Avec la fin de France Ô, les Outre-mer ont-ils perdu de leur «visibilité»?

  • Après 15 ans d’existence, la chaîne France Ô a tiré sa révérence sur la TNT dimanche 23 août.
  • Fenêtre sur les Outre-mer et également dédiée à la diversité culturelle, elle sera remplacée au profit de plus de visibilité sur le réseau France Télévisions et le portail Outre-mer La 1ère.
  • Documentaires, JT locaux, séries télévisées originales… L’avenir de la représentation des Outre-mer inquiète les anciens salariés de la chaîne et une partie de la communauté ultramarine.

La chaîne 19 a-t-elle jamais existé sur la TNT ? Après 15 ans d’antenne, France Ô n’est en tout cas plus glissée entre les canaux 18 et 20 de la télé. Pour la première fois en 28 ans, une chaîne gratuite s’en est officiellement allé, mardi 1er septembre. La faute à ses faibles audiences (évaluées à 0,3 %) et à une double mission de représentation de la diversité et des
Outre-mer sur le service public, qu’elle n’a pas remplie, selon
France Télévisions.

« Cette disparition montre l’irrespect envers les Ultramarins et leur faible considération au sein des médias français », se désole JC, qui a répondu à notre appel sur la disparition de la chaîne. « Pourquoi ne pas supprimer toutes les chaînes régionales de France 3 dans ce cas si c’est une question d’audimat ? », s’interroge-t-il, inquiet pour la représentation des Outre-mer dans le PAF. France Ô permettait « d’appréhender la diversité sociale et culturelle française » et d’œuvrer « à l’ouverture d’esprit et l’acceptation de l’autre », témoigne de son côté Lise, aussi déçue de sa disparition.

Pour le collectif Sauvons France Ô, mobilisé depuis deux ans, l’arrêt de France Ô signe une rupture entre les Français d’Hexagone et d’Outre-mer, ainsi qu’une trahison de la part du président
Emmanuel Macron qui avait promis lors de sa campagne que la chaîne serait préservée. Et la pilule est encore plus amère quant à la date choisie pour l’arrêt de ses programmes : le 23 août, journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition. « On peut se demander alors si on supprime une chaîne qui s’adresse à des populations, que représentent ces derniers aux yeux de ceux qui ont statué sur son sort ? », relève Olivier Pulvar, sociologue et maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Antilles-Guyane.

Plus de visibilité sur les chaînes nationales

Annoncée depuis 2018 dans le cadre de la réforme de l’audiovisuelle, la mise aux arrêts de France Ô a été amorcée dès juillet 2019 par
la signature d’un Pacte de visibilité des Outre-mer sur les chaînes historiques de France Télévisions (France 2, France 3) et Franceinfo. Le groupe avait d’ailleurs commencé en diffusant les émissions « Les Témoins d’Outre-Mer » et « Riding Zone » sur France 3 ou encore le dernier concert de Kassav’v en deuxième partie de soirée (à 23h10) sur France 2. « On essaie d’insuffler un réflexe d’outre-mer dans le groupe. Depuis un an, nous avons déjà augmenté leur place dans les JT de toutes les éditions, ce qui nous permet de toucher un plus large public. Nous diffusons aussi chaque mois des fictions tournées en Outre-mer », souligne le groupe dans les colonnes du Parisien.

« On est heureux de voir plus d’Outre-mer sur le réseau France TV, mais la visibilité c’est de parler au quotidien des territoires ultramarins, pas un épiphénomène », tempère Didier Givodan, délégué SNJ basé à Malakoff. En effet, les critères énoncés dans le Pacte de visibilité, ainsi que le flou sur l’avenir des programmes et documentaires diffusés sur la chaîne, ne rassurent pas ses ex-employés. Est considéré comme « programme ultramarin », un programme financé en partie par une antenne ultramarine ou encore dont « une part substantielle de son contenu est tournée dans un territoire d’outre-mer ». Un épisode de Captain Marleau tourné en Guadeloupe devient-il un programme ultramarin ? Un bulletin météo consacré aux départements et collectivités d’Outre-mer remplit-il la mission de visibilité prônée par France Télévisions ? Tous les territoires : des Antilles au Pacifique, en passant par la Réunion, Mayotte et Saint-Pierre-et-Miquelon auront-ils droit au même temps d’antenne ?

Pour le sociologue Olivier Pulvar, un autre risque est que ce « Pacte de visibilité » soit mis en oeuvre à partir des « mêmes recettes qui ne fonctionnent pas » employées pour la « Charte de la diversité » de France Télévisions. « Quel est le bilan de la diversité à l’écran ? On a un discours sur la diversité, la visibilité, mais dans les faits on n’interroge pas les résultats concrets sur des problématiques qui sont les mêmes », fait-il remarquer.

Recentrer la mission sur les Outre-mer

Du côté du collectif Sauvons France Ô, le combat continue et sera bientôt politiser. Le 23 août dernier, lors d’une manifestation Place du Royal à Paris, ses membres ont annoncé la présentation d’un cahier de doléances au ministère de la Culture. « Nous demandons un sursis d’un an comme France 4, un journal des Outre-mer de 26 minutes sur France 3 plutôt que les six minutes actuelles qui nous sont consacrés », détaille Kant Lebeau, l’un de ses porte-paroles. Ils souhaitent également une fréquence RNT pour la radio (Radio Ô), des émissions sur les régions ultramarines à des heures de grande écoute « car France Ô était le deuxième diffuseur de documentaires après Arte », des retransmissions des événements liés à l’Outre-mer et une vraie visibilité des artistes ultramarins.

Le collectif France Ô réclame également que la chaîne ne se concentre que sur sa mission de représentation des Outre-mer et non sur celle de la diversité, assignée en 2005 après les émeutes dans les banlieues. Une mission qui a brouillé le message auprès de sa cible qui lui préfère les chaînes du réseau La 1ère, très implanté localement. « On a voulu en faire un fourre-tout de la diversité avec une vocation politique, mais on ne savait même pas à qui l’on s’adressait : les Ultramarins ou les Métropolitains ? France Ô avait le plus petit budget du groupe [30 millions d’euros précisent les syndicats, contre plus de 50 millions pour Franceinfo, lancée en 2016, avec une part d’audience de 0,7 % en juillet]. Elle a été dotée à la hauteur des ambitions qu’on lui donnait », abonde en ce sens Sébastien Folin auprès du Parisien.

Les autres voix de l’Outre-mer

Pour compenser en partie la fermeture de la chaîne, France Télévisions a lancé en juin dernier le portail numérique « Outre-mer La 1ère ». Une nouvelle fenêtre susceptible d’attirer un nouveau public, qui se détourne de la télévision dite traditionnelle. La communauté ultramarine investit de plus en plus les réseaux sociaux et des médias alternatifs (comme des podcasts) et indépendants pour faire émerger ses innovations et ses problématiques à l’échelle nationale, comme en témoignent en Martinique les manifestations contre le 
chlordécone, un insecticide utilisé jusqu’en 1993 dans les Antilles et perturbateur endocrinien, classé par l’OMS comme cancérogène possible.

Mais pour Majid Bensmail, représentant syndical CFDT à France Télévisions, la perte de France Ô au profit d’une représentation numérique risque de creuser une fracture générationnelle et exclusion des populations les plus précaires. « Comment les personnes âgées vont faire pour regarder le journal de leur territoire », lâche-t-il, amer. « On aura du mal à saisir tout de suite l’impact de la disparition de France Ô, mais il s’ajoutera aux blessures qu’on ne perçoit pas toujours chez les populations d’Outre-mer », estime Olivier Pulvar.

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