Pourquoi Lovecraft a-t-il un succès fou ?

  • De la prestigieuse collection La Pléiade au catalogue des figurines Funko Pop, Lovecraft est un auteur dont l’œuvre infuse dans la pop culture.
  • Le père du monstre Cthulhu et d’un univers d’horreur fantastique est pourtant un auteur difficile à appréhender.
  • A travers les nombreuses descendances artistiques qu’il a eues, Lovecraft apparaît comme un des auteurs le plus fascinants du XXe siècle.

A l’instar de le Dr Frankenstein, bien moins connu que sa créature, H.P. Lovecraft (1890-1937) est surtout réputé pour être le père de Cthulhu, créature qui a fertilisé, depuis sa naissance il y a un siècle, l’imaginaire de milliers de créateurs. Du manga Gō Tanabe en passant par un projet de film (hélas abandonné) de Guillermo Del Toro, des centaines de jeux vidéo ou de BD ou encore par les figurines Cthulhu Funko Pop, le monstre de Lovecraft est partout dans la pop culture. Au-delà du géant à tête de pieuvre, l’horreur fantastique à la Lovecraft est une référence.

La figurine « Nerd Cthulhu Pop! » est l'illustration parfaite de l'impact de l'œuvre de Lovecraft dans le monde de la pop culture

Et ça ne date pas d’hier. L’appel de Cthulhu, jeu de rôle culte, a commencé à répandre l’imaginaire lovecraftien dans les esprits de millions de geeks dès 1981. Cette influence de l’écrivain est d’autant plus palpable depuis que son œuvre est tombée dans le domaine public. Ce qui est nouveau en revanche, c’est la reconnaissance critique que gagne Lovecraft ces derniers temps. Après une réédition aux éditions Mnémos, et une ambitieuse nouvelle traduction signée David Camus, c’est la prestigieuse collection La Pléiade qui s’apprête (pas avant 2025, cela dit) à publier l’intégrale de Lovecraft.

Un auteur intégralement complexe

« Lovecraft est devenu une référence absolue dans la culture pop tout en en étant assez peu connu dans le fond, remarque François Baranger, artiste qui s’est attelé à l’édition d’une intégrale entièrement illustrée de l’œuvre de Lovecraft aux éditions Bragelonne. Dans la rue tout le monde connaît Tolkien, personne ne connaît Lovecraft, certains connaissent Cthulhu… » Daria Schmitt, dessinatrice, a la même analyse : « Dans les milieux geeks, il est très connu. J’ai travaillé dans le jeu vidéo où tout le monde le connaît sans l’avoir lu. Je ne voulais pas compter parmi ces cohortes donc j’ai décidé de lire tout Lovecraft ! »

Le monstre Cthulhu vu par François Baranger, qui illustre une intégrale Lovecraft aux éditions Bragelonne

L’auteur ayant assez peu écrit – surtout des nouvelles et beaucoup de correspondances – lire tout Lovecraft est à portée d’être humain. Le comprendre en revanche, est une tâche plus ardue. « L’auteur est un peu complexe, et la réception de son œuvre est parfois biaisée, constate Laurent Martin, historien spécialiste de l’histoire culturelle du monde contemporain. Une lecture superficielle de Lovecraft permet de ne pas voir les aspects très déplaisants de son œuvre, comme son racisme assumé qui, certes, s’inscrit dans une époque, mais est quand même très marqué. »

La tentation de la folie

Malgré cet anachronisme, la personnalité et l’œuvre de Lovecraft trouvent depuis plusieurs décennies un écho dans les psychés contemporaines. « Un peu comme avec Tolkien, l’œuvre de Lovecraft est suffisamment protéiforme pour se prêter à toutes les interprétations, y compris contradictoires, constate Laurent Martin, auteur du splendide ouvrage Univers imaginaires (Citadelles & Mazenod). On peut avoir une lecture de gauche ou de droite de Lovecraft qui fascine aussi bien des racistes attirés par les régimes autoritaires, que des anarchistes et écologistes de gauche. »

« Les personnages de Lovecraft sont en proie à des puissances qui les dépassent, ils sont victimes de la peur moderne d’être dépassés par des forces incontrôlables, poursuit Laurent Martin. L’œuvre de Lovecraft décrit un individualisme, mais affolé et paniqué. Selon Lovecraft, si l’être humain savait relier toutes les connaissances partielles qu’il a du monde qui l’entoure, il aurait un tableau lucide de la réalité. Mais il deviendrait fou en contemplant ce tableau. Les héros de Lovecraft ont en effet une tendance fâcheuse à perdre les pédales. Face à la terrible réalité, le seul refuge est de perdre la raison… »

Jouer à se faire (très) peur

A une époque où la santé mentale est devenu un enjeu majeur, lire Lovecraft devient une tâche de salubrité publique. La folie, centrale dans l’œuvre de Lovecraft, l’est aussi dans L’appel de Cthulhu. Le jeu de rôle est non seulement le deuxième plus connu au monde, mais est encore régulièrement réédité, modifié, augmenté de nouvelles versions et suppléments. Un nouveau jeu de rôle dans l’univers de Lovecraft, Cthulhu Origines, est d’ailleurs en préparation pour 2023, chez Black Books Editions. Alicia et Raphaël Hamimi en sont les auteurs et ne comptent pas trahir l’âme (damnée) de l’œuvre de Lovecraft. « On a imaginé une plongée fidèle dans l’horreur lovecraftienne. Comme de nombreux joueurs du jeu du rôle originel, nous voulions retrouver le côté subversif et viscéral de Lovecraft, notamment avec une mécanique de jeu plus intuitive et en revenant aux origines littéraires. »

