TEMOIGNAGE. Mauricio Garcia Pereira : son terrible récit sur l’abattage des vaches gestantes

Ouvrier dans un abattoir pendant près de huit ans, Mauricio* a eu le courage de dénoncer l’abattage des vaches gestantes. Une pratique légale mais révoltante abordée dans Les Damnés, des ouvriers en abattoir, samedi 5 juin à 21 h 00 sur Public Sénat.

Dans quelles conditions avez-vous été embauché à l’abattoir municipal de Limoges, en 2010 ?

Mauricio Garcia Pereira : Je suis espagnol, je viens d’un village de Galice. En 2001, j’ai suivi la mère de mon fils jusqu’à Limoges. J’ai appris le français en travaillant comme serveur, mais en 2007, après notre séparation, je me suis retrouvé à dormir dans ma voiture. Et puis un jour, l’agence d’intérim m’a dit : "Au fait, tu sais que les abattoirs municipaux embauchent ? Il y a même un CDI à la clé." Voilà. Les trois lettres magiques.

Quelle idée vous faisiez-vous de ce métier ?

J’ai grandi dans une ferme. Donc élever des animaux pour les tuer et les manger, je savais ce que c’était. Enfin, je croyais.

Que ressentez-vous en franchissant pour la première fois la porte du plus grand abattoir public de France, celui de Limoges donc ?

Le premier choc, c’est le bruit, les camions qui vont et viennent. D’un côté, ceux qui déchargent des animaux vivants, de l’autre, les camions frigorifiques qui repartent avec les carcasses. Et puis quand on entre dans le bâtiment où sont les chaînes d’abattage, il y a cette odeur, ir-res-pi-ra-ble ! Un mélange de sang, d’excréments d’animaux… C’est très violent.

À quoi ressemble cette chaîne d’abattage ?

C’est comme dans une usine, un capharnaüm très organisé. Vous avez des ouvriers en combinaison blanche, chacun se trouve sur sa plate-forme hydraulique d’un mètre carré, à son poste. En début de ligne, il y a le matador, celui qui étourdit les vaches avec un pistolet perforateur. La vache tombe, elle est montée à 5 mètres de haut, pendue par la patte arrière gauche et saignée. Il faut voir ces bêtes de près d’une tonne, le sang… Ensuite, un ouvrier lui coupe les pattes, un autre l’écorche, un troisième l’éviscère et, à la fin, la carcasse termine au frigo.

À quelle cadence les animaux étaient-ils débités en carcasses ?

Chaque minute et demie, une vache était tuée. Trente-cinq dans l’heure. Les camions des grossistes arrivaient avec les animaux dès 4 h ou 5 h du matin. Quand nous, on arrivait, il y avait déjà 300 vaches, 300 moutons, 300 cochons et 70 veaux en attente.

On dit qu’elles ont peur d’entrer…

Bien sûr ! Chez l’éleveur, les vaches ne veulent pas monter dans le camion du grossiste, et quand elles arrivent à l’abattoir, elles ne veulent plus en descendre ! Pourquoi ? Parce qu’elles sentent l’odeur du stress des précédentes !

Quand comprenez-vous que des vaches gestantes sont également abattues ?

Un jour, je me suis retrouvé au poste triperie. En gros, on y passe ses heures à jeter les boyaux, les intestins… Et quotidiennement, en fin de journée, je retrouvais les restes de vingt vaches gestantes. Ça dire des fœtus mais aussi dix veaux, prêts à naître et sciemment tués puisqu’ils mettent vingt minutes à mourir après le décès de leur mère. Ça m’a retourné. (Il s’étrangle.)

C’est pour ça que vous avez pris le risque de photographier ces veaux dans la poubelle et de les donner à L214, association spécialisée dans la lutte contre la souffrance animale ?

Bien sûr ! Qu’est-ce que je dis à mon fils, moi ? Que pour 1 350 euros net, j’envoie des petits veaux à la poubelle ? Que je les laisse mourir dans le ventre de leur mère ?

Vous avez perdu votre travail et l’abattoir, lui, n’a pas été condamné…

Il faut une prise de conscience au niveau européen, que les lois changent. On tue chaque année des milliers de veaux pour que le cours de la viande ne baisse pas ! Pourquoi la société ne se révolte-t-elle pas ?

*Auteur de Ma vie toute crue (Plon), disponible en poche.

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