Trois femmes, trois agricultrices, trois parcours hors du commun

Fortes de leur parcours d’excellence, de leur passion ou de leur expertise de la tech, elles inventent de nouveaux modèles d’exploitation.

Anne-Cécile Suzanne, du cabinet de conseil à la ferme

30 ans, cheffe d’exploitation dans l’Orne
Son parcours.
Atypique, il illustre combien l’agriculture se nourrit de caractères de battants. Anne-Cécile ne devait pas reprendre l’exploitation familiale – polyculture et vaches allaitantes – dans l’Orne, jusqu’au jour où son père, hospitalisé, l’appelle au secours. À 20 ans, cette fille unique quitte alors Boston pour l’exploitation de Mauves-sur-Huisne que son père gérait seul, sans pour autant lâcher son master de management et contrôle de gestion entre la Boston University et Harvard. Son père la guide par téléphone, elle ne sait rien faire, ni conduire un tracteur ni nourrir les animaux. Le jour aux champs, le soir ses cours en Skype avec Boston : «Trois mois durant. Il fallait vraiment avoir 20 ans pour tenir.» L’année suivante, elle recrute un salarié, toujours là, qui lui enseignera les fondamentaux et lui permettra de poursuivre sa double vie marathon entre conseil et ferme. Un stage de fin d’études au sein du cabinet de conseil EY, puis deux ans de master Affaires publiques à Sciences Po. Deux jours à Paris, le reste de la semaine à Mauves. Elle prépare l’ENA dans la foulée, et constate que ses congénères ne connaissent pas grand-chose à l’agriculture… Fin 2017, Anne-Cécile intègre le cabinet de conseil Deloitte et navigue entre La Défense et Mauves. Consultante la semaine, agricultrice le week-end. Intense. Il y a un an, elle saute le pas, se recentre sur son territoire, bascule 100 % agricole, devient pour un temps DGA d’une coopérative agricole voisine et première adjointe au maire de son village.
Sa démarche. Aujourd’hui, à 30 ans, la cheffe d’exploitation, parrainée par Édouard Bergeon* dans la première promotion du Collège citoyen de France, entame le développement d’une filière d’élevage et de commercialisation. Un challenge.
Son exploitation. Indispensable : « Sans la ferme, je perds pied. » 180 hectares en polyculture et un élevage plein air de vaches allaitantes, des Blondes d’Aquitaine, engraissées à la ferme. Rien n’a changé, hormis une baisse du cheptel (85 mères, 240 bovins aujourd’hui). Un verger bio de 300 pommiers pour une production de jus et de cidre. Des abeilles. Un gîte à la ferme (14 lits).
Circuits courts. Un de ses credo. La transformation et la vente directe des produits – viandes (séchées, bolognaises, terrines, etc.) et pommes – représentent 5 % de son chiffre d’affaires. Elle assure la distribution sur le marché de Mortagne-au-Perche le samedi matin et dans les épiceries locales .« Beaucoup de travail, mais avec une dimension plaisir grâce au retour des consommateurs qu’on ne reçoit que là. » Le gîte rapporte environ 1 500 € par mois et couvre son emprunt.
Ses priorités. Changer les mentalités vis-à-vis des agriculteurs. Sauver la filière allaitante par des initiatives. S’organiser en réseau. Offrir une maîtrise de la valeur pour les agriculteurs, de la production à la consommation.
Rémunération. Quand elle dirigera la filière qu’elle est en train de créer…

*À voir sur la chaîne d’Édouard Bergeon, CultivonsNous.tv : « Le Grand entretien, Anne-Cécile Suzanne, éleveuse .» La ferme : scealagaulardiere.wixsite.com/suzy. Le gîte : bienvenueaugite.wixsite.com/visite.

Claire Bernard, néorurale éclectique

Claire Bernard prépare son maraîchage pour le printemps prochain.

