Festival de Cannes 2021 : un 74e palmarès radical qui prône la différence et affiche la jeunesse

Julia Ducournau est la deuxième réalisatrice à recevoir la Palme d’or du Festival de Cannes après Jane Campion, lauréate pour La Leçon de Piano en 1993, et encore était-elle ex-aequo avec le Chinois Chen Kaige pour Adieu ma concubine. Film de genre, fantastique, violent et gore, Titane était inattendu à cette place, les autres films récompensés reflétant aussi un cinéma différent. Pour reprendre le mot du discours de Julia Ducournau quand elle a reçu sa Palme d’or, ce 74e palmarès est “monstrueux“.

Le diable au cinéma pourrait se manifester dans le non-conformisme aux canons de la grammaire narrative dominante. C’est justement ce que reflète également le prix du jury remis ex-aequo au Genou d’Ahed de l’Israélien Nadav Lapid et à Memoria du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, déjà lauréat de la Palme d’or en 2010 pour Oncle Boonmee. Le premier est un brûlot politique contre Israël, dont le récit éclaté, non narratif, relève d’une forme expérimentale. Le second est fidèle au rythme contemplatif qui caractérise tous les films du réalisateur thaïlandais.

Memoria, traite non pas de la mémoire humaine, mais de celle de la Terre, des pierres, de l’eau, des arbres et du vent. Déjouant toutes les traditions d’un cinéma narratif, Apichatpong Weerasethakul fait fi de toute rationalité dans son récit d’un point de vue formel et du sens. Le réalisateur thaïlandais parle de l’invisible, de la magie du monde.

On pourrait également assimiler à cette tendance le Prix du jury décerné au Finlandais Juho Kuosmanen, qui a filmé dans Compartiment n°6 la rencontre entre une Finlandaise et un Russe le temps d’un voyage en train entre Moscou et Mourmansk, au nord du cercle polaire. Un film lent et crépusculaire qui, même s’il relève d’une narration chronologique plus classique, emprunte les chemins buissonniers d’une temporalité alanguie, dans laquelle s’identifie celle du voyage en train, au centre du film.

Un palmarès équilibré

Cette tendance d’une forme cinématographique exigeante, hors des sentiers battus, est compensée par des choix du jury plus conventionnels. C’est le cas du Grand prix ex-aequo, remis à Un héros de l’Iranien Asghar Farhadi : les jurés ont reconnu son immense talent de conteur, fondé sur un thème classique (la valise trouvée), pour dénoncer tout en douceur les pratiques manipulatrices exercées dans son pays. Un exercice d’équilibriste courageux et admirable.

C’est aussi le cas du prix d’interprétation féminine revenu à la Norvégienne Renate Reinsve pour sa performance dans Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, une comédie romantique. Si elle a été remarquée par tous les festivaliers dans leurs commentaires avant l’annonce du palmarès, son jeu est au demeurant classique, pour justement incarner un rôle qui ne l’est pas. Celui d’une femme cherchant à donner du sens à sa vie, indépendante et entière.

À l’inverse, le prix d’interprétation masculine remis à l’Américain Caleb Landry Jones, pour son rôle-titre dans Nitram de Justin Kurzel, sur le crime de masse de Port-Arthur en 1996, récompense une performance atypique. Remarqué par tous avant le palmarès, la transformation physique du comédien, la palette très diversifiée de son expressivité, le fait passer de la folie douce à la crispation, pour partir à la dérive, dans un mélange de souffrance empathique et de froideur cynique. Remarquable. Si la performance correspond au rôle d’un déséquilibré mental, elle n’est pas classique dans son interprétation, ce qui a retenu l’attention d’un jury perspicace.

Un non-conformisme revendiqué

Le prix de la mise en scène décerné à Leos Carax pour Annette  – première comédie musicale jamais récompensée à Cannes – reconnaît la fulgurance visuelle du film, qui fait appel aux techniques du studio (rarement usité aujourd’hui), et à la construction narrative éclatée du récit. Très foisonnant dans ses thèmes, Annette mêle ceux la créativité artistique, de la compétition entre artistes, de la maternité/paternité face à l’enfant, et de son exploitation mercantile. Si cela fait beaucoup, Carax parvient à les entremêler avec harmonie, sans doute grâce à Ron et Russell Mael, fondateurs du groupe Sparks, qui en ont écrit le scénario et la musique. Mais c’est l’art du metteur en scène qui en donne la cohérence.

Aux antipodes des prouesses visuelles d’Annette, le prix du scénario remis aux Japonais Ryusuke Hamaguchi (également réalisateur) et Takamasa Oe, qui ont adapté une nouvelle de Haruki Murakami dans Drive my Car, relève aussi d’un non-conformisme créatif. D’une durée de trois heures et d’une lenteur toute asiatique, le récit démontre combien l’acte de créer peut avoir un impact sur la vie personnelle de l’artiste. Le sujet de la création est d’ailleurs un des thèmes récurrent dans nombre de films sélectionnés cette année. Mais du strict point de vue du scénario, Drive my Car s’en distingue par sa temporalité et le sous-texte très elliptique qu’en donne Ryusuke Hamaguchi. Cette douceur apparente ne diminue aucunement la puissance d’un récit qui part de l’intime pour atteindre la question universelle de la transformation de l’homme par le processus de création.

Nouvelle génération

Le palmarès du 74e Festival de Cannes reflète un renouvellement de génération dans le cinéma contemporain. La Palme d’or revenue à Julia Ducournau pour Titane récompense une réalisatrice de 37 ans dont les références cinématographiques revendiquées sont celles de sa génération de spectatrice : Brian De Palma, Dario Argento et David Cronenberg en tête. Mais plus que des hommages, ces sources alimentent des films qui ne ressemblent à aucun autre, tout en se réclamant d’un genre très codifié dont elle fait éclater les conventions.

Les prix d’interprétation remis à Renate Reinsve et Caleb Landry Jones célèbrent également une nouvelle génération d’actrices et d’acteurs, tous deux ayant respectivement 33 et 31 ans. Dans le même ordre d’idée, Leos Carax, prix de la mise en scène, a plus deux fois 30 ans que 60, tant son inventivité créatrice est rafraîchissante, même si ses sujets sont matures et sombres. Ils relèvent d’un romantisme noir auquel est sensible ceux qui ont gardé une éternelle jeunesse.

Retrouvez le palmarès complet de ce 74e Festival de Cannes

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