Virginie Despentes, chère icône féministe et queer

  • Le roman Cher connard de Virginie Despentes est sorti mercredi chez Grasset. Parmi les 490 nouveaux livres de la rentrée littéraire, il est celui qui, pour l’heure, fait le plus parler de lui.
  • « Il y a peu de femmes écrivains qui atteignent ce niveau de reconnaissance, en termes de vente et d’appréciation critique. Virginie Despentes renvoie une image différente du « grand écrivain » : déjà parce qu’elle est une femme, puis parce qu’elle vient d’un milieu populaire, qu’elle parle de prostitution, de violence et qu’elle assume une parole politique », explique Cécile Chatelet, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’université d’Angers.
  • Virginie Despentes est aussi une icône lesbienne et féministe. « Beaucoup vont chercher chez elle des pistes de réflexion. Son énergie est salvatrice. Lire Despentes permet de se ressourcer, de prendre de l’énergie pour militer », affirme Margot Lachkar, chercheuse à l’université de Vienne (Autriche) et Paris-8.

Si la rentrée littéraire 2022 avait un visage, elle aurait celui de Virginie Despentes. Son Cher connard, paru mercredi chez Grasset, semble éclipser – ou du moins faire de l’ombre – aux quelque 490 nouveaux romans attendus en librairie d’ici à la fin septembre.

L’AFP qualifie l’autrice de « superstar ». Télérama met l’écrivaine de 53 ans à la Une en parlant d’ « événement de la rentrée ». Pas un média culturel, même parmi ses détracteurs, n’a attendu une semaine avant de chroniquer le livre. Virginie Despentes n’avait pas publié de nouveau roman depuis le troisième tome de Vernon Subutex en 2017, mais cette attente n’explique pas à elle seule un tel engouement, ni une telle visibilité médiatique. Alors pourquoi, ce retour fait-il autant parler ?

« Elle a réussi l’union entre le grand public et un univers radical »

« Il y a peu de femmes écrivains qui atteignent ce niveau de reconnaissance, en termes de vente et d’appréciation critique. Virginie Despentes renvoie une image différente du « grand écrivain » : déjà parce qu’elle est une femme, puis parce qu’elle vient d’un milieu populaire, qu’elle parle de prostitution, de violence et qu’elle assume une parole politique, souligne Cécile Chatelet, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’université d’Angers. Elle s’est construite sans réseau, n’a pas fait une grande école, elle est passée par la prostitution, elle a été dans le milieu punk. C’est aussi cette trajectoire dans son ensemble qui la rend particulièrement remarquable dans le paysage littéraire. »

Pour Marie Kirschen, autrice d’Herstory, histoire(s) des féminismes, Virginie Despentes a quelque chose d’unique : « Elle est très installée dans le monde de l’édition mais elle a aussi un côté punk, alternatif – des cercles qu’elle a fréquentés et qu’elle connaît bien. Etrangement, elle a réussi une sorte d’union entre le grand public et un univers très radical. »

Un style d’écriture

Virginie Despentes, c’est un style d’écriture, rythmé, marqué par l’oralité, un certain humour et des références à la pop culture plus ou moins récente – Walking Dead et RuPaul’s Drag Race sont cités dans Vernon Subutex, Pretty Little Liars, PNL et Bad Bunny dans Cher connard. « Sa manière d’écrire crispe une partie des lecteurs trouvant son écriture un peu facile. Sans la porter aux nues, elle fait des choses littérairement très bien qui sont passées sous silence, indique Cécile Chatelet. Virginie Despentes lit beaucoup, intègre des idées et les diffuse largement. »

Si elle a fait une entrée tonitruante dans le paysage littéraire français en 1994 avec Baise-moi, son premier roman écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, six ans avant de défrayer la chronique en le portant à l’écran avec Coralie Trinh Thi, c’est avec sa trilogie Vernon Subutex, sortie entre 2015 et 2017, que la notoriété de Virginie Despentes a atteint un plus large public. Elle a composé une galerie de personnages qui, au fil des chapitres, composent un portrait de la société française de l’époque. Il y est question de musique, de précarité, de religion, de désenchantement, de montée du populisme, d’attentats, de Nuit debout ou encore, car l’énumération est loin d’être exhaustive, de violences faites aux femmes, certaines pages semblant prédire le mouvement MeToo.

« Lire Despentes permet de prendre de l’énergie pour militer »

« Je pense que beaucoup de personnes vont chercher chez Despentes des pistes de réflexion, pour puiser la colère dans ses œuvres. Son énergie est salvatrice pour beaucoup de féministes. Lire Despentes permet de se ressourcer, de prendre de l’énergie pour militer », affirme Margot Lachkar, chercheuse à l’université de Vienne (Autriche) et Paris-8 et coautrice d’Ecrire à l’encre violette : Littératures lesbiennes en France de 1900 à nos jours.

