Amal Belabbes Chakor, celle qui a conquis internet et démocratisé le vintage avec ses "Shoppe la story",

Ces dernières années, le vintage est partout. Une manière écoresponsable de consommer la mode pour certain.e.s, une façon de trouver des pièces de style à un prix abordable pour d’autres. Peu importe les raisons, il semble s’être imposé comme une alternative séduisante à la fast-fashion.

Et si nombreuses sont les métropoles, françaises mais aussi internationales, à avoir des boutiques dédiées à la seconde main dans leurs quartiers branchés, l’arrivée d’internet a permis aussi de donner une autre image à ce mode de consommation, tout en la démocratisant.

Le vintage a assuré ma survie, il m’a permis d’exister à part entière. – Amal Belabbes Chakor

C’est d’ailleurs l’ambition d’Amal Belabbes Chakor qui sur son compte Instagram organise, deux fois par semaines des « Shoppe la story ».

Dans une mise en scène chaleureuse, elle présente les pièces à vendre et permet ainsi à de nombreuses jeunes femmes de se procurer des pièces de bonne facture, qu’elles soient griffées ou non.

Amal Belabbes Chakor : « C’est avec le vêtement et la chine que j’ai appris à m’épanouir en tant que femme et à accepter qui je suis »

Aujourd’hui, on parle beaucoup de vintage ou de seconde main avec pour ambition l’idée de donner une seconde vie à des pièces qui, pour la plupart, s’accumulent dans des placards ou dans des entrepôts en attendant de trouver preneurs.

Lorsqu’on sait où vont nos vêtements lorsqu’on les donne et à une époque où les inégalités sociales se creusent, l’idée de trouver des pièces de mode aussi durables qu’originales à un prix accessible intéresse forcément beaucoup de monde.

Aussi, lorsqu’on a trouvé une bonne adresse vintage, on a tendance à vouloir la garder pour soi. On la transmet avec parcimonie, à quelques personnes de confiance seulement, comme par peur de devoir partager un trésor. 

C’est le cas avec Amal Belabbes Chakor, une passionnée de vintage qui depuis 1 an propose à la vente sur son compte des pépites vintage. 

Avec authenticité et créativité, elle présente non-seulement des pièces attrayantes, mais use aussi de son aura solaire pour nous réapprendre la valeur du vêtement et l’amour que doit procurer une bonne trouvaille.

Marie Claire : Quel est votre rapport au vêtement ?

Amal Belabbes Chakor : Tout vient de ma mère qui était elle-même était une férue de sapes et de pièces insolites. Quand elle était jeune, en Algérie, elle avait une bande d’amis issus de milieux sociaux différents. Comme elle venait d’un milieu plus modeste que certains d’entre eux, elle créait ses vêtements elle-même ou alors elle les chinait.

Il faut garder en tête qu’avant, porter des pièces de seconde main, c’était la honte. Notamment dans les cultures africaines ou asiatiques où l’habit c’est ton identité. Il représente aussi d’où tu viens. Mais ma mère faisait la différence avec ses looks, cultivait un mythe qui la déterminait.

Elle nous a transmis ce goût, dès l’enfance, en nous traînant dans ce qu’elle appelait les « stibidik », un nom de code qu’elle usait pour parler de la seconde main. En berbère, « sti » signifie « choisi » et « bidik » veut dire « avec tes mains.

Je n’ai jamais été aussi stylée que quand j’étais pauvre.  – Amal Belabbes Chakor

J’ai grandi dans un quartier en Lorraine où il y avait peu de personnes non-blanches, donc j’étais pointée du doigt. Et ma mère nous disait : « Plutôt que de vous fondre dans la masse, cultivez votre différence ». On est six enfants dans ma famille, et chacun d’entre nous est à la recherche de coupes et de matières insolites.

Ma mère, c’est ma muse, mon égérie, mon modèle de vie et encore plus dans la sape.

Le vintage a assuré ma survie, il m’a permis d’exister à part entière.

Pour vous, le vêtement semble aussi être une manière de trouver une forme de dignité…

Totalement. J’ai perdu ma mère à 23 ans et à l’époque, j’avais lancé Stibidik, avec trois associées. L’idée était de digitaliser le monde de la friperie mais on n’a pas réussi à faire ce qu’on voulait.

Je n’ai pas voulu m’arrêter là, je croyais vraiment en l’idée de démocratiser le vintage. 

