Ambronay 2022 : René Jacobs et Haendel ovationnés lors de la première journée du festival de musique baroque

A Ambronay, dans l’Ain, le Festival de musique ancienne et baroque, si ancré dans le territoire, est attendu comme on attend une fête de famille. Et si le programme et ses nouveautés sont scrutés longtemps à l’avance, son lancement provoque toujours autant d’enthousiasme et réserve son lot de surprises aussi bien sur le plan musical que patrimonial. Récit d’une soirée de première. 

A l’abbaye, les pierres ont pris des couleurs en ce vendredi 15 septembre, soir d’ouverture du festival de musique baroque. Sur les vastes façades des bâtiments conventuels, une œuvre contemporaine aux tons bleu, gris, terre de Sienne accueille les visiteurs, projection monumentale unique, créée à partir d’une diapositive de verre. Contrairement aux techniques modernes d’éclairage vidéo et led, ici la Lumière de verre signée par le maître verrier Julien Guiler, offre un rendu artisanal, joli dialogue entre la matière de l’œuvre projetée et l’architecture des pierres.

Premier week-end de festival, « monumental »

Sorte d’invitation à un nouveau regard sur les lieux, dans la tradition de la lanterne magique, l’œuvre s’inscrit dans la thématique « monumentale » donnée à ce premier week-end du 43e festival (qui en compte quatre, jusqu’au 9 octobre). Monumental, en référence aux Journées du patrimoine qui se tiennent comme de tradition ici aussi, et surtout aux figures historiques de la musique baroque présentes, René Jacobs et les Arts Florissants en tête.

Mais revenons un peu plus tôt dans la soirée, alors que le soleil brille encore sur l’abbaye : c’est un petit ensemble espagnol, Cantoria, qui ouvre de fait le festival avec le concert de 18 heures en salle Monteverdi. Les quatre jeunes chanteurs nous avaient éblouis en 2020 ici même par leurs polyphonies de la renaissance ibérique proposées dans une approche « spatialisée » parmi les vieilles pierres de l’abbatiale. Aujourd’hui leur compagnonnage avec le festival a donné lieu à un disque d' »Ensaladas » (ces mêmes pièces espagnoles au savoureux mélange de styles et au ton gai) gravé sur le prestigieux label d’Ambronay.

La polyphonie de Cantoria

Mais c’est un tout autre répertoire qu’ils proposent en concert, les Madrigaux de Monteverdi. Leur choix se porte sur deux complaintes du livre 6 des Madrigaux, datant de 1614 : c’est celui qui, sans crier gare, apportera une petite révolution dans l’histoire de la musique, en mettant en valeur comme jamais auparavant le texte, la parole donc, et le sentiment que traduit la poésie. Et le sentiment qui prévaut dans les deux complaintes, les célèbres Lamento d’Arianna et La Sestina, est celui du deuil et de la tristesse amoureuse.

« Ce n’est pas aussi joyeux que nos Ensaladas », prévient avec humour devant le public le ténor Jorge Losana qui assure la direction de l’ensemble. Le programme (qui inclut également une partie composée de passages d’autres livres de madrigaux de Monteverdi) combine une partition très moderne pour l’époque et une musique ancienne et polyphonique. La polyphonie n’a pas de secrets pour Cantoria et l’ensemble séduit les spectateurs dès les premières lignes du « Lasciatemi morire » (« Laissez-moi mourir »), porté littéralement par la tension tragique du récit. Les spectateurs sont acquis, applaudissant à tout rompre. Le passage Tu dormi, oh crudo cuore (extrait du 7e livre) puis surtout, le lamento La Sestina dévoilent en revanche un phrasé plus contestable et notamment une trop grande puissance vocale déployée pour un tel recueillement. Enfin, reconnaissant des fidèles parmi les spectateurs, Cantoria termine son concert par le « tube » de leur répertoire de la renaissance espagnole, Sus, Sus, Sus, salué par une ovation du public.

Haendel, jeune et fougueux 

La soirée ne fait que commencer : le clou en est le concert 20h30 à l’abbatiale, par l’Orchestre baroque de Fribourg dirigé par René Jacobs, l’un des « papes » du mouvement de redécouverte du baroque et figure historique du Festival d’Ambronay. Au programme, deux cantates de Haendel, l’un de ses compositeurs préférés. « Surtout ce Haendel-là, de l’époque italienne, jeune et fougueux », nous dit d’emblée le chef d’orchestre belge avant le concert. « De la pure virtuosité vocale, et d’écriture », ajoute-t-il.

Et il est vrai qu’on est d’emblée saisi par la brillance de la première cantate, Il delirio amoroso, portée par une orchestration riche et la solidité de l’ensemble allemand. L’histoire : la jeune Chloris, bouleversée par la mort de son bien-aimé Thyrsis, croit l’apercevoir et veut le rejoindre, dans une sorte de rêverie amoureuse, proche du délire. La soprano ukrainienne Kateryna Kasper prend rapidement ses marques et emmène avec brio le public dans ses vocalises et ses notes tenues. Le deuxième air Per te lasciai la luce (Pour toi j’ai quitté la lumière) donne des frissons. « Arrête ton pas incertain, ou si tu veux me fuir, dis-moi au moins pourquoi », poursuit la jeune femme esseulée. Le dialogue qui s’ensuit avec le violoncelle est poignant, alors qu’au troisième air une brillante flûte douce donne la répartie.

Enfin le baryton basse rejoint Kateryna Kasper dans la cantate Apollon et Daphné où il interprète merveilleusement l’arrogance d’Apollon, sûr de ses charmes. Se croyant invincible, et notamment en amour, il veut conquérir la belle nymphe Daphnée. « De grâce, laisse s’adoucir cette inflexible sévérité », implore Apollon dans un magnifique duo. Daphné, ne parvenant pas à le repousser, disparaît en se transformant en laurier. Resté seul, Apollon baisse alors le ton : « Si je ne peux t’avoir sur mon cœur, Daphné, au moins je te porterai sur mon front ». Yannick Debus interprète, assagi, son plus bel air qui clôt la cantate, ovationnée par le public d’Ambronay.

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