censuré, les magazines sont saisis, et certains détails disparaissent du net. Mais des photos du texte et des traductions circulent sur WeChat. Son témoignage fera l’effet d’une bombe en Chine comme dans le monde.

Ai Fen disparaît alors mystérieusement pendant un mois. Elle refait miraculeusement surface en avril 2020, à l’hôpital de Wuhan, sans que l’on sache ce qui s’est passé, ni que l’on connaisse les pressions qu’elle a pu subir… Une journaliste-citoyenne chinoise qui alertait sur le virus a, elle, été condamnée à quatre ans de prison. «Il est important de socialiser les alertes, c’est-à-dire de passer la parole à des ONG, des scientifiques ou des journalistes qui vont les relayer et les amplifier», estime le sociologue Francis Chateauraynaud. Pour lui, si Irène Frachon – qu’il connaît bien – a pu traverser les épreuves, c’est aussi parce qu’elle a su «structurer un récit et rendre intelligibles ses actions et ses décisions tout au long de l’affaire du Mediator». La pneumologue est restée maîtresse de son histoire, sans se faire déposséder ou instrumentaliser. «Irène, ce n’est pas Cassandre, mais Antigone, celle qui cherche la justice jusqu’au bout», ajoute le sociologue.

En vidéo, Emma Coronel Aispuro, épouse d’El Chapo, a été arrêtée

Hollywood story

Garder le fil de son storytelling, et par là même de sa vie, c’est peut-être ce qui a manqué à Reality Leigh Winner, jeune recrue d’un sous-traitant de la NSA, le renseignement américain, condamnée en 2018 à cinq ans et trois mois de prison pour avoir exfiltré des documents classifiés prouvant l’ingérence russe dans l’élection américaine de 2016. Traductrice et linguiste de 25 ans, originaire du Texas, Reality est à la fois une fille bien dans son époque et une personnalité énigmatique. Ex-militaire de l’Air Force spécialiste des écoutes, cette parfaite millennials est à fond sur les réseaux sociaux. Si elle parle l’arabe, le farsi, le dari et le pachtou (dialectes persans de l’est de l’Afghanistan), Reality est aussi végane et prof de yoga et de CrossFit à ses heures perdues. En mai 2017, alors qu’elle travaille pour un sous-traitant de la NSA depuis à peine six mois, la jeune femme tombe sur des documents confidentiels qui prouvent que la Russie a tenté de hacker un fournisseur américain de logiciel de vote électronique.

Reality Leigh Winner est l’une des rares employées à posséder, grâce à son travail dans l’armée, le security clearance, qui donne libre accès à des données protégées. Elle imprime ces documents, les glisse dans son collant avant de les envoyer à The Intercept, un média en ligne spécialisé (fondé notamment par Laura Poitras et Glenn Greenwald, qui avaient aidé Edward Snowden). C’est ce qui cause sa perte. Le 3 juin 2017, le FBI remonte sa piste via les traces informatiques de son imprimante. Son bureau est perquisitionné, son ordinateur fouillé. Elle est arrêtée. Accusée de trahison et de violation de l’Espionage Act, elle plaide coupable en juin 2018 pour éviter une condamnation à dix ans de prison. Pour autant, sa peine est la plus lourde jamais prononcée dans ce genre d’affaires, alors même que ses révélations sont assez mineures (dès la mi-2016, le FBI était déjà sur la piste russe). Reality aurait-elle été sacrifiée ? C’est la thèse de la journaliste et scénariste Kerry Howley, qui prépare un livre sur les whistleblowers et vient d’écrire un scénario sur cette affaire : «Reality n’a pas eu le temps de raconter sa vérité. Depuis sa prison de haute sécurité, sa parole est très contrôlée, les journalistes n’ont pas accès à elle.»

De fait, l’histoire trouble de cette héroïne atypique est assez peu connue du grand public. Ce qui devrait bientôt changer, car le script écrit par Kerry Howley est en préproduction à Hollywood. «Il y aura une big star au casting, prévient la scénariste. Ce sera l’histoire d’une jeune femme, drôle et vive, qui, sur un coup de tête, décide que la vérité doit éclater.»

(1) Mediator 150 mg, combien de morts ?, d’Irène Frachon, éditions Dialogues, 152 p., 15,90€. Disponible sur leslibraires.fr.
(2) La femme qui en savait vraiment trop, de Stéphanie Gibaud, éditions Le Cherche Midi, 224 p., 17€. Disponible sur fnac.com.
(3) La traque des lanceurs d’alerte, de Stéphanie Gibaud, éditions Max Milo, 300 p., 19,90€. Disponible sur leslibraires.fr

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