Dapper Dan : "Nous devons changer les choses de l'intérieur pour faire la différence"

  • Dapper Dan, le couturier de Harlem
  • Puma FUTROGRADE x Dapper Dan : la force de l’athleisurewear

L’apparition du streetwear dans le milieu du luxe a eu l’effet d’une lame de fond. Si aujourd’hui l’idée semble aller de soi pendant longtemps la culture hip-hop, berceau du style « streetwear » n’était pas considérée par les acteurs de la mode.

Elle pouvait au mieux être une source d’inspiration comme lors du défilé Chanel automne-hiver 91 imaginée par Karl Lagerfeld ou restait réservée au menswear comme l’a prouvé Riccardo Tisci lorsqu’il était designer pour Givenchy, entre 2005 et 2017.

C’est d’ailleurs ce dernier qui, des années plus tard, intronisera l’arrivée des sneakers lors du défilé Chanel Haute Couture Printemps-Eté 2014 avec sa mariée en baskets roses et lacets en tulle.

Depuis, la mode a beaucoup changé. Les designers, de Virgil Abloh à Kim Jones en passant par Grace Wales Bonner, Kanye West, Maria Griazia Chiuri et Bianca Saunders, ont montré que le streetwear était une esthétique qui n’était pas antinomique de raffinement, de noblesse et de savoir-faire.

Ce n’est donc pas un hasard de voir le succès derrière Puma Futrograde, le défilé événement de la marque qui s’est tenu en septembre dernier lors de la Fashion Week de New York.

C’était la première fois que la griffe allemande présentait une collection sur podium depuis sa collaboration avec le Fenty de Rihanna.

Entourée de 4 designers, la marque dont la direction artistique est assurée par la créatrice noire June Ambrose a réaffirmé son engagement pour le monde de la mode.

Parmi ces créatifs, le label madrilène Palomo Spain, la griffe parisienne Koché, la marque australienne P.A.M. (Perks and Mini) et aussi le tailleur Dapper Dan.

Et c’est ce dernier qui a marqué notre attention tant son parcours et son rapport à la mode et au streetwear continuent d’avoir un impact durable sur et en dehors des podiums de la Fashion Week.

Dapper Dan, le couturier de Harlem

S’il est aujourd’hui commun d’entendre que la mode sert à l’expression de son identité personnelle, pendant longtemps la mode a surtout été une manière de catégoriser voire même d’assoir une autorité sur ce qui pouvait être considéré comme de bon goût.

Cela dépendait en général de la classe sociale à laquelle on appartenait, son genre mais aussi sa couleur de peau. Dans les années 80, Harlem, à New York, est loin des podiums de la fashion week.

Quartier majoritairement habité par des personnes Noires et latinx, il viendrait peu à l’idée des pontes officiels de l’industrie luxe de l’époque d’aller jeter un regard sur ce qui s’y passe. 

Pourtant, depuis quelques temps, une nouvelle culture émerge des quartiers populaires new-yorkais portés par une jeunesse minorisée (racisées, queer) qui ne s’attend sans doute alors pas à voir sa créativité résonner, encore bien des décennies plus tard, dans tous les recoins du globe. 

La musique est la naissance de tout – Dapper Dan

L’émergence d’un nouveau mouvement musical et culturel s’accompagne constamment d’un nouveau style vestimentaire.

« La musique est la naissance de tout. Je ne dicte pas à mon public ou à qui m’aime comment s’habiller. Je laisse la coupe venir à moi et c’est pourquoi tous les pièces que je sors sont uniques. Mon travail est de traduire le style aux autres. Pour rassembler les gens dans la direction qu’ils veulent suivre » nous exprime d’ailleurs Daniel Day, mieux connu sous le nom de Dapper Dan, lors d’une interview effectuée par Zoom.

Si son nom circule depuis longtemps au sein des communautés noires internationales, marquant l’existence parallèle de deux histoires de la mode, en 2017 il gagne une reconnaissance mainstream après une polémique entourant un blouson en cuir présenté par Gucci lors de son défilé Croisière 2018, similaire à celui que Dapper Dan avait confectionné pour Diane Dixon en 1988.

Un hommage qui met du temps à être affirmé et poussera la maison de mode italienne, dont la direction artistique est alors assurée par Alessandro Michele, à proposer une collaboration à Dapper Dan.

En anglais, « dapper » est un adjectif dont le synonyme français est « élégant » et si aujourd’hui la mode porte haut l’histoire de celui qui a du fermer boutique pour des accusations de contrefaçons par des géants du luxe en 1992, il n’empêche que l’élégance déployée par Dapper Dan n’a pourtant, et ce dès ces débuts, n’a pas grand chose à voir avec celle qui était alors définie dans les grands quartiers new-yorkais pour une élite fortunée.

