Témoignage : "A 40 ans, je suis devenue accueillante pour personnes âgées"

La solitude des seniors dépendants est un problème de société préoccupant. A sa mesure, Séverine a décidé d’y remédier. Elle raconte.

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Séverine Bellier, 47 ans, a travaillé pendant vingt ans à l’usine avant de devenir accueillante familiale pour des personnes âgées ne pouvant plus rester seuls chez eux. Au-delà des soins et des services, elle leur offre une vraie vie de famille, de la tendresse et beaucoup d’humanité. Elle raconte son expérience dans Bienvenue chez Séverine, éd. Flammarion (*).

C’est pour elle le plus beau métier du monde, dans lequel elle a embarqué son mari, ses trois enfants… ses chats et ses chiens ! Permettre à ces anciens d’être heureux et entourés dans leurs vieux jours lui apporte une immense satisfaction. Chez ses “petites mamies” comme elle les appelle affectueusement, elle ne voit pas des corps dépendants mais des personnes auxquelles elle s’attache sincèrement.

“A l’usine, je n’étais pas heureuse”

L’école, ça n’était pas mon truc. J’ai arrêté dès que j’ai pu, à la fin du collège mais avec un niveau CE2. Je pense que je suis dyslexique car j’ai toujours eu beaucoup de mal à lire et écrire. Sans diplôme ni formation, je n’ai guère eu d’autre choix que d’aller à l’usine. J’y suis restée plus de vingt ans mais je n’y étais pas heureuse. Découper des miroirs brûlants dans une chaleur torride, faire toujours le même geste, respecter des cadences, ça n’est pas vraiment épanouissant ! J’ai finalement été licenciée : au retour d’un congé parental, ma place était prise. Me retrouver ainsi sur le carreau, jetée comme un kleenex, a été dur à vivre.

“J’ai une tendresse instinctive pour les personnes âgées”

Mais je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort. J’ai toujours vu mes parents travailler comme des forçats, mon père s’occupant d’une ferme tout en étant maçon, ma mère assumant ses onze enfants. Je ne voulais à aucun prix retourner à l’usine, je n’en pouvais plus de ce job dénué de sens. J’ai alors pensé à l’aide à domicile en milieu rural (ADMR) auprès de nos anciens. L’idée de m’occuper d’êtres humains alors que j’avais manipulé des objets sans âme durant tant d’années m’a profondément réjouie. Et puis j’ai une tendresse instinctive pour les personnes âgées. Peut-être parce que petite-fille, j’ai été privée de grands-parents. Ma mère était de la DDASS, mon père était orphelin de père et avait rompu les liens avec sa mère.

“Le plus terrible, c’était de les laisser”

Dans ce nouveau travail, j’ai enfin découvert le bonheur de la reconnaissance accordée à mon travail : une mamie qui me caresse les cheveux pour me remercier du bain de pieds que je lui donne, un papy qui me sourit parce qu’il est content du repas que je lui ai cuisiné. Mais je ressentais une énorme frustration. Devoir les coucher à 18h parce que c’était prévu ainsi par le planning, faire leur toilette en 30 minutes parce que d’autres visites m’attendaient, c’était dur. Le plus terrible : les laisser alors qu’ils avaient tellement envie de parler et que j’étais la seule personne qu’ils voyaient de la journée.

“Et si je les prenais chez moi ?”

Un jour, j’ai eu une sorte de révélation : et si plutôt que d’aller chez ces vieilles personnes pour m’occuper d’elles, je les prenais chez moi à plein temps ? J’en ai parlé à mon mari et mes trois enfants. Ils ont tout de suite été d’accord. J’ai donc déposé un dossier auprès du Conseil général pour devenir accueillante familiale. Ma candidature a été retenue, j’ai suivi une formation. Nous avons réorganisé notre intérieur : un rez-de-chaussée avec la cuisine, la pièce à vivre, les chambres pour les futurs accueillis, une douche à l’italienne pour pouvoir les laver facilement ; et un étage “vie privée” avec nos chambres à nous, le bureau, la salle de bain.

“Une adorable petite dame, Notre Bonne-Maman”

Notre première pensionnaire avait 85 ans. Une dame adorable que toute la famille n’a pas tardé à baptiser Notre Bonne-Maman ! Sa famille nous avait prévenus qu’elle perdait un peu la tête. Je dirais plutôt qu’elle était pleine de fantaisie et d’espièglerie. Au quotidien, elle voulait être de toutes les tâches : mettre la table, m’aider à préparer les repas, aller faire les courses avec mon mari. Nous l’avons même emmenée avec nous en vacances. Comme elle avait été institutrice, elle apprenait des comptines aux enfants, les aidait aux devoirs.

“Je les enduis de crème, je les masse”

Ses enfants ont fini par prendre ombrage de cet attachement, ils ont préféré l’envoyer dans un Ehpad. Un déchirement… Depuis, nous avons connu d’autres belles aventures avec nos pensionnaires. La plupart d’entre elles ne vont dans leur chambre que pour y dormir ! Le reste du temps, elles sont avec moi dans la pièce commune. On papote, on fait des jeux de société. Le matin, je passe une heure avec chacune d’elles – elles peuvent être jusqu’à trois – pour la toilette. Je m’attache à en faire un moment de détente et de plaisir. Je les déshabille en douceur afin qu’elles ne se sentent pas “dépouillées”, en respectant au maximum leur pudeur. Je les enduis de crème, je les masse.

« Certaines étaient de vraies Taties Danielle ! »

J’ai aussi eu des expériences moins réussies avec de vraies Taties Danielle ! L’une d’elles par exemple saisissait toutes les occasions pour me tirer les cheveux ou me donner des coups. Il me fallait sans cesse la recadrer, calmement mais fermement. Ses enfants m’ont confié que jadis elle avait déjà la main leste et le cœur assez dur… Une autre, issue d’un milieu aisé, me prenait pour son esclave. Elle refusait de prendre les repas en famille, critiquait ma cuisine, exigeait que ses vêtements soient lavés au pressing. Une personne qui choisit cette formule de l’accueil familial doit faire preuve d’esprit de famille ! Avec cette dame, nous appartenions à des mondes trop différents : j’ai demandé à ses enfants de trouver une autre solution.

“Donner du bonheur à mes vieux, jusqu’à leur dernier souffle”

Jamais je ne regrette une seule seconde d’avoir choisi ce métier. Même quand j’ai dû accompagner, il y a peu, la fin de vie de Mémère Jeannine que j’avais chez moi depuis six ans et que j’aimais comme une deuxième maman. Grâce à tous nos pensionnaires, je crois que mes enfants auront appris beaucoup sur la vie. Notamment qu’elle se termine un jour par la mort et que cela n’a rien d’un tabou. Et qu’avant cette inexorable fin, la vieillesse ne condamne aucunement à la tristesse. C’est comme ça que je vois mon rôle et c’est pour ça que je suis payée : donner du bonheur à mes vieux, jusqu’à leur dernier souffle”.

(*) Ecrit avec Catherine Siguret.

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