Pourquoi, plus de 70 ans après sa parution, « 1984 » fascine encore

  • George Orwell fait ce jeudi son entrée dans La Pléiade, avec la publication du premier tome de ses œuvres complètes au sein de la prestigieuse collection des éditions Gallimard. 1984 y figure notamment dans une nouvelle traduction. 
  • Jean Seaton, directrice de la Fondation Orwell, et Olivier Esteves, professeur à l’université de Lille, expliquent pourquoi ce roman rencontre toujours un tel succès.

« Une explication de la nécessité de la réalité. » Voilà sûrement ce qui rend 1984, plus de soixante-dix ans après sa parution, aussi populaire, avance Jean Seaton, directrice de la Fondation Orwell, basée à Londres.

Le roman de
George Orwell reparaît ce jeudi dans la prestigieuse collection La Pléiade, chez Gallimard. Au-delà du travail universitaire sur cette œuvre, les références au livre sont omniprésentes dans la culture populaire en 2020, des citations sur les
réseaux sociaux (« Big Brother vous regarde »)
au tee-shirt d’un député conservateur britannique, partisan du Brexit (« 2020 est le nouveau 1984 »).

Le roman suit l’itinéraire de Winston Smith, qui vit à Londres sous un régime totalitaire, où les mots sont dénués de leur sens et où sévit une police de la pensée. Il va développer une histoire avec Julia, avant d’être arrêté et torturé.

« Winston Smith et Julia, malgré toute la propagande [à laquelle ils sont exposés], malgré toute la violence, ont une vie intérieure qui leur dit que cette irréalité qui leur est imposée n’est pas vraie, développe Jean Seaton auprès de 20 Minutes. Le travail de Winston consiste à refaire l’histoire. Une certaine forme de marxisme postmoderniste a prétendu que la réalité n’existait pas. Winston travaille dans une réalité postmoderne. »

Une autre séquence du livre, « les deux minutes de haine », au cours de laquelle un « ennemi du peuple » est vilipendé publiquement, est similaire au fonctionnement des réseaux sociaux, avance la spécialiste : « Avant même de s’en rendre compte, vous avez décidé que vous détestez ces gens. »

« Des groupes politiques très polarisés se retrouvent tous chez Orwell »

L’appropriation du roman par des membres d’un large spectre politique a également contribué à sa postérité. George Orwell était socialiste, il avait combattu pendant la guerre civile espagnole. « 1984 a été écrit de manière la plus intime contre le communisme », souligne Jean Seaton. « Il est absolument un homme de gauche. Il n’est pas anti-gouvernement, il est anti mauvais gouvernement. »

« Dans 1984, et chez Orwell de façon plus générale, des groupes politiques très polarisés se retrouvent tous, analyse Olivier Esteves, angliciste et professeur à l’université de Lille. Ce n’est pas nouveau. La droite conservatrice, déjà au moment de la guerre froide, brandit Orwell comme une sorte de caution intellectuelle et, de l’autre côté de l’échiquier politique, des groupes de gauche, voire de gauche radicale, s’emparent d’Orwell. Son œuvre est une sorte de supermarché des idées, où des personnes très différentes vont trouver leur compte. Lui, il est mort jeune, en 1950 [un an après la parution du roman] et donc il n’a pas eu le temps de préciser un certain nombre d’idées qui sont articulées dans 1984. »

Des citations… qui n’en sont pas

Aux Etats-Unis et dans les pays nordiques, l’extrême-droite reprend des citations d’Orwell, ajoute Jean Seaton, qui précise : « Ils se trompent souvent quand ils le citent. »

Une adaptation du roman par la BBC en 1954, ainsi que son inscription, avec La Ferme des animaux, dans le cursus scolaire américain, ont aussi aidé à la notoriété de 1984, rappelle la chercheuse.

Au-delà du texte, la stature d’Orwell contribue au rayonnement de ses œuvres. « Il était, d’une manière si typique des hautes sphères anglaises, distant, lance Jean Seaton. Il avait cette distance, mais il était exceptionnellement gentil, il avait une intégrité exceptionnelle, que tous ceux qui l’ont rencontré ont reconnue. Il a fait la guerre d’Espagne, il s’est retrouvé dans la dèche à Londres et à Paris, il est allé à Wigan Pier [raconter le quotidien des mineurs]. »

Olivier Esteves ne dit pas autre chose : « Il ne faut pas perdre de vue qu’Orwell est une figure presque indépassable de l’honnêteté intellectuelle. C’est aussi une conscience morale du journalisme. C’est quelqu’un dont l’honnêteté, la probité intellectuelle est presque universellement saluée. »

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