Lorsqu’il ouvre sa boutique dans les années 80, la clientèle de Dapper Dan comprend surtout des « hustlers » – arnaqueurs de toutes sortes – et dealers de drogues. Une clientèle malfamée qui lui vaut d’ailleurs d’être boudé par la communauté noire mais qui lui a aussi permis de pouvoir porter fièrement le surnom de « Couturier de Harlem ».

« Tout le succès que j’ai eu dans la mode, je leur dois. Il était logique de s’occuper d’eux puisque c’étaient eux qui avaient l’argent et le désir de le dépenser. […] Ils appréciaient d’avoir un endroit où ils pouvaient acheter des vêtements de qualité », explique Dapper Dan dans son autobiographie publiée en 2019.

Depuis, la clientèle a changé. Dapper Dan côtoie le monde du luxe et s’est fait chantre du besoin d’une meilleure représentativité des personnes racisées dans l’industrie de la mode. 

Sa collab’ avec Puma s’inscrit parfaitement dans l’idée du style qu’il définit depuis maintenant plus de 30 ans : une mode élégante et confortable qui continue de donner ses lettres de noblesses au streetwear.

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Puma FUTROGRADE x Dapper Dan : la force de l’athleisurewear

C’est le mot qui, au fil de notre conversation, provoque un sentiment d’effervescence au designer.

L’athleisurewear c’est une mode qui élève le sportwear au rang de chic, comprenez les ensembles de jogging molletonné ou les leggings de Yoga portés même en dehors des cours. 

Et c’est ce qui a intéressé le designer américain avec sa collection pour Puma FUTROGRADE. Une capsule de 4 pièces qui comprend également une version de la Clyde, mythique basket de Puma qui célébrait ses 40 ans en 2022.

Le choix de cette paire de sneakers replace aussi Puma dans l’histoire de la culture hip-hop tant la Clyde a été portée par les premiers B-boys. 

L’athleisurewear me donne l’opportunité de créer une révolution qui soit à la fois bruyante et silencieuse. – Dapper Dan

« C’est une histoire folle », s’exclame Dapper Dan lorsqu’on lui demande de parler de la connexion entre Puma et la culture hip-hop. « Ma génération a parcouru un long chemin et Puma avait une forte présence dans la culture, donc c’est une continuation. Nous la faisons juste passer à un niveau supérieur ».

De notre côté, une appellation nous vient en tête lorsqu’il s’agit de définir le style de Dapper Dan, « confort sur-mesure » qui allie à la fois son talent de tailleur et la force du vestiaire décontracté. 

Un titre qui semble lui convenir comme il nous l’explique : « J’adore, ce sont exactement les signaux que j’envoient. Mon style, c’est le vêtement de décontraction de luxe par excellence. Lorsque je porte mon ensemble Puma, j’ajoute une cane ou un fedora. Ça donne fière allure tout en restant confortable et élégant ».

Finalement, à travers sa collaboration pour Puma, le créateur de mode continue de redéfinir ce qu’est le streetwear : « J’ai été en Afrique comprendre qui je suis en tant que personne noire et j’ai été influencée par la culture et la couture sur place. Et c’est là que j’ai eu l’idée. Je voulais destigmatiser le sweat à capuche qui a mené à la mort de Trayvon Martin… Ils utilisent le sweat à capuche pour faire de nous des criminels. Moi, je veux prendre la mode telle que nous la portons mais d’une manière qui enlève ces stigmates. »

Il conclut : « L’athleisurewear me donne l’opportunité de créer une révolution qui soit à la fois bruyante et silencieuse. J’ai africanisé la mode, j’ai noirci la mode. L’essence de ce que je fais est purement révolutionnaire ».

Le plus difficile n’est pas de confronter les entreprises et les marques, mais de les convaincre de changer leur approche. – Dapper Dan

À l’heure où on réfléchit beaucoup au véritable impact des discours sur la représentation, Dapper Dan entend se faire passeur de savoir mais surtout d’opportunité. « Ma plus grande mission est d’être là où se prennent les décisions. Être une charnière entre deux mondes, celui dont je viens et celui auquel j’ai essayé d’ouvrir la porte », résume-t-il avec simplicité.

Face aux différentes polémiques qui ont secouées l’industrie, ce pionnier des questions de diversité et d’inclusion croit encore à la nécessité d’une médiation alors que beaucoup entrent en rupture aux vues des nombreuses polémiques qui continuent à faire l’actualité de la mode.

« Le plus difficile n’est pas de confronter les entreprises et les marques, mais de les convaincre de changer leur approche. J’essaie de sensibiliser les gens de couleur à cela », commence Dapper Dan. « Il y a une tendance aujourd’hui à se détourner des marques, mais le but n’est pas de se fâcher mais de les intégrer pour que cela ne se reproduise plus. Et un jour avoir une plus grande présence dans l’industrie. Nous devons changer les choses de l’intérieur pour faire la différence ».

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