"Mon engagement sur scène a été total" : la soprano star Natalie Dessay sort son intégrale à l'opéra en CD et DVD

Pendant plus de vingt ans, Natalie Dessay a été l’une des sopranos léger les plus demandées. Eternelle Olympia des Contes d’Hoffmann, troublante Lakmé de Délibes, taquine Eurydice dans l’air de la mouche d’Orphée aux enfers. Mais aussi Violetta (la Traviata) et Reine de la Nuit (La flûte enchantée) inoubliables. Une voix et une présence sur scène exceptionnelles, acquises au prix d’un engagement “total”, dit-elle, et d’une douleur à laquelle elle mettra fin en cessant définitivement l’opéra en 2013 après deux opérations aux cordes vocales. 

Vous n’aimiez pas votre voix, disiez-vous.
Non ! C’est qu’elle me cantonnait à un certain type de rôles, c’est pour ça que ne l’aimais pas. Autrement je l’aimais bien : en tant que soprano léger, c’était plutôt une assez jolie voix, assez ductile, facile. C’était plaisant de chanter pour ce registre, mais à l’opéra ça me condamnait à toujours au même type de rôles : soit la jeune première, soit la soubrette en gros. Avec une exception qui serait la Reine de la nuit, et qui pour autant n’est pas le rôle le plus intéressant de ma vie. A jouer, c’est quand-même très court. Surtout quand on a une nature d’actrice comme moi, avec des envies de personnages différents et de jeux d’acteur.

Quelle empreinte estimez-vous laisser à l’opéra ?
Je n’en sais rien. Peut-être celle d’un engagement total, c’est-à-dire un engagement à la fois vocal et corporel. C’est peut-être ce qui m’a conduite à être essorée à 48 ans. Mais c’était un choix et je ne regrette rien. Je n’ai pas voulu me préserver de quoi que ce soit. Donc d’une certaine manière je l’ai payé. Avec la santé par exemple.

Sur un plateau d’opéra, vous aviez le don de transmettre au public votre plaisir de la scène, nous pouvons en témoigner.
Quand je fais quelque chose je le fais à fond. Et je pense que c’est pour beaucoup de chanteurs comme ça. C’est une épreuve physique très grande, c’est comme être un athlète de haut niveau. On parle d’ailleurs de performance. Parce que c’est énorme physiquement ce qui se passe. Et ce n’est pas que physique, il y a aussi la musique, donc c’est une expérience totale, aussi bien pour l’interprète que pour le spectateur. Mais c’est galvanisant comme une course de 100 mètres. Courir avec quelqu’un dont on sait que peut-être il va faire moins de dix secondes. Moi j’adore l’athlétisme, je vous dis ça pour ça. Ça me fait le même effet, c’est hyper-excitant parce que c’est physiquement et métaphysiquement excitant. C’est un peu se battre contre la nature parce qu’il n’y a rien de moins naturel que chanter à l’opéra.


L’immensité d’une scène d’opéra, sa grande troupe, ça ne vous manque pas ?
Ah pas du tout ! Moi j’aime les petites formes, j’aime l’intimité. Au contraire, je suis soulagée que tout ça soit derrière moi et de ne plus avoir à hurler pour passer un orchestre. Quel bonheur ! C’est pour ça que j’aime en particulier la musique amplifiée parce qu’on n’a plus du tout à forcer. Ce n’est pas le but. Le but est d’être dans les mots et de raconter une histoire.

Quel regard portez-vous sur votre statut de star à l’opéra ?
Il était dû à mon travail et à l’exceptionnalité de ce que je faisais. Moi je le vivais à la fois bien par ce que j’étais très bien payée et parce que j’étais considérée, et mal parce que c’était une grande pression. Donc je préfère ne pas être une star. Je fais ce que je veux, comme je veux et comme je peux.

Dans le triple CD que Warner a sorti parallèlement à l’intégrale, on vous entend chanter successivement en français, en italien et en allemand. Quel rôle a la langue chantée à l’opéra ?
C’est énorme ! J’ai dû par exemple beaucoup travailler l’italien, parce que c’est une langue que je n’avais pas apprise à l’école, contrairement à l’allemand. Donc c’était très difficile pour moi de chanter en italien. Mais pas difficile au sens technique. On sait que l’italien est l’une des langues les plus belles et les plus évidentes à chanter à cause de la clarté des voyelles et de ses consonnes redoublées qui mettent bien la voix devant, par exemple, avec ses “r” très roulés. Mais je ne m’exprimais jamais aussi bien que lorsque je chantais dans ma propre langue, malgré tout. Tout en regrettant que les livrets ne soient pas toujours d’une extrême qualité. Parce qu’à l’opéra on s’en moque un peu des paroles en vérité ! Déjà on ne les comprend pas bien. Nous, les filles, dès qu’on arrive au milieu de la voix on pense en voix de tête : on doit donc déformer les voyelles et on n’arrive plus très bien à dire le texte. Ça m’a frustrée parce que pour construire un personnage et son interprétation, on s’appuie beaucoup sur le texte et sur les mots. Et on sait que ces mots-là à l’opéra, ça ne passe pas toujours. C’est pour ça que j’aime particulièrement la mélodie, parce que la tessiture permet de mieux dire les mots. Ou alors, encore plus, la chanson, parce que ça n’est que ça, ça n’est que délivrer un texte ou un poème.

Comment vivez-vous cette période de pandémie et d’arrêt de la scène ?
Je suis contente d’être chez moi et de travailler à mon rythme. Et moi j’aime beaucoup répéter, je ne fais que ça. Donc ça tombe bien, sauf que je m’inquiète quand-même un peu… Parce que si ça dure trop, je ne sais pas comment je vais faire pour vivre… au bout d’un moment. Et que répéter c’est bien, mais jouer commence quand-même à me manquer. Jouer pour de vrai, devant de vraies gens, c’est quand-même ça mon métier !

Quel est votre prochain rendez-vous avec le public ?
Si ça ne s’annule pas, ce sera probablement avec Amos Gitaï, au Châtelet, fin juin début juillet, un spectacle sur l’assassinat d’Itzhak Rabin. Donc là je vais surtout chanter : le Kaddish de Ravel, du Malher… Et puis cet été, il y aura des concerts notamment avec Philippe Cassard, et quelques concerts Nougaro avec Yvan Cassar. Et enfin la préparation de la pièce de Marie NDiaye, Hilda, pour la rentrée au Théâtre national de Strasbourg.

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