30 ans, en duo avec un boulanger dans le Limousin
Son parcours.
Des voyages à gogo, comme autant d’expériences. Un BTS tourisme à Nantes, un bachelor Événementiel et tourisme d’affaires à Angers. Un an au pair en Irlande, un stage à la Réunion, des jobs en villages vacances, dans des hôtels, des musées… Claire refuse les CDI et multiplie les apprentissages. Après une année décisive de woofing au Canada, elle se fait embaucher dans une ferme de maraîchage près de Montauban, découvre l’ouvrage de Jean-Martin Fortier, Le Jardinier-maraîcher, puis entame à Gaillac (Tarn), en 2016, un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole orienté maraîchage biologique. Elle y rencontre Gaël, en filière boulanger paysan. Le duo s’éprouve à la dure, une saison à gérer un camp de yourtes, à Tignes, sans eau ni électricité. Les deux Nantais montent leur projet, visitent des fermes à reprendre. La dernière sera la bonne.
Leur exploitation. La Ferme des Sailles, 30 hectares en deuxième année de conversion bio, une grange, le tout loué à l’association Terre de liens. Le couple a acheté la maison. Claire et Gaël, tous deux chefs d’exploitation, sont réunis dans un GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun), ont chacun bénéficié de la dotation jeune agriculteur (soit 50 000 € au total), et sont officiellement installés à la ferme depuis mars 2020. La confection des pains et biscuits démarre fin 2020 – les résultats dépassent leurs prévisions -, et leur fonctionnement s’organise. Deux cabanes accueillent des woofers avec projet.
Leur démarche. Du grain au pain, et des graines aux légumes. Avec un prévisionnel chargé à la hausse pour éviter les mauvaises surprises. Et Claire est devenue une «tête chercheuse» des aides et subventions.
Circuits courts. Vente directe de produits à forte valeur ajoutée, comme le pain et les légumes, avec leur camion. Pas de vente sur place.
Leurs priorités. Après avoir commencé par les pains et les biscuits, Claire prépare le maraîchage, qui commencera au printemps prochain sur 2000 mètres carrés et une serre, via sept jardins. Après deux hivers en mobile home, le couple espère finir les travaux de la maison pour s’y installer en février. Ils se préservent leurs dimanches « pour tenir» et deux semaines de vacances en août, à Noël, et une en avril. Lucides, ils souhaitent «continuer à être dans l’endurance».
Rémunération. Pour l’instant, le couple réinvestit et rembourse 600 € mensuels pour leur emprunt de 60 000 €. À la fin de l’année, ils envisagent de se dégager 500 € chacun et, progressivement, deux salaires de 1 500 € en 2023.

la fermedessailles.com. À voir sur CultivonsNous.tv : «Les Résistants n° 34 – Rêver réalité.»

À écouter : le podcast de la rédaction

Alexia Rey, maraîchère bio tech

Alexia Rey défend un modèle de ferme de petite surface.

32 ans, DG et cofondatrice de NeoFarm dans les Yvelines
Son parcours.
Pas commun. Après Sciences Po, Alexia Rey travaille dans l’investissement, en conseil en économie solidaire et dans la tech. Une rencontre avec Olivier Le Blainvaux, polytechnicien engagé pour un nouveau modèle d’agriculture, la fait basculer dans l’agroécologie, un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole réalisé en alternance en poche, et la voilà maraîchère agronome de l’équipe.
L’exploitation. NeoFarm, deux hectares de maraîchage bio tech inaugurés le 18 juin dernier, à Saint-Nom-la-Bretèche, dans les Yvelines. Ou comment l’innovation technologique se met au service d’une agriculture durable de maraîchage. Sur le site, une trentaine d’espèces de légumes différentes sont cultivées avec soin. Mais autant le radis peut s’automatiser, autant la tomate demande des soins humains. Une quinzaine de personnes – ingénieurs développement ou agronomes essentiellement – travaillent sur l’exploitation pilote.
Sa démarche. Obtenir une grande productivité sur de petites surfaces, avec l’objectif de nourrir 1000 personnes avec 1 hectare. Ce nouveau modèle agricole prône le maraîchage bio intensif en serre ou sur plein champ avec le minimum d’intrants et d’énergies fossiles pour préserver la biodiversité et l’environnement ; et l’utilisation d’outils automatisés, pour réduire la pénibilité et la main-d’œuvre – une dizaine d’outils mise au point pour l’instant, dont certains 100 % autonomes, comme, par exemple, un portique sur rail dans les serres. Une application de base de données numérisées (rotation des cultures…) pilote l’exploitation.
Objectif. Construire plus grand que soi. Accompagner de jeunes sociétés dans l’innovation économique, sociale et solidaire. Bref, faire essaimer le modèle NeoFarm, et gérer pour des collectivités ou de grands céréaliers qui souhaitent se diversifier des microfermes en maraîchage bio, clé en main. Deux projets pour 2022. Le coût d’installation (ferme, serres, réseaux, raccordements…) : environ 1 million l’hectare, finançable à 70 % par des subventions. Le business plan annonce un équilibre en cinq ans pour des investissements sur vingt ans. Ensuite, NeoFarm devient le support d’accompagnement des fermes et de leurs maraîchers. Et poursuit en parallèle le développement de nouveaux outils, la documentation agronomique, le développement de son réseau de partenaires de distribution, et couvre les enjeux de formation des nouveaux agriculteurs.
Circuits courts. Distribution locale dans un rayon de vingt kilomètres (magasins La Vie claire, Biocoop, La Ruche qui dit oui…) ou en ligne.
Ses priorités. L’approche technologique, financière et solidaire des pratiques agricoles pour renforcer la souveraineté alimentaire du pays, relever le défi de formation et s’adapter aux changements climatiques.
Rémunération. Actionnaire fondatrice.

neo.farm

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