Jean-Pierre Blanc : "Les jeunes ne segmentent plus les genres, les arts et la mode"

À l’occasion des 35 ans du Festival International de Mode et de Photographie, son fondateur Jean-Pierre Blanc revient sur l’histoire et les défis de cet évènement hors-norme. Et le photographe Julien Vallon immortalise les looks de ses brillants lauréats.

C’est la rencontre de la mode d’avant-garde la plus reconnue et détendue au monde, fondée sur la place laissée vacante par le Festival international du jeune cinéma d’Hyères (soutenu par Marguerite Duras), en 1983. Le seul événement mode international où les grands groupes fréquentent les tout jeunes créateurs, au coude-à-coude, dans l’herbe des jardins de la Villa Noailles. Un passage ou un prix au Festival international de mode et de photographie (1) ont été déterminants dans les carrières de nombreux créateurs désormais célèbres, dont Viktor & Rolf, Botter (désormais chez Nina Ricci), Felipe Oliveira Baptista (directeur artistique de Lacoste, puis de Kenzo), Gaspard Yurkievich, Julien Dossena (directeur artistique de Paco Rabanne depuis 2013), Anthony Vaccarello (directeur artistique de Saint Laurent depuis 2016). Entre autres.

Autodidacte, Jean-Pierre Blanc a créé «son» festival à tout juste 20 ans, et y a consacré sa carrière. Pour pousser les créateurs dans la lumière et soutenir ceux qui préfèrent la discrétion de l’ombre : «Il n’y a pas que des stars qui ont été révélées, il y a aussi les petites marques qui ont décollé, et de grands talents qui se sont épanouis dans des studios prestigieux.» Cette année, Jonathan Anderson (créateur de mode et directeur artistique de Loewe) préside le jury Mode, composé d’experts tels que le journaliste Tim Blanks, la top-modèle Kaia Gerber, l’illustrateur sonore Michel Gaubert ou la créatrice Grace Wales Bonner, entre autres grands noms. Certains suivront l’événement à distance, d’autres seront présents. Tous ont sélectionné les finalistes mode à Paris en janvier dernier, parmi 370 dossiers issus de 60 nationalités. Paolo Roversi préside de son côté le jury photographie. Dernière-née des catégories du Festival, les Accessoires de mode, dont le jury est présidé par Hubert Barrère (directeur artistique de la maison Lesage et corsetier).

En vidéo, Le 25e Festival international de la mode et de la photographie d’Hyères 2010

L’art, une vocation

Jean-Pierre Blanc demeure la figure charismatique de cet événement hors normes. En trente-cinq années d’exercice passionné, sa barbe s’est assortie à son patronyme, mais le regard, clair comme les eaux de l’île du Levant où il se ressource dès que possible, garde l’acuité d’un explorateur des nouvelles frontières de la création. Insatiable amoureux du Sud, Jean-Pierre Blanc est devenu, en 2003, directeur de la Villa Noailles, désormais centre d’art, où il programme des expositions de mode, de photographie, de design et d’architecture. Trois ans plus tard, il a fondé le festival Design Parade, à Hyères, et en 2016, le Festival international d’architecture intérieure, à Toulon. Homme de culture par vocation, il est lié à un art de vivre solaire qui lui donne bonne mine toute l’année, et c’est sans doute cette distanciation, géographique et philosophique, qui a garanti et peaufiné toutes ces années la singularité de ce festival aux multiples volets. Rencontre décalée autour de cette édition inédite à tout point de vue.

Revue de Style

Afin de célébrer les trente-cinq ans du Festival international de mode et de photographie, nous avons mis en images, dans l’écrin futuriste de la Villa Noailles, les silhouettes emblématiques de prestigieux lauréats. Sublimées par le photographe Julien Vallon, elles expriment l’immense liberté créative d’Hyères. Une revue de style qui fera l’objet d’une exposition lors de cette édition. Et une histoire de passion que nous raconte son fondateur, Jean-Pierre Blanc.

Robe en latex en cuissardes, Saint Laurent par Anthony Vaccarello, collection hiver 2020.
Anthony Vaccarello a gagné le Grand prix du Jury L’Oréal en 2006.

Blouse déstructurée en coton, pantalon fendu en panne de velours, collier plastron en cristal, l’ensemble Christoph Rumpf, collection hiver 2020. Bottines See by Chloé. Christoph Rumpf a gagné le Grand Prix du Jury Première Vision en 2019.

Robe en assemblages de pampilles de rhodoïd, ceinture et bottes, l’ensemble Paco Rabanne × Julien Dossena, collection hiver 2020.
Julien Dossena a remporté la Mention Spéciale du Jury et le Prix 1.2.3 en 2006.

Top et jupe en patchwork de tissus recyclés, l’ensemble Wataru Tominaga. Ceinture D’Heygere. boots Fratelli Rossetti.
Wataru Tominaga a gagné le Grand Prix du Jury Première Vision en 2016.

