Survêtements adidas, sacs de courses Tati… Quand le luxe se réapproprie la culture des classes populaires

Mai 2022 : panique à Wall Street. Alors que New York est touché par une vague de chaleur sans précédent, Balenciaga met une fois de plus la fashion sphère en ébullition en convoquant, hors calendrier, un défilé spectacle dont la maison de luxe – sous l’égide de son directeur artistique Demna – s’est fait une spécialité ces dernières années.

Cette présentation printemps-été 2023 ne faisait pas exception avec un show-concept organisé en pleine salle des marchés de la mythique bourse américaine.

Liasse de billets en guise d’invitation, mannequins cagoulés, scénographie apocalyptique : en épinglant l’ultra-libéralisme et ses dérives sur fond de références fétichistes, le sarcasme nihiliste de la marque fait mouche et enflamme une fois de plus les réseaux sociaux.

Comble de cette ironie grinçante ? Une collection capsule exclusive adidas x Balenciaga présentée en fin de show et mise en vente immédiatement, reprenant les codes « blokecore » en vogue aux couleurs de la maison de luxe française.

T-shirt façon maillot de foot des nineties, baskets mi-sportives mi-dad shoes, logo vintage revisité : si la ligne reprend sans surprises les gimmicks stylistiques post-soviétiques chères au créateur georgien, les prix affichés font, eux, une nouvelle fois jaser.

Pour cause : avec cette collection, la marque reproduit au détail près une garde-robe d’ascendance populaire réputée économiquement accessible pour en faire un objet de luxe.

Une forme de réappropriation culturelle façon classes sociales qui n’est pas nouvelle dans l’industrie.

La mode, de la satire à l’appropriation de classe

« S’habiller comme son père lorsqu’il allait regarder le match un samedi après-midi n’a jamais été aussi cool », analyse le journaliste Brad Nash dans le GQ britannique.

Popularisé dans les années 90 à la faveur de figures de la Brit Pop comme les frères Gallaghers, la dégaine typique des fans de foot issus des quartiers modestes du Nord de l’Angleterre inspire librement les marques établies (Louis Vuitton) comme les plus trendy (Wales Bonner, Off White).

« Tout comme la tendance Dad-core, c’est un clin d’œil satirique à une catégorie de vêtements que les fashionistas ont souvent méprisé (…) mais aussi une célébration d’une époque où les pintes étaient bon marché et les stades remplis de gens qui ne sont pas collés à leurs téléphones. C’est plutôt pas mal dans le monde actuel où la mode et le football s’embourgeoisent à rythme égal », défend le journaliste anglais.

Mais la mode ne s’est pas limitée au seul uniforme du supporter de foot : c’est tout une catégorie sociale et ses attributs vestimentaires qui semblent aujourd’hui monopoliser les moodboards des studios créatifs, soumis plus que jamais à des injonctions de réalisme démocratique et d’authenticité pragmatique.

Sac « Cagole » s’inspirant explicitement d’un stéréotype féminin socialement stigmatisé, pantalons doublés d’un faux caleçon qui dépasse ou encore fourre-tout inspirés des sacs Tati et autres bazars populaires.

Paradoxe de notre époque, tandis que les ONG alertent sur le creusement dramatique des inégalités sociales depuis le début de la pandémie de Covid-19, le luxe fait défiler le vestiaire revisité des classes sociales les moins aisées qui finiront dans le dressing d’un public qui lui, a les moyens.

Quand l’industrie des "petits boulots" nourrit celle du luxe

Et quand ce n’est pas une esthétique particulière, ce sont carrément les uniformes des emplois peu rémunérés de la classe ouvrière et de la classe moyenne qui servent d’inspiration, comme le remarque Erin Schwartz dans un article du site anglais Garage.

Du galvaudé t-shirt DHL de Vêtements (2012) à la blouse d’infirmière bleu cobalt de Prada (2011) en passant par la chemise de pompiste Off White et la parka de pompier en mission chez Calvin Klein : l’industrie du service et des « petits boulots » vient nourrir littéralement celle du prêt-à-porter.

