"Le Vol du Boli", un spectacle hybride entre théâtre, musique, ombre et lumière sur les planches du Châtelet

Le Vol du Boli est le fruit d’une rencontre : celle du cinéaste mauritanien multi-récompensé Abderrahmane Sissako (La Vie sur Terre, Timbuktu) et du musicien britannique Damon Albarn, cofondateur des groupes alternatifs à succès Blur, Gorillaz et The Good, the Bad and the Queen.

Damon Albarn et Abderrahmane Sissako au théâtre du Châtelet. (JOEL SAGET / AFP)

Le spectacle, à la mise en scène haute en couleurs, revient sur une question universelle : celle des rapports de force entre l’Europe et l’Afrique, en plein mouvement #BlackLivesMatter. Un opéra transversal unique qui a nécessité deux ans de préparation.

Le Vol Du Boli. Theatre Du Chatelet. Paris. 7/8/9 October 2020. For tickets Chatelet.com

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“Désenchanter” un objet sacré

Janvier 1931. Michel Leiris, écrivain, poète et ethnologue français, est recruté en tant que secrétaire archiviste pour une mission ethnographique, la “Mission Dakar-Djibouti”. Pendant plusieurs mois, l’homme consigne tous ses souvenirs de mission dans un journal de bord. Un écrit personnel publié sous le titre L’Afrique fantôme, où il couche sur le papier ses impressions et ses doutes. 

Michel Leiris en 1966, plus de trente ans après la mission “Dakar-Djibouti”. (MARC GARANGER / MARC GARANGER)

C’est lors de cette mission que Leiris dérobe, au Mali, un “Boli”, fétiche animiste africain, exposé par la suite au Quai Branly. Ce larcin et les 3 500 autres pièces rapportées de l’expédition traumatisent l’écrivain : au fil du temps, il comprend qu’il a franchi une limite. “Tout ça lui crée un profond trouble. Il est en train de désenchanter quelque chose, et il comprend que ça va avoir des conséquences lourdes“, souligne Dorcy Rugamba, collaborateur à la mise en scène du spectacle.

Le vol du Boli devient, dans la pièce du même nom, un lien entre les cultures et les civilisations. “C’est le fil conducteur qui nous amène à voir l’état des rapports entre l’Afrique et l’Europe. Mais le spectacle n’a pas vocation à faire la leçon à l’Europe. Il vise à mieux comprendre le monde d’aujourd’hui“, tempère Dorcy Rugamba. Un moyen pour Abderrahmane Sissako et Damon Albarn, ainsi, de raconter, à travers l’évènement, une histoire universelle, de l’Empire mandingue (XIIe siècle) à nos jours.

“Le vol du Boli” mélange les genres et les influences. (HELENE PAMBRUN)

Le “Boli”, objet de toutes les attentions

Comment représenter cet objet sur scène ? Comment faire en sorte que l’ensemble découle avec cohérence d’un fait divers ? “C’est la musique qui le symbolise. Ça lui apporte une dimension spirituelle. On suit un objet de culte, d’époque en époque, à travers la musique”, explique Dorcy Rugamba.

Une musique qui va des airs traditionnels mandingues aux chants grégoriens, toujours contrastée et métissée, comme une réponse “à ceux qui veulent compartimenter les gens, les essentialiser“.

A travers le vol d’un boli, le spectacle couvre tout un pan de l’Histoire de l’Afrique et du monde. (HELENE PAMBRUN)

Lorsque le Boli entre en jeu, les percussions se déchaînent et la musique se fait lourde, quasi oppressante. Une manière de faire comprendre au spectateur l’importance de cet objet sacré en Afrique de l’Ouest, amalgame de bois et de débris animaux en tous genres. Chargé de magie, le petit buffle est capable d’accomplir des actes extraordinaires. Il est le lien entre le monde des vivants et l’au-delà. Inviolable, donc, et pourtant spolié par Michel Leiris.

Congo Bonheur

“Le Vol du Boli” au théâtre du Châtelet. (HELENE PAMBRUN)

Le Vol du Boli ne se targue pas de raconter l’histoire de l’Afrique dans sa globalité. Mais il nous rappelle, au fil du spectacle, combien cette histoire est riche et foisonnante, et comment l’Europe s’en est emparée, comme le roi belge Léopold II et ses exactions au Congo. “On a volé notre histoire“, blâme un comédien dès l’ouverture.

Empire mandingue, traite négrière, colonisation, spoliations, fétichisations et racisme ordinaire font partie des thématiques et évènements relatés par cet opéra contemporain. Tout cela, merveilleusement mis en musique avec l’appui de Damon Albarn, par ailleurs parmi les musiciens.

Le musicien britannique Damon Albarn. (CYRIL MOREAU / BESTIMAGE / 00500559)

La mise en scène, audacieuse, colorée voire psychédélique, joue sur les contrastes. L’ensemble de la salle est dans le noir, masques inclus (fournis dès l’entrée). Une manière de poser le décor et le propos du spectacle : lors de la représentation, c’est la beauté de l’Afrique qui sera sous le feu des projecteurs.

Fatoumata Diawara, reine mère à la voix ensorcelante

C’est peut-être à travers cette mise en scène où chaque plan, chaque chorégraphie ont été pensés et esthétisés, que l’on peut reconnaître la “patte” d’Abderrahmane Sissako, homme de cinéma. Et à travers l’originalité de la musique, celle de Damon Albarn.

Le duo livre une pièce enchanteresse. Enchanteur, aussi, le timbre puissant de la chanteuse malienne Fatoumata Diawara, qui enfile ici plusieurs casquettes (Sogolon la reine mère, la femme magique ou encore une esclave…) et fait frissonner la salle entière.

“Le Vol du Boli”, théâtre du Châtelet. (HELENE PAMBRUN)

Percussions africaines et chants grégoriens intenses se mélangent ainsi à la voix, fluide et remarquablement juste, de François Sauveur (interprète notamment de Michel Leiris). Celle-ci a été modifiée par un vocodeur, un choix qui peut questionner. Ce dispositif est-il un instrument de musique à part entière ? Le Vol du Boli tente de clore cet éternel débat. 

L’ensemble, d’une rare beauté, fourmille en tout cas de trouvailles esthétiques et musicales portées par 37 artistes sur scène. Et pour ajouter encore plus de magie à ce moment particulier, des Bolis sont exposés au sortir du spectacle. Un régal visuel et musical à (re)découvrir dès la prochaine saison au théâtre du Châtelet.

Le Vol du Boli, jusqu’au 9 octobre au théâtre du Châtelet. Nouvelles dates (non communiquées) en 2021. Informations sur chatelet.com

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