La mode a-t-elle encore de l’audace ?

Martin Margiela, Jean Paul Gaultier, Yohji Yamamoto, Marc Jacobs : leur audace formelle, leurs prises de position, fortes et singulières, ont marqué une époque. Que reste-t-il aujourd’hui de cette extravagance, de ces ruptures qui ont bouleversé l’histoire de la mode ? Enquête.

Dans la dramaturgie des Fashion weeks, chaque saison offre ses coups d’éclat et de théâtre, avec invariablement son détail instagrammable, son image virale. C’est la robe Jungle de Jennifer Lopez chez Versace ou encore la mise en scène lumineuse très Star Wars de Saint Laurent, au pied de la Tour Eiffel. Car dans une industrie surchargée, l’idée de se démarquer et d’affirmer sa différence est une nécessité. Est-ce pour autant là, dans cette course effrénée à la singularité, que vient se loger l’audace ? 

Rompre avec une mode trop lisse 

Si l’on remonte le fil de l’histoire de la mode, on reconnaît facilement ceux qui ont brillamment manié l’audace dans les ruptures qu’ils ont su créer, les faisant passer à la postérité. Ainsi, les années 80 étaient “une époque remplie d’audace” selon l’historien de la mode Xavier Chaumette qui cite Jean Paul Gaultier, les créateurs japonais comme Yohji Yamamoto et plus tard Martin Margiela en maîtres de l’audace. L’extravagance d’un Mugler et l’exubérance aiguisée d’un Montana étaient portées par cette volonté de rompre avec une mode trop lisse, trop sage pour en mettre plein la vue.

Rompre par des coups d’éclat, se démarquer par le spectacle. Rien à voir avec le génie d’un Yves Saint Laurent, qui, nourri par une grande sensibilité sociologique de la société et du rôle des femmes, mettait la création au service d’une émancipation quitte à provoquer le scandale. Car l’audace suppose le franchissement d’un obstacle. Son rôle est de faire modifier les repères, de s’opposer à l’ordre établi.

Une radicalité immédiatement palpable chez certains créateurs comme Demna Gvasalia, qui officie pour Balenciaga. “C’est le seul penseur de la mode de demain, avec un côté tranchant, mais aussi beaucoup de féerie”, commente Sophie Fontanel, tout en se remémorant son dernier show en forme de film d’espionnage des années 80, présenté dans ce décor bleu glaçon inspiré de l’enceinte du Parlement européen.

Le créateur a une audace de l’extrême, mêlant une esthétique empruntée à l’univers dégenré de l’uniforme à des parures de personnages de conte de fées futuriste. Ce faisant, il colle parfaitement à une époque de récits construits qui nous emmène dans des univers inconnus et saisissants.

"L’audace doit porter un message"

“Être audacieux dans la mode a pu prendre plusieurs formes tout au long de l’histoire récente, comme faire porter des jupes à des hommes (ce qu’a fait Jean Paul Gaultier), faire évoluer la vision du corps (Comme des garçons), donner du pouvoir aux femmes par leurs vêtements, promouvoir toutes sortes de beautés alors que la norme n’en proposait qu’une seule”, rebondit l’attaché de presse Lucien Pagès.

“Aujourd’hui, je dirais que l’audace réside dans l’indépendance, dans cette exigence à ne pas devenir corporate, à ne pas céder à la robotisation des esprits. C’est sans doute cela être audacieux en 2020″

Plus que dans l’extravagance, l’audace est dans le fait d’affirmer sa liberté. “L’audace doit porter un message, c’est le plus important. Car la mode ne peut pas être gratuite. S’il n’y a pas ce message, c’est creux, explique Xavier Chaumette.

Avec ses audaces Jean Paul Gaultier s’est battu pour les droits des homosexuels, des femmes, la différence. Il a cassé beaucoup de choses et a été le premier à faire défiler des femmes âgées.” “Mais dans les années 90, avec la mainmise de grands groupes, la mode devient très consensuelle, commerciale”, poursuit-il. Ainsi, l’audace n’est plus seulement entre les mains des créateurs mais dans celles des acteurs qui gravitent autour ; les PDG des maisons deviennent, selon leurs décisions, des libérateurs d’audace ou le contraire. En 1992, après avoir présenté une collection grunge pour le label Perry Ellis, Marc Jacobs sera licencié.

À l’inverse, certains ont su trouver l’équilibre entre créativité et business. Ainsi, placer Hedi Slimane à la tête de Celine, mettre John Galliano chez Maison Margiela ou confier les rênes de Gucci à un designer comme Alessandro Michele pour lui offrir la liberté de tout changer peut révéler une certaine audace. Et au vu de la hausse exponentielle des chiffres d’affaires, cela paie. Chez Gucci, aussi prolifique et théâtral soit l’univers d’Alessandro Michele, le designer parvient à toucher le plus grand nombre. Pour preuve, lors de son dernier show, à Rome, les très jeunes se poussaient devant les portes du Colisée.

"Être soi-même, c’est la position la plus radicale"

Pour Daniel Roseberry, directeur artistique de la maison Schiaparelli, la définition contemporaine de l’audace renoue avec une certaine humilité, un retour à l’authenticité au cœur de la création. “L’audace aujourd’hui réside dans le fait d’être soi-même. C’est ça la position la plus radicale”, confie le designer.

Et Xavier Chaumette d’ajouter : “Dans les années 30, en pleine période de crise avec un retour au conformisme, à une idée de la femme assez traditionaliste, Elsa Schiaparelli a été très audacieuse en créant cette forme d’excentricité surréaliste. Ce n’est pourtant pas évident d’être excentrique pour les riches.” Car ces derniers se positionnent souvent comme les détenteurs du bon goût, soit l’ennemi juré de l’audace dont le rôle est d’innover et de briser les conservatismes.

“La mode a un rôle social important, un rôle émancipateur et a besoin de l’audace pour faire évoluer les mœurs, pour faire accepter les choses qui ne le sont pas encore”, rappelle-t-il.

Maître de conférences sur le luxe et la mode à Sciences Po, Serge Carreira refuse de céder aux sirènes du “c’était mieux avant” et défend l’idée que la transformation profonde du secteur est propice à une redéfinition de cette énergie qui sous-tend la création : “Il y a autant d’audace aujourd’hui qu’hier mais elle n’est pas dans la provocation gratuite.”

En rompant avec la vague du streetwear qui avait emporté le marché, Hedi Slimane fait preuve d’audace. Il montre la direction d’une féminité assumée et renoue avec une certaine normalité dans la mode. “On assiste à un changement dans les comportements des consommateurs, une évolution du système, à l’affirmation de nouveaux impératifs digitaux, environnementaux, sociaux. Nous sommes à un moment d’invention d’un nouveau modèle. Cette combinaison de facteurs disruptifs forme un terreau propice à l’audace.”

C’est du moins ce qu’il faut espérer, car l’audace est l’essence de la mode. Et si l’histoire de cette dernière existe, ce n’est que parce que les ruptures qu’elle a provoquées se sont succédé, la suivante se superposant à la précédente. Sans audace, il n’y aura donc plus d’histoire de la mode, seulement des anecdotes sans importance.

Le défilé printemps-été 2020 de Balenciaga

Le défilé automne-hiver 2000-2001 de Maison Margiela

Le défilé printemps-été 1997 de Comme des garçons

Le défilé printemps-été 1997 de Jean-Paul Gaultier

Iman au défilé automne-hiver 1986-1987 de Thierry Mugler

Le défilé automne-hiver 1981-1982 de Yohji Yamamoto

Le défilé automne-hiver 1980-1981 de Claude Montana


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