J’ai vécu une passe financière vraiment compliquée et la seule chose qui me restait, c’était le vêtement et le vintage. Parce que même sans argent, je pouvais cultiver mon style, mon apparence et donc préserver ma dignité, voire l’exacerber.

Je le répète souvent, mais je n’ai jamais été aussi stylée que quand j’étais pauvre (rires). La galère oblige à développer des trésors de débrouillardise.

Je peux dire aujourd’hui que le vintage m’a sauvée.

Comment sont nées les « Shoppe la story » sur Instagram ?

Elles existaient avec Stidbidik. Au début, on travaillait avec un réseau de shop en France, Belgique et Luxembourg. C’était un Vestiaire Collective du vintage en gros.

Mais le modèle économique n’était pas bon et quand on s’est retrouvé en galère d’argent, on s’est dit qu’on allait faire des ventes éphémères sur Instagram. Ça a pris, mais c’était trop tard pour relancer la plateforme.

J’ai donc trouvé un travail en tant que cheffe de projet digital, puis j’ai travaillé un peu avec la créatrice de bijoux Leila Buecher. Mais chiner me manquait vraiment.

Quand le vêtement me procure une émotion, que je sais comment il peut être porté, mis en scène et quel son va l’accompagner : je prends tout de suite. – Amal Belabbes Chakor

Lorsque j’ai dû déménager pour emménager avec mon mari, il a fallu que je vende mon stock de fringues. Et comme je suis trop flemmarde pour Vinted et que j’adore la musique, je l’ai fait sur Instagram en défilant sur des musiques que j’adore.

Je l’ai fait juste pour vider mon dressing, mais ça a pris ! Donc j’ai repris la chine de pièces et mon mari m’a poussé à lancer un projet. J’ai fait de plus grosses sélections et elles sont passées d’une session à deux.

Je n’ai rien inventé, mais je pense que ce qui fait la différence, c’est la manière dont je présente les ventes.

Comment sélectionnez-vous les pièces que vous vendez ?

La priorité pour moi, c’est la matière. Je chine très rarement sur cintres, ce sont donc les matières qui m’interpellent. Viennent ensuite les coupes, les couleurs, les motifs…

Quand le vêtement me procure une émotion, que je sais comment il peut être porté, mis en scène et quel son va l’accompagner : je prends tout de suite.

La provenance a aussi son importance : made in France, Italie ou UK, on sait que c’est de la bonne qualité.

Ça a été difficile de passer de chiner pour soi à chiner pour les autres ?

Au début, j’avais du mal à me séparer des pièces et puis avec le temps… Pour être honnête, ma motivation première n’a pas été de préserver l’homme et la planète. Mais à force d’acheter des pièces de qualité, tu constitues ton dressing et tu es moins dans la quantité. Du coup, c’est dommage de garder des pièces qu’on ne va pas porter.

Quand je chine des pièces, que je les vends et que les filles m’envoient des photos en les portant… Je ressens une certaine fierté. D’autant qu’aujourd’hui, 90 % de ma clientèle est racisée et beaucoup me disent : « Je n’aurai pas pensé aimer le vintage, parce que ce n’est pas culturellement dans mes codes ».

C’est un combat qui devient presque politique. On commence par soi et on élargit à un enjeu collectif. Et c’est comme ça qu’on y arrivera pour moi.

Est-ce que vous différenciez le vintage de la seconde main ?

Je fais une différence dans le sens où pour moi la seconde main, c’est ce qui est issu de la fast-fashion.

Aujourd’hui, on te donne des définitions pour le vintage que je trouve un peu snob. Il faudrait apparemment que les pièces aient à minima 20 ans d’existence alors qu’il m’arrive de trouver des pièces de bonne qualité avec une aura old school et je ne vois pas pourquoi je les négligerais.

Puis il y a des marques comme Réalisation Par ou Reformation qui s’inspirent directement des codes du vintage. Le vintage est donc aussi devenu une esthétique.

Ce qui compte pour moi, c’est la manière dont les vêtements sont manufacturés, les matières, les coupes. J’ai beaucoup de mal avec l’idée qu’on intellectualise le vintage.

Il y a toujours eu un stigmate social sur les personnes qui achètent de la seconde main. Les choses ont-elles changées ?

Il y a des gens pour qui la découverte du vintage a été « Tiens, j’ai plein de pièces de designers chez moi qui appartenaient à mes parents, grands-parents, et si je les portais ». Ce n’est pas mon cas et du coup, je n’ai pas ce truc d’intellectualiser le vêtement.