Vue d'écran de jeu de Cthulhu Origines

Si L’appel de Cthulhu est un succès jamais démenti, il a aussi ses détracteurs, qui le jugent trop dur. « Il y a beaucoup de rôlistes qui n’aiment pas que leurs personnages meurent ou deviennent fous… Notre jeu est centré sur des personnages qui sont des « témoins », des gens ordinaires qui vont croiser l’horreur et le fantastique, et non pas des « investigateurs » qui chercheraient à se frotter à l’occulte et à détruire des monstres. »

Dans leur relecture de Lovecraft, Alicia et Raphaël Hamimi ont aussi redécouvert une œuvre où la santé mentale est un bien commun. « Lovecraft offre une introspection sur l’être humain, sur la conscience de l’inconcevable, sur l’immensité de l’ailleurs. Mais ses personnages sont proprement humains. Dans le jeu, on traduit ça avec un système où le groupe de joueurs doit prendre soin les uns des autres. La bienveillance et la solidarité comptent plus que le fait de défoncer des monstres… »

Cthulhu comme remède social

Au-delà du jeu de rôle, qui a beaucoup fait pour la popularisation de l’œuvre de Lovecraft, l’auteur inspire des centaines de jeux de société. Les adolescents gothiques ont grandi et plutôt que des simulacres de messes noires avec un Quid 1987 transformé en Necronomicon de fortune, jouent, par exemple, désormais à Cthulhu : Death May Die. Dans ce très riche jeu de figurines, coopératif, les joueurs doivent là aussi lutter à la fois contre les créatures, et contre la folie qui les guette. Les « investigateurs » disposent même d’une safe room où reposer leurs esprits torturés. Le plaisir naît de la difficulté, diabolique, du jeu. Comme chez Lovecraft, la plupart des parties se finissent mal pour les joueurs qui périssent ou sombrent dans la folie.

Pourtant, la lecture de Lovecraft ferait, selon ses aficionados, beaucoup de bien au moral. « La folie chez Lovecraft est aussi une question d’ordre moral, estime Raphaël Hamimi. Qu’est-ce qu’on accepte de faire au nom de la connaissance ? Et quelle attitude avoir face à des cultures et des folklores populaires – que l’on découvre à l’époque de Lovecraft – qui nous mettent mal à l’aise ? Quand on découvre des cultures ésotériques, souvent exubérantes, et qu’on s’y intéresse, on devient fous aux yeux des autres, mai l’érudit est-il fou ou juste plus cultivé que les autres ? »

Alicia Hamimi va plus loin : « Quand j’ai découvert Lovecraft, j’allais très mal. J’avais des problèmes de santé et j’étais rejetée pour cela. Je ne me sentais pas considérée. Jouer à L’appel de Cthulhu, explorer diverses dimensions de différents personnages perçus comme fous, ça m’a aidé à parler, à m’affirmer, à savoir où j’allais. »

Le défi de l’indicible et de l’indescriptible

Lovecraft et ses créatures, dont Cthulhu mais pas seulement, ont aussi la vertu de présenter, pour les artistes, et par extension les lecteurs, un Everest de l’imaginaire. François Baranger s’y est donc frotté pour son édition intégralement illustrée de Lovecraft : « J’ai voulu être fidèle à l’esprit de l’époque, avec des images surnaturelles et fantastiques qui peuvent paraître un peu naïves aujourd’hui. Les auteurs et lecteurs n’avaient pas l’énorme culture visuelle que l’on a aujourd’hui. Je suis aussi auteur et quand j’écris, je peux m’appuyer sur ça. Si je parle d’un monstre « à la Alien », tout le monde voit ce que je veux dire et je peux éviter les descriptions. Lovecraft lui devait s’appuyer sur ce que ses lecteurs connaissaient. C’est pour ça qu’il se tourne vers les descriptions presque biologiques, avec des analogies animalières. Cthulhu a une tête de pieuvre et des ailes de chauve-souris. J’ai respecté ça parce que ça fait partie du charme. »

Image de la BD Le bestiaire du crépuscule, de Daria Schmitt

Dans un style différent, Daria Schmitt a, pour son album Le bestiaire du crépuscule, choisi de représenter Lovecraft et ses créatures dans le contexte d’un parc, de nos jours. « Lovecraft décrit des monstres coniques dans une sorte de cuir, avec des antennes de crevettes, des sortes d’amphibiens aussi… Je l’ai placé parmi ces monstres en changeant les échelles, pour qu’ils semblent peupler son quotidien étrange. A son époque, les lecteurs avaient peur rien qu’en lisant les termes « terreur indicible » ou « horreur cosmique ». Pour nous, Lovecraft continue d’être effrayant grâce à l’étrangeté malaisante de ses descriptions. Une sorcière qui allaite un rat me fait plus peur que Cthulhu… »

De l’avis général des fans de Lovecraft interrogés par 20 Minutes, il reste cependant une dernière marche à franchir pour que l’auteur accède au rang que son génie mérite. « Il faudrait un film ou une série d’ampleur, comme la trilogie de Peter Jackson pour Tolkien, qui lui fasse accéder au très très grand public » selon Laurent Martin. Pour Daria Schmitt, « Lovecraft a été reconnu comme créateur d’univers, il l’est aujourd’hui comme figure littéraire, il faudrait qu’il le soit à l’avenir comme génie du XXe siècle. » Et rien ne devrait s’y opposer à l’avenir selon François Baranger : « Tout le monde a déjà expérimenté dans sa vie l’angoisse existentielle de saisir que nous sommes une poussière posée sur une poussière qui dérive dans l’infini. C’est ça Lovecraft, ce vertige sidérant. »

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