« Elle est une icône pour les féministes et/ou les lesbiennes, appuie Marie Kirschen. Cette histoire d’amour commence avec King Kong Théorie qui est, pour moi, l’un des textes féministes français les plus marquants. A sa sortie, en 2006, cela a été un choc pour plein de femmes. C’est souvent l’un des premiers textes que l’on conseille de lire comme introduction au féminisme parce qu’il est à la fois théorique, c’est un vrai essai, mais aussi autobiographique. Elle parle de sujets comme le travail du sexe, la pornographie, qui font l’objet de débats inflammables, mais elle les aborde à travers ce qu’elle a vécu. »

Si Margot Lachkar estime que King Kong Théorie est « un ouvrage qui commence à dater et demande à être dépassé », elle souligne que c’est au moment de sa publication que Virginie Despentes « est devenue quelqu’un d’autre dans l’œil du public : elle n’était plus seulement l’autrice de romans engagés mais aussi une théoricienne. » Et la chercheuse de poursuivre : « L’autre changement est survenu avec Apocalpypse bébé, le livre suivant [paru en 2010], qui a un statut à part dans son œuvre. C’est le premier qu’elle a publié après son coming-out lesbien et le premier à contenir une dimension lesbienne aussi importante. Il est très radical, féministe, queer et a malgré tout obtenu un prix [le Renaudot]. »

« Lesbienne à 35 ans »

Virginie Despentes dit « être devenue lesbienne à 35 ans ». « Elle a fait son coming out à une époque qui n’a rien à voir avec aujourd’hui. J’étais heureuse de voir une femme très connue, respectée dans son milieu, assumer à 100 % d’être en couple avec une femme, se revendiquer lesbienne, témoigne l’autrice d’Herstory. C’était fort de la voir porter cette identité et ces messages-là sans s’excuser, de manière très décomplexée. »

« Sa position singulière est précieuse pour toute une partie de la population qui ne se sent pas représentée dans la littérature, ni dans le discours médiatique », relève Cécile Chatelet. Marie Kirschen donne l’exemple de la tribune Désormais on se lève et on se barre en réaction au César du meilleur réalisateur décerné à Roman Polanski en 2020. « Dans les médias, on entendait beaucoup l’idée qu’il fallait « séparer l’homme de l’artiste ». Pendant la cérémonie, il y a eu la protestation d’Adèle Haenel et de Céline Sciamma. Le fait que, à la suite de ça, Virginie Despentes mette un coup de pied dans la porte et prenne clairement position a déclenché un très grand enthousiasme chez des personnes heureuses d’entendre ce message porté publiquement. »

La tribune publiée après l’attentat contre Charlie Hebdo a quant à elle suscité la polémique. « Les gens citent trois phrases, utilisent ce texte pour la faire passer pour une apologiste du terrorisme, alors que ce n’est pas du tout ce qu’elle dit », déplore Marie Kirschen.

« Ses romans sont ceux de la diversité des points de vue »

Les contempteurs de Virginie Despentes caricaturent facilement ses discours et le contenu de ses livres. C’est ce qui se passe avec Cher connard où il est question de MeToo, de féminisme, d’addiction, des réseaux sociaux… « Despentes est un aspirateur. Elle récupère toutes les idées de notre époque, tendance gauchiste, les broie dans sa langue parlée, leur donne du rythme, du punch (…). Et le tour est joué », cingle par exemple Transfuge, allant jusqu’à la décrire comme une « Pascal Praud de gauche ».

« On insiste beaucoup sur le fait que Virginie Despentes donne voix aux personnages de femmes, aux minorités, à des gens qu’on n’entend pas habituellement – ce qui est tout à fait vrai – mais ses romans sont ceux de la diversité des points de vue, rappelle Cécile Chatelet. Dans Vernon Subutex, comme dans Cher connard, ce qui l’intéresse, c’est la confrontation des positionnements et elle arrive assez bien à traduire des points de vue réactionnaires sans que ce soit caricatural. Elle est capable de formes de renversements qui mettent à mal ce que ses détracteurs peuvent penser d’elle de manière stéréotypée. »

« Elle fait partie d’une constellation d’autrices lesbiennes »

Enfin, si Virginie Despentes a une place importante dans le paysage littéraire français, c’est parce qu’elle influence toute une génération d’autrices. « On voit beaucoup de manières d’écrire qui s’inspire de Despentes, sans que ce soit forcément conscient, avec des formules franches », signale Cécile Chatelet.

Attention cependant à ne pas en faire l’arbre qui cache la forêt. « Quand je fais le test autour de moi en demandant de nommer cinq autrices françaises ouvertement lesbiennes et dont l’œuvre est ouvertement lesbienne, Virginie Despentes est la seule citée, constate l’autrice d’Ecrire à l’encre violette. Or, elle fait partie d’une constellation d’autrices écrivant de la littérature lesbienne, queer, féministe. D’ailleurs, dans un passage de Cher connard, elle cite un roman lesbien sorti l’année dernière, Viendra le temps du feu de Wendy Delorme, et je trouve ça très chouette de sa part, dans son roman à elle, de citer un autre livre contemporain. Pour moi, c’est une solidarité féministe qui s’exprime à travers cette démarche », ajoute Cécile Chatelet.

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