Mais l’ironie d’un tel emprunt ne se limite pas à sa dimension stylistique ou économique.

« La chose la plus frappante en jeu dans cette appropriation est la dynamique du pouvoir », explique dans cet article Emma McClendon, conservatrice adjointe au FIT Museum qui cite l’exemple de la petite robe noire de Chanel, uniforme urbain des domestiques et vendeuses à la fin du XIXe siècle, muée quelques décennies plus tard en comble de l’élégance des classes dominantes.

Plus récemment, on se souvient du scandale de la robe à l’imprimé “papier journal” imaginée par John Galliano pour Christian Dior (2000), alors accusé de glamouriser la misère sociale en transformant un objet de survie des sans-abris en objet de désir financièrement inaccessible.

Une portée sociale du vêtement à géométrie variable

Un retournement symbolique des hiérarchies de classes et de pouvoir par le vêtement que les militants luttant contre l’appropriation de classe qualifient de « retournement carnavalesque », voire de déguisement, les dominants (au sens sociologique du terme, ndlr) s’adonnant à une performance stylistique superficielle qui leur permet d’imiter en apparence les dominés, sans pour autant perdre leurs privilèges socio-culturelles, ni à souffrir des stigmates historiquement liées à de tels accoutrements.

Et pour cause, ils y rentrent et en ressortent avec la même facilité que dans une boutique de luxe (contrairement à celles et ceux qui les ont popularisés initialement).

« Aujourd’hui les survêtements sont tendance (…) mais il y a des années, ceux qui les arboraient étaient stigmatisés négativement », rappelle la photographe britannique Serena Brown sur Refinery29, auteure de la série Back a Yard qui vient célébrer l’influence de la culture populaire dans la mode tout en pointant son manque de reconnaissance.

« Si vous étiez visiblement riche, vous évitiez ces stéréotypes. Maintenant, cette fausse esthétique urbaine de la classe ouvrière est monétisée, avec des marques et des célébrités qui pensent que c’est cool de s’encanailler et d’apparaître plus pauvre qu’on l’est réellement », dénonce-t-elle, pointant également une portée sociale du vêtement à géométrie variable.

Synonyme de délinquance sur une personne issue des quartiers modestes, il se pare ainsi d’une aura respectable et de coolitude sur le dos d’une célébrité ou d’un riche client d’une maison de prêt-à-porter.

« Les hommes noirs sont discriminés et dévalorisés pour porter des pantalons sous les fesses (sagging pants, ndlr) (…) C’est fou comme c’est considéré comme « ghetto » jusqu’à qu’ils mettent un prix dessus », lance un utilisateur Twitter (@HighestPriestess) au sujet du pantalon Trompe L’oeil Balenciaga, vendu à 1190 dollars outre-Atlantique.

Même chose pour le mythique cabas Tati qui, repris par Louis Vuitton ou Celine a vu ses interprétations diviser l’opinion publique en raison de son prix exorbitant et de ses allures de contrefaçons.

Source d’inspiration des plus grands, le bazar mythique de Barbès fermera pourtant ses portes fin septembre 2021, 30 ans après qu’un certain Azzedine Alaïa ait mythifié son légendaire imprimé pied de coq au détour d’une capsule masstige ultra-désirable, mais dont les prix seront cette fois volontairement accessibles.

« Ce qui m’excitait, c’était d’accoler mon nom, l’univers de la haute couture, avec cette marque qui était alors la moins chère de toutes. (…) » expliquait le couturier d’origine tunisienne dans un entretien accordé à Libération en 1991.

« J’ai eu envie de faire quelque chose de qualité pour cette clientèle populaire, souvent pauvre, qui n’avait pas les moyens de se payer des articles plus mode. »

Une certaine idée de l’élégance, en somme.

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