Avec Tsibidik, je me suis retrouvée à faire des événements avec d’autres personnes du vintage et je ne me sentais pas à ma place. J’avais l’impression que j’avais un rapport trop en surface à ce milieu, qu’on voulait me faire comprendre que je n’avais pas les codes. Je suis fascinée par les gens qui peuvent dire la naissance d’une tendance et la raison pour laquelle on la retrouve sur une pièce à une époque donnée, mais ce n’est pas moi.

Ce qui me transcende, c’est l’émotion que le vêtement va me procurer, parce qu’il va me mettre dans un état d’esprit, me permettre d’entrer dans un personnage.

Il y a une notion de jeu pour vous dans le vêtement n’est-ce pas ?

Totalement. Pour moi, le vêtement est magique. Un jour, tu donnes l’impression d’avoir grandi dans un quartier chic parisien, l’autre d’être Erykah Badu et celui d’après Pernille Teisbaek. Le vêtement me permet d’accéder à ces différents mondes, tout en restant qui je suis.

Le vintage n’est pas réservé à une élite et peut-être qu’il en donne parfois l’impression parce que sont utilisés des mots et des codes qui semblent étranger à des personnes issues de milieux modestes.

Avez-vous vu une évolution dans l’industrie du vintage ces dernières années ?

Beaucoup de personnes se sont mises à vendre du vintage. Je trouve ça vraiment cool, mais il y en a aussi qui cherchent à s’enrichir sur le dos des gens par simple effet de mode.

Le vintage, est une manière de cultiver son style. – Amal Belabbes Chakor

Vendre du vintage, c’est ma passion, je ne le fais pas parce que c’est cool ou juste pour me faire de l’argent.

On voit d’ailleurs émerger une certaine uniformisation dans les pièces proposées, l’idée de « tendances » est entrée dans le vintage…

Oui, toujours les mêmes pièces… Le style à la Parisienne, à la française. C’est ce que j’essaye aussi de briser dans mes sélections.

J’ai malheureusement l’impression que cet avènement du vintage, alors qu’il devait apporter du positif d’un point de vue environnemental et social contribue, à une certaine échelle, à creuser un gap entre les classes sociales.

Pour moi, ça vient gâcher l’idée de chine et ça enlève du choix. Le vêtement doit aider à mieux se connaître. C’est avec le vêtement et la chine que j’ai appris à m’épanouir en tant que femme et à accepter qui je suis.

À vouloir dénaturer le côté original du vintage, on perd la joie de créer son style à partir de ce qu’on trouve.

Cela joue sur notre rapport au style, finalement ?

Exactement. Le vintage, est une manière de cultiver son style. Souvent en dehors de ce qui fait la tendance à un instant T.

La force du vintage, c’est aussi qu’il redonne de la valeur aux vêtements…

Avec le vintage, il faut tester. Pour apprendre, il faut commettre des erreurs. Le vintage permet d’exercer son œil, d’apprendre à aimer certaines matières et coupes.

C’est comme pour la nourriture, quand tu es habituée à manger de bons produits, tu préfères la qualité à la quantité. C’est pareil avec la sape.

Je n’ai pas envie d’aller dans un discours moralisateur malgré tout. Il m’arrive encore de consommer de la fast-fashion, parce que parfois, je ne trouve la pièce que je veux, dans la qualité que je veux à un prix qui m’est accessible.

Le déclic doit venir de soi si on veut avoir un autre rapport au vêtement.

Dans vos « Shoppe la story », le costume est devenu votre signature. Quelle place cet ensemble occupe-t-il dans votre rapport au vêtement ?

C’est drôle qu’on en parle, parce qu’à côté des « Shoppe la story », je fais aussi du stylisme et du personal shopping. Je travaille notamment sur un projet de « valise flottante » pour une fille qui travaille à l’ONU et va devoir voyager dans une dizaine de pays.

Pour ça, il n’y a rien de mieux que le costume. Qu’il soit fitté, oversize, avec des talons, des baskets, une chemise, un décolleté… Le costume impose une présence. Avec une seule pièce, on peut exprimer différentes choses.

Les premiers costumes que j’ai chinés, je l’ai fait parce que c’est une pièce versatile. On peut utiliser le blazer sur un jean ou une robe, pareil pour le pantalon. Un ensemble avec un usage quasi à l’infini. Quand on parle d’écoresponsabilité, le costume est pile dans l’idée.

 

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