"Ma culture vient du cinéma de genre" : Bertrand Bonello, président du jury du Festival du film fantastique de Gérardmer

Président du jury longs métrages du 26e Festival international du film fantastique de Gérardmer, du 27 au 31 janvier, Bertrand Bonello fait des films depuis 1994, et compte neuf longs métrages à son palmarès, dont Saint-Laurent et L’Apollonide, projetés en compétition à Cannes. Dans sa filmographie, Tirésia, Nocturama et Zombi Child flirtent peu ou prou avec le fantastique, tout comme son prochain film La Bête, avec Léa Seydoux et Gaspard Ulliel.

Nous lui avons demandé s’il avait des affinités particulières avec le genre et comment il appréhendait son rôle au sein d’un festival qui s’est refugié sur internet en raison de la pandémie de coronavirus.

Franceinfo Culture : Vous êtes président du jury Longs métrages du Festival de Gérardmer, votre dernier film Zombi Child relève du fantastique, même Nocturama a une ambiance fantastique. Quelles sont vos affinités avec le genre ?

Bertrand Bonello : Mon premier contact avec le cinéma vient du film de genre. J’habitais à la campagne à l’arrivée des cassettes VHS et des vidéo-clubs (années 1980, NDLR) et il y avait un marchand de journaux qui stockait les films qu’il recevait : ce n’était pratiquement que des films d’horreur. Quand j’avais douze-treize ans, tous les samedis, on en louait trois ou quatre avec un copain et on a fait ça pendant un an. Ma base vient du début 1980 avec les films de Lucio Fulci, Mario Bava, Don Coscarelli, Dario Argento, John Carpenter… toute cette génération.

Les grands cinéastes de films d’horreur se servaient de la peur, en général, pour exprimer leurs propres peurs de ce monde

Il y a une espèce d’âge d’or du fantastique à cette époque, mais quels sont les films qui vous ont marqué ?

Il y a un peu un côté madeleine de Proust dans les réalisateurs que je vous ai cités, mais ces cinéastes majeurs restent essentiels à mes yeux. Mais si je dois décrypter pourquoi, avec le recul, en connaissant mieux le cinéma aujourd’hui, en me détachant de mes yeux d’enfants, je me rends compte après les avoir revus, que ces films étaient très premier degré. Il n’y avait pas de cynisme, les metteurs en scène se mettaient au niveau des personnages, ils se servaient de la peur, en général, pour exprimer leurs propres peurs de ce monde. C’est ce que je trouve très beau et très émouvant. C’est une chose qui s’est un peu perdue par la suite, avec un cinéma fantastique beaucoup plus divertissant, avec de l’humour, du second degré. Mais j’ai l’impression que ce premier degré est en train de revenir. Tout comme la tendance actuelle de passer par le biais des peurs contemporaines pour parler de leurs peurs individuelles, qui ont changé avec le temps. Et nous sommes depuis quelques années engloutis dans une terreur mondialisée, écologique, terroriste, aujourd’hui pandémique… Et que ce cinéma-là les convoque, me semble complètement cohérent.

Le cinéma et le spectacle vivant sont atteints par le Covid 19, quel est votre regard sur cette situation qui rappelle un scénario de science-fiction ?
La pandémie dure maintenant depuis un an, et on est passés par des stades très différents, qui remontent à la sidération en janvier 2020 devant ce truc chinois, puis une forme de courage de la part de tout le monde, comme une expérience collective, même si le confinement était individuel. Puis on s’aperçoit qu’on n’en sort pas, qu’il y a un deuxième stade qui s’exprime par une colère, et puis aujourd’hui on atteint un troisième stade, celui de la dépression. On la traverse avec des états d’âme assez différents, surtout l’impression que personne ne sait ce qui va se passer. On projette, on projette, le vaccin-ci, le vaccin-çà, mais ce qui domine c’est un sentiment d’inconnu. Il n’y a rien de plus effrayant que l’inconnu. Mais en même temps, le mystère est le moteur de toute narration, voire de la création au sens large.

Le cinéma fantastique ne connaît guère de grands films en France, contrairement aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne, à l’Italie, à l’Espagne ou à l’Asie, pourquoi selon vous ?

Il y a Les yeux sans visage de Franju, La Belle et la Bête, Méliès, tout de même… Mais c’est sûr que le fantastique n’est pas l’ADN du cinéma français. On a un cinéma qui repose beaucoup sur le dialogue, sur la psychologie, qui est un peu littéraire. Comme le fantastique touche à l’irrationnel, il y a une friction, ça frotte bêtement entre les deux, mais cela pourrait être autrement. je crois que cela change, c’est en train de bouger.

Je suis très curieux de voir comment douze cinéastes, dans cette période si particulière, ont mis en scène le monde actuel

Vous êtes président du jury Longs métrages du Festival de Gérardmer, vous allez donc être amené à “juger” des films, ce qui rappelle le rôle de critique. Comment vous situez-vous dans cette perspective ?
Je suis très curieux de voir comment douze cinéastes, dans cette période si particulière, ont mis en scène le monde actuel. Pour la critique, c’est amusant de ressortir des vieilles chroniques et de voir comment tel film a été descendu à sa sortie, pour aujourd’hui être considéré comme un chef-d’œuvre. Dans ce sens, tous ces auteurs qu’on évoquait, Argento, Carpenter et consœurs, sont très, très reconnaissants à la France pour avoir été la première à reconnaître leur travail, et à ne pas réduire leur cinéma à des films du samedi soir.

Gérardmer se joue cette année sur internet en virtuel, sans public sauf sur la toile. C’est un peu de la SF aussi, une expérience nouvelle pour vous qui fréquentez régulièrement les festivals mondiaux. Quel est votre regard là-dessus ?

Oui, c’est une expérience intéressante, mais il ne faut pas que ça dure… D’abord, au-delà du cinéma fantastique, j’ai hyper envie de voir des films récents, et de cela, je suis très heureux. Je n’en peux plus d’épuiser ma vidéothèque, d’aller sur les plateformes, et autres machins, j’en ai jusque-là. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai accepté immédiatement, pour voir des nouveautés. J’ai un super beau jury, mais c’est dommage qu’on ne soit pas dans la salle ensemble et qu’après, à la sortie, on ne puisse pas échanger nos impressions. Je sais qu’on va trouver d’autre façons de faire. On va essayer de voir les films le même jour, de se réunir en visio, de garder un lien à distance. Je remercie à ce titre les organisateurs du festival qui ont été très inventifs pour ne pas l’annuler. Ils ont plein d’idées pour que cela reste vivant. Les circonstances que nous traversons poussent à être inventif. Je suis confiant, d’ailleurs tous les pass pour voir les films ont été pris d’assaut.

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