Madame Figaro. – Comment soutenir les jeunes dans cette période tangente ?
Jean-Pierre Blanc. –
Si on avait encore des doutes, c’est plus que jamais le moment de s’engager en faveur de la jeune création ! Je suis heureux d’avoir créé un festival pour et par la jeunesse. C’est important de prendre la parole pour donner confiance à la nouvelle génération. Si elle la perd, il n’y a pas d’avenir. C’est aussi pour ça que j’enseigne à l’HEAD (2). Pour ouvrir et transmettre. La sélection de cette année est particulière, car elle s’est faite par Internet et sur Zoom. Mais sur place, on retrouvera la qualité de relation qui caractérise le festival.

Comment vous êtes-vous adaptés au nouveau contexte ?
Les mesures imposées font perdre beaucoup d’argent aux organisateurs d’événements culturels. Des surcoûts, même si des aides sont annoncées. Depuis mars, je constate de la prudence de toutes parts. Cet été, je me suis concentré sur la Villa Noailles comme lieu de culture, et sur l’écriture d’un guide, Plein Sud, à propos de tous les lieux d’art entre Monaco et Sète. Début juillet, quand nous avons organisé différents vernissages, il y avait une grande appétence des visiteurs pour la découverte et les expositions. Puis la rentrée a calmé le jeu, l’enthousiasme est un peu retombé. Mais d’autres festivals en France et en Italie se déroulent bien, et drainent du public. C’est vrai qu’on ne se sent pas poussés par le contexte, à part par les aficionados du festival, fidèles depuis des années. Même si tous les budgets ont été revus à la baisse, c’est le moment de rebondir. Au titre des nouveautés cette année, Hermès a créé le Prix des Accessoires de mode, doté de 20.000 €, pour permettre à un finaliste de concevoir un bijou en cuir en collaboration avec ses ateliers.

Quelle a été l’évolution du festival en trente-cinq ans ?
Il y a eu trois grandes périodes : les débuts, où on est parti de rien, et où on n’intéressait pas grand monde (Rires.) ; puis l’arrivée des maisons de luxe et des grands noms de l’industrie qui sont devenus partenaires, et alors on ne parlait plus que d’eux ; enfin, il y a eu un rééquilibrage, au profit de la jeune création.

Est-ce toujours un défi d’être loin de Paris ?
Il y a des avantages et des inconvénients. Tout met un peu plus de temps, on passe à côté de certaines opportunités, mais nous sommes aussi très indépendants, et distincts d’une certaine cour. La province n’a jamais été aussi plébiscitée, Marseille devient le centre du monde. Mais c’est relativement nouveau, et la décentralisation dont on parle depuis trente ans, on n’y est pas encore. Ce festival est tout sauf une opération de communication, et c’est ce qui garantit notre longévité : une direction artistique cohérente, à laquelle s’associent les grands groupes, sans la diriger.

Guillaume Houzé, Directeur de l’image et de la communication des Galeries Lafayette. (Villa Noailles, Hyères, le 25 avril 2019.)

Charlotte Chesnais, créatrice de bijoux, Elodie Bouchez, comédienne. (Villa Noailles, Hyères, le 25 avril 2019.)

Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh, créateurs. (Villa Noailles, Hyères, le 25 avril 2019.)

Aymeline Valade, comédienne. (Villa Noailles, Hyères, le 25 avril 2019.)

Outre les marques partenaires, quels sont les soutiens du festival ?
Nous bénéficions de subventions publiques, et ce qui est formidable, c’est que même pour cette édition singulière, où la programmation était susceptible d’être modifiée, nos dotations n’ont pas été réduites d’un centime. C’est un signal fort. Mais il nous faudrait une aide spécifique pour pérenniser le festival, qui repose sur la volonté de ceux qui le gèrent aujourd’hui. Bien sûr, nous avons aussi été soutenus, indéfectiblement, par la presse.

Qu’est-ce qui définit la «mode d’auteur» ?
C’est celle qui raconte une histoire. Celle qui génère de l’émotion, qui touche à la culture et à l’art. Contrairement à ce que beaucoup aiment à dire, la mode, c’est un art, ancré dans la vie. Arrêtons, en 2020, de catégoriser les modes d’expression. Les nouvelles générations sont plus fines et plus intelligentes, elles ne segmentent plus : ni les genres, ni les arts, et certainement pas la mode. Les jeunes créent eux-mêmes l’une des plus belles modes qui soit : la leur. Cette 35e édition démontrera que même si le monde a (sans doute provisoirement) ralenti, la mode « créateurs » reflète plus que jamais la vitalité d’une nouvelle génération, lucide et ambitieuse.

(1) Du 15 au 18 octobre, à la Villa Noailles, à Hyères.

(2) Haute école d’art et de design, à Genève.

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