Valérie Lemercier : "Comme Céline Dion, je n'étais pas une enfant mignonne"

C’est le pari le plus culotté de l’année : se glisser dans la peau de Céline Dion, superstar planétaire ! Avec Aline, l’actrice et réalisatrice signe un biopic tendre et électrique sur l’idole québécoise. Et réussit une transformation spectaculaire. Rencontre très inspirée.

Accaparée par Aline (1), Valérie Lemercier avait disparu des radars depuis Marie-Francine (2017), sa dernière réalisation, il y a trois ans. Recluse dans son appartement parisien, elle préparait sa mue en… Céline Dion. Aline, plus gros budget du cinéma français de l’année (un tournage dans 4 pays, 7400 personnes créditées au générique), «fiction librement inspirée de la vie de Céline», est non seulement une réussite à tout point de vue mais aussi un tour de force : Valérie Lemercier joue la chanteuse à tous les âges de sa vie. Mieux qu’un hommage, c’est aussi une déclaration d’amour à l’idole canadienne que l’on suit depuis l’enfance à Charlemagne, au Québec, jusqu’à Las Vegas où, terrassée par la mort de Guy-Claude/René Angélil, Aline/Céline fait front et remonte sur scène. Pour information, Valérie Lemercier n’a jamais rencontré Céline Dion, qui, à ce jour, n’a pas vu le film.

Le projet est démesuré et il fallait bien une Valérie Lemercier pour en venir à bout. Depuis toujours, cette artiste (et le mot n’est pas galvaudé dans son cas) respecte à la lettre un strict cahier des charges : humour impayable, culot monstre et singularité parfois désarçonnant pour les non convertis. Bref, Valérie Lemercier a redonné du lustre au mot «fantaisie», elle qui, enfant, adulait Mistinguett, Bourvil et Michel Simon. On l’attend dans un bar d’hôtel. La voilà, immense, nimbée de son vrai chic parisien. Jupe plissée, caban d’automne, grandes lunettes fumées et masque chirurgical rose, quand tout le monde en porte tristement des bleus. «Il y a pourtant longtemps que j’ai quitté les classements des filles stylées», s’amuse-t-elle. Valérie Lemercier s’assoit et commande une ginger beer. C’est parti.

Une immersion “totale et addictive”

Madame Figaro.- Comment est née cette Aline ?
Valérie Lemercier.
– J’avais été très touchée par les obsèques de René Angélil, que j’avais regardées à la télévision comme beaucoup de monde, et les premiers pas de Céline sans lui. C’était très émouvant. Pendant la promotion de Marie-Francine, mon dernier film, à quelqu’un qui m’interrogeait sur mes projets j’ai répondu : «Faire un film sur Céline Dion.» C’était une boutade, mais je me suis engouffrée dans cette histoire qui a mobilisé tout mon temps pendant trois ans. C’était une immersion totale, addictive et jamais décevante. J’ai tout lu, tout regardé. Pour autant, il n’y a jamais eu d’identification. C’est un rôle. Pourtant, le lendemain du dernier jour du tournage, je me suis fait décolorer en blonde, comme si j’avais du mal à quitter le personnage. Allez savoir pourquoi. C’était une catastrophe capillaire et une insécurité : j’avais l’impression qu’on voyait l’intérieur de ma cervelle. Le surlendemain, j’étais brune de nouveau…

Jusqu’où peut-on aller lorsqu’on raconte la vie d’une personne vivante, idole de surcroît ?
J’étais sa meilleure garante, la plus dure, la plus absolutiste : je voulais que tout soit bien. Tout le monde a pensé que j’allais écrire une comédie moqueuse, mais pas du tout : c’est le contraire, c’est un hommage. Il fallait absolument éviter le pastiche, la singerie, la moquerie, et j’y ai mis toute mon attention. Le film est librement inspiré de sa vie et beaucoup de choses sont fausses. Elles auraient peut-être pu avoir lieu, mais elles sont inventées. Pour les chansons, ce n’est pas la voix de Céline : elles sont réinterprétées par Victoria Sio. Il y avait des chansons que je n’avais pas le droit de faire rechanter mais la plupart, oui. Pour Ziggy, Raphaël Hamburger, le fils de Michel Berger qui l’a composée, a demandé un droit d’écoute et a validé notre version.

Double-je

Qu’avez-vous en commun avec Céline Dion ?
D’abord, toutes proportions gardées, à ma mini-échelle, cela fait trente ans que je passe ma vie sur scène. Je sais ce que c’est une vie d’hôtels et de parkings, de prendre ses repas devant un miroir, de passer plus de temps avec sa maquilleuse et son coiffeur qu’avec ses partenaires de vie ou sa famille, je connais le vertige de la solitude en sortant de scène et la laideur des loges avec leurs tables cassées et leur mauvaise lumière. Tout ça ne tient qu’avec le spectacle et le public. C’est là où tout prend son sens et devient magique.

Autre chose ?
Je viens d’une famille normande rurale et nombreuse : chez nous, on était 150 à table le jour de l’an. Et puis, aussi, comme elle, je n’étais pas une enfant mignonne. Je me souviens très bien d’une de mes tantes me regardant et disant : «Tu n’es vraiment pas jolie.» Et puis, à 14 ans, les remarques désagréables au lycée, lycée dans lequel je croisais Estelle Lefébure, qui n’avait pas ce genre de problèmes. C’est dérangeant, bien sûr. Cela a sûrement joué sur ce que je suis devenue. Par exemple, mes copines actrices belles veulent toujours s’enlaidir. Moi, cela ne me traverse même pas l’esprit, je veux m’embellir, et quand je réalise un film, je veux que mes acteurs soient beaux et que tout leur aille.

En vidéo, “Aline”, la bande-annonce

Vous êtes citée en exemple pour votre chic…
Parce que les vêtements m’intéressent énormément. C’est une passion. Je passe un temps fou chez mon retoucheur de costumes à mélanger des trucs neufs et pas neufs. J’ai besoin d’être protégée par mes vêtements. Je ne suis pas la fille qui enfile un jean et des baskets et qui sort dans la rue. Si j’ai tant de mal à sortir de chez moi, c’est que j’ai peur de ne pas être assez bien habillée et pas assez bien protégée.

Une vie sur scène

Aviez-vous des idoles, enfant ?
Michel Simon, dont j’ai toujours aimé la démesure, Mistinguett, George Milton. Je me demande comment je suis tombée là-dessus… Et Bourvil, notre idole régionale, qui avait grandi dans le village voisin du nôtre. J’aimais Liza Minnelli dans Cabaret (1972), aussi. Et c’est avec ces images dans ma tête que j’ai débarqué à Paris, à 18 ans, confiante, dans ma chambre de bonne. J’ai commencé à gagner ma vie grâce à mon métier cinq ans plus tard. Je n’ai jamais voulu être célèbre : je rêvais d’être sur scène. Être sur scène, c’est ce que j’aime le plus en hiver et lorsque la nuit tombe. D’ailleurs, je n’aime pas jouer à partir de mai. Et j’aime avoir un toit au-dessus de ma tête. Ce serait un supplice pour moi de jouer dans la Cour d’honneur d’Avignon ou aux Arènes de truc. Je n’aime pas trop être dehors. Les cuisines avec véranda, les voitures décapotables, c’est impossible. Je ne suis pas une fille du soleil. Ou alors comme les chats : pas longtemps et pas sur la plage.

D’autres routines ou tocs ?
Plein. J’adore la routine. Je suis mono-tout : je pourrais manger la même chose tous les jours, des coquillettes ou des œufs sur le plat. Avant de jouer sur scène, c’est plus compliqué, j’ai des rituels : mettre du parfum dans les oreilles, écouter une chanson de Moustaki, n’importe laquelle, entrer au théâtre par la gauche, entrer sur scène par la gauche, m’écrire un message au stylo-bille sous le pied… C’est problématique, car plus ça va, plus j’ai de trucs comme ça. Je suis un peu superstitieuse, oui… Au cinéma, en revanche, je n’ai pas de rituel. Pour Aline, toutes mes journées se ressemblaient : je me levais à 5 heures, je rentrais à minuit, et je dormais une heure à l’heure du déjeuner.

“Nous sommes encore vues comme des emmerdeuses”

Comme réalisatrice, avez-vous rencontré des difficultés ?
Je ne me sens pas définie par mon genre, mais j’ai adoré être une réalisatrice au Québec. Là-bas, cela ne leur pose pas de problème de travailler avec une femme, et ils prennent vos exigences très en compte. En France, il y aura toujours un assistant pour dire que vous êtes folle dans votre dos, ou un gars qui vous expliquera que vous n’y connaissez rien en technique parce que vous êtes une femme. Les choses sont en train de changer, mais ici nous sommes encore un peu vues comme des emmerdeuses.

La vague Me Too vous a-t-elle touchée ?
Aucun producteur ne m’a accueillie en peignoir, même si Claude Berri m’avait reçue en tee-shirt et chaussons pour me virer en pleine préparation de Palais Royal ! (2005). À l’époque cela m’avait déprimée, mais cela m’a permis de rencontrer Édouard Weil, mon fidèle producteur depuis. Donc, non, on ne m’a jamais conduite dans une chambre. J’ai même dîné avec Harvey Weinstein, qui ne m’a pas jeté un seul regard. Une fois, quand même, en 1995, j’ai eu un spectateur qui venait tous les soirs au théâtre et qui semblait un peu borderline. Mon compagnon de l’époque a eu cette idée, que j’avais jugée bizarre, de lui proposer de dîner avec nous. Il m’a vue au naturel, à table, normale. Il n’est plus jamais revenu…

(1) Aline, de et avec Valérie Lemercier, Sylvain Marcel, Danielle Fichaud… En salles prochainement.

Source: Lire